«Made in France»: un slogan loin des réalités

«Acheter français». «Produire français». Les candidats à la présidentielle entendent tous réindustrialiser la France. Mais il faudra bien plus que des cocoricos pour y parvenir.

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C’est la nouvelle lubie des candidats à la présidentielle. Leur remède anti-crise, anti-délocalisations, anti-chômage. Voici le cocorico industriel érigé en doctrine économique pour la France de 2012, remède de choc pour une industrie en déconfiture.

Depuis plusieurs semaines, c’est la surenchère. L’UMP propose un « nouveau patriotisme économique ». En visite en décembre à Sallanches (Haute-Savoie), dans l’usine de skis Rossignol qui a réinstallé dans l’Hexagone sa production délocalisée à Taiwan, le presque candidat Sarkozy a vanté les mérites du « produire français ». La TVA sociale, qu'il appelle désormais de ses vœux, est présentée (faussement) comme un rempart aux délocalisations, censée renchérir les biens importés – en fait, elle renchérira tous les biens consommés.

François Hollande propose d’aider en priorité les entreprises qui « relocalisent » leur activité, et parle lui aussi de « patriotisme industriel » quand il visite une usine d’Alstom. François Bayrou, invité de Mediapart ce vendredi, bat la campagne dans les terres industrielles et fait du « produire français » une « obsession nationale ». Il propose un label à apposer sur les produits bien de chez nous.

Marine Le Pen n’est évidemment pas en reste. Elle qui vante une France barricadée dans ses frontières promet de faire voter une loi “achetons français” qui créerait 500.000 emplois industriels en cinq ans. Sur France Inter, l'écologiste Yves Cochet vante les « jouets en bois du Jura » parce qu'« on en a marre des merdes en plastique pour les enfants à Noël ». Rares sont les politiques qui ne font pas vibrer en cette campagne la fibre nationale quand il s’agit d’évoquer l’avenir de l’industrie en France, ce que montre assez bien ce clip sur Libération.fr.

La rengaine n’est pas nouvelle. « Nos emplettes sont nos emplois », proclamait dans les années 1990 une publicité des chambres de commerce et d'industrie :

« Ça me rappelle l'affiche "Suivez le bœuf" qu'on voyait dans les boucheries au début des années 60 », ironise Jean-Luc Gaffard, économiste à l'Observatoire français des conjonctures économiques, qui vient de publier avec Sarah Guillou et Lionel Nesta un long texte sur le retour dans le débat du slogan “acheter français” (à lire sur le blog collectif de l'OFCE). A l'époque, le ministre de l'agriculture Missoffe voulait encourager les Français à manger de la vache française.

Cette incantation franchouillarde est sans nul doute la manifestation du désarroi des politiques face à la crise, ainsi qu'une tentative de répondre par des slogans à une profonde crise identitaire, dans l'électorat populaire notamment. Aux Etats-Unis, Barack Obama vante lui aussi le « made in America » en vue de la présidentielle de novembre prochain.

Mais « tout cela démontre aussi que les politiques sont encore dans une vision assez archaïque du système économique, juge Olivier Bouba-Olga, économiste au Centre de recherche en intégration économique et financière de l’université de Poitiers, qui tient un blog dans lequel il commente l'actualité et les débats sur l'industrie. Ils l'appréhendent encore comme une guerre économique entre des Etats-nations en concurrence les uns contre les autres, alors que le système économique mondial est de plus en plus interdépendant, avec des processus très fragmentés. Politiquement, ce discours peut rapporter des voix. Mais c'est aussi dire une façon de caresser les gens dans le sens de leurs peurs… et c'est passer en grande partie à côté des problèmes. »

Diversion

A l'instar d'Olivier Bouba-Olga, plusieurs économistes interrogés par Mediapart estiment que l'industrie française ne trouvera pas son salut dans de tels slogans. « A opposer produits made in France et produits importés, on regarde par le tout petit bout de la lorgnette», juge l'économiste Alexandre Delaigue, animateur du blog econoclaste, qui rappelle que les trois quarts de la consommation et de la production en France concernent des activités de services et de commerce, pas touchés par la concurrence internationale.

« C'est une opération de diversion pour éviter de remettre en cause le choix, partagé par bien des politiques, de l'austérité », s'indigne même Jean-Luc Gaffard.

Les campagnes officielles vantant le “made in France” n'ont du reste pas empêché la France de perdre 2 millions d'emplois dans l'industrie entre 1980 et 2007 selon un rapport de la Direction du Trésor, et encore 100.0000 depuis la crise de 2008, lors de laquelle près d'un millier de sites industriels ont disparu – seulement la moitié ont été recréés, évidemment pas au même endroit. Entre 2000 et 2008, rappelle Le Monde, la part des emplois industriels dans la population active est passée de 16 % à 13 %. Le secteur manufacturier représente aujourd'hui 16 % de la valeur ajoutée, contre 30 % en Allemagne et 22 % dans la zone euro.

Ce nouveau mot d'ordre des politiques a le don d'énerver Christian Larose, ancien secrétaire de la fédération CGT du textile et du cuir, secteur massacré depuis les années 1970 et qui continue à l'être, comme le montre la fermeture de l'usine Lejaby d'Yssingeaux.

Cliquer ici pour suivre la chronique du conflit des Lejaby, par la documentariste Michèle Blumental. Et ci-dessous, le témoignage de Marie-Claude, ouvrière chez Lejaby :

Dès 1976, la CGT avait lancé une campagne : “Le textile peut et doit vivre en France”, rappelle Christian Larose. « Moi je pique des colères quand j'entends Bayrou aujourd'hui, quand j'entends le PS redécouvrir la lune ou quand je vois Arnaud Montebourg débarquer à Lejaby ! Ils se foutent de notre gueule et veulent juste attirer des voix. Pendant des années on s'est battus dans les usines dans un silence assourdissant. »

Le syndicaliste se rappelle les propos que lui tenait à la fin des années 1990 le secrétaire d'Etat à l'industrie, le socialiste Christian Pierret : « Il me disait que pour vendre des centrales, des Airbus ou des TGV, il fallait accepter d'être payé en vêtements. Sous-entendu, le textile était notre monnaie d'échange dans le commerce international. »

Aucun gouvernement de gauche, rappelle-t-il, n'a jamais voté une loi anti-délocalisation. Larose, ancien élu du Conseil économique et social, aimerait qu'on tente de sauver ce qui reste de l'industrie textile, en s'adaptant au monde d'aujourd'hui : « On ne va pas concurrencer les Chinois sur les T-shirts, c'est sûr. Il faut désormais se battre sur les produits à forte valeur ajoutée, aider les TPE et la recherche dans les produits innovants, reconstituer des filières qui ont disparu. »

Selon les économistes interrogés, il est un peu vain de vouloir consacrer les moyens de l'Etat à faire fabriquer à nouveau en France des productions bas de gamme à faible valeur ajoutée, désormais largement fabriquées hors des frontières hexagonales. « Le problème principal de l'industrie française aujourd'hui est d'arriver à mieux s'insérer dans les circuits économiques mondiaux pour développer notre commerce extérieur », en déficit depuis 2005 (– 70 milliards d'euros en 2011), insiste Olivier Bouba-Olga.

Le “acheter français” relève tout autant du pur slogan, ou même du « charlatanisme » des politiques, s'alarme Jean-Luc Gaffard, de l'OFCE. « On est en plein déni de réalité. Le “acheter français”, c'est une opération de diversion pour ne pas parler de l’essentiel. Alors que la situation de l’industrie se dégrade, et de manière accélérée depuis 2009, on oublie de parler des conséquences de l'austérité mise en place par les gouvernements en France et en Europe. Car la baisse des revenus des ménages va affecter la consommation de biens durables (automobiles par exemple)… en partie produits en France. »

Alors qu'il prône le “acheter français”, le président du Modem, François Bayrou, est du reste un des candidats à la présidence de la République qui prône l'austérité la plus rigoureuse.

Un cassoulet pas si français

La labellisation des “produits français”, prônée par exemple par François Bayrou, se heurte aussi à des problèmes très pratiques, comme celui de définir la nationalité d'un produit. « Cette notion n'a plus vraiment de sens alors que la production est aujourd'hui organisée en chaîne de valeurs à l'échelle mondiale, rappelle Alexandre Delaigue. L'Iphone est fabriqué en Chine, mais la part de valeur ajoutée chinoise est en réalité très faible, puisque les composants viennent du Japon, de Corée du Sud ou d'Allemagne. »

Plus que “made in China”, l'Iphone est donc plutôt “made in monde”, écrit Olivier Bouba-Olga sur son blog. Ce qui est vrai pour l'Iphone l'est d'ailleurs aussi pour des produits très locaux, comme le fameux cassoulet de Castelnaudary, rappelle cette vidéo postée sur le blog de notre abonné Jean-Charles Girault. Stéphane, présenté comme un “locavore averti”, rappelle pourquoi « Castelnaudary est la capitale mondiale du cassoulet : les ingrédients sont importés du monde entier ! ». « Il n’y a que l’eau et l’assemblage qui sont de Castelnaudary, poursuit-il. Les haricots sont importés d’Allemagne. Le cochon vient de Bretagne. Le canard, il est du sud-ouest… de la Hongrie. »

Par ailleurs, il n'est pas sûr qu'un tel label attire en masse les consommateurs ni que les Français soient prêts, comme l'affirme François Bayrou, à mettre « deux euros de plus » pour acheter français. Voire plus, car consommer 100 % français coûte plutôt très cher, comme l'a récemment montré le site Rue89.

Olivier Bouba-Olga rappelle ainsi sur son blog le succès très confidentiel de la certification « Origine France garantie » (ci-contre), lancée en 2010 par le gouvernement, qui se propose de labelliser les produits dont « 50 % a minima du prix de revient unitaire est français ».

Vu la dégradation du pouvoir d'achat des ménages, le “made in France”" ne semble pas être la priorité des consommateurs. « Les produits faits en France sont plus chers, reprend Gaffard. On s'adresse donc aux classes moyennes et supérieures. Or plus les inégalités s'accroissent, plus les 10 % les plus riches seront prêts à acheter ce genre de produits… Mais les autres, la majorité de la population, ne le pourront toujours pas. Il ne faut donc pas penser que "consommer français" sera un très gros vecteur de croissance. »

D'ailleurs, quand bien même nos compatriotes accepteraient de payer un équipement made in France 10 % plus cher, ne risquent-ils pas de réduire d'autant la fréquence de leurs visites chez le coiffeur, le cinéma, les sorties au restaurant, autant de services non délocalisables ?

Jean-Luc Gaffard souligne un dernier écueil : il n'est pas sûr, dit-il, qu'acheter français soit in fine avantageux pour l'industrie française. « Si on veut que les entreprises soient efficaces à l'exportation, peut-être faut-il aussi leur permettre d'acheter ailleurs », dit-il. De fait, le “made in Germany” allemand, si souvent vanté par les politiques en France, est en réalité basé sur un modèle complexe : la production dans les pays de l'Est, mais la recherche-développement et l'assemblage final en Allemagne. Les succès allemands à l'exportation sont donc largement dus à l'excellence technologique des PME exportatrices mais aussi à la… délocalisation d'activités industrielles hors des frontières du pays.

« Plutôt que de vanter le made in France de produits ensuite vendus en France, les politiques feraient mieux de nous expliquer comment notre industrie peut mieux s'insérer dans le processus de division du travail à l'échelle mondiale, explique Olivier Bouba-Olga. La bonne stratégie industrielle serait en effet de fabriquer davantage de produits ou des parties de produits que les autres ne savent pas faire, afin de créer de la richesse et de ne pas être trop exposé violemment à la concurrence des autres pays. » Cette stratégie exige des investissements massifs dans la recherche et l'innovation technique, mais aussi dans le marketing ou « l'innovation organisationnelle », notamment dans les PME où le management est souvent défaillant.

Elle nécessite également un investissement massif dans la formation, notamment des moins qualifiés. « La demande mondiale évolue vers des produits plus techniques, reprend Olivier Bouga-Olga. Souvent, les moins qualifiés n'ont plus le stock de compétences minimal pour être embauchés par les entreprises, a fortiori lorsqu'ils ont passé vingt ans dans la même entreprise sans avoir été formés. » Largement défaillante en France, la formation professionnelle profite fort peu aux moins qualifiés. Un problème pas très sexy pour une campagne présidentielle, mais que les politiques commencent timidement à prendre en compte. Après avoir fait une première réforme en 2009, Nicolas Sarkozy vient ainsi de confier une nouvelle mission sur le sujet à l'ancien ministre du travail Gérard Larcher en lui demandant de lancer une « réforme radicale » – un immense chantier pour une fin de mandat. François Hollande veut quant à lui orienter la formation sur les moins qualifiés.

D'après Olivier Bouba-Olga, les politiques auraient aussi tout intérêt à rompre avec un discours purement pessimiste sur l'industrie. « Oui, les établissements ferment mais l'industrie en France continue d'exister, avec des industries performantes qui peinent parfois à recruter parce que peu de jeunes veulent y travailler et que les formations ferment », martèle Olivier Bouba-Olga.

Spectaculaires et très médiatisées, les délocalisations représentent un traumatisme pour les personnes et les territoires concernés. Elles se sont du reste accélérées ces dernières années, donnant le sentiment que l'ouvrier français est mis en concurrence directe avec les ouvriers du reste de l'Europe ou des pays émergents. Ce que confirme d'ailleurs en partie le rapport de la direction du trésor, qui estime qu'environ 45 % des 2 millions d'emplois industriels détruits entre 1980 et 2007 sont dus à la concurrence étrangère. (Cliquer ici pour le lire en ligne.)

Reste que ces phénomènes ne résument pas à eux seuls la réalité industrielle en France. « L'entreprise industrielle de 3 000 personnes sur un même site est en voie de disparition, mais il existe aussi beaucoup de PME innovantes où il y a plein d'opportunités. » Problème : elles sont encore mal accompagnées par les pouvoirs publics, peinent souvent à accéder au crédit, et ont par ailleurs besoin d'une main-d'œuvre qualifiée qu'elles ne trouvent pas toujours. Voilà sans doute le vrai défi industriel des années à venir. Loin, bien loin, des incantations cocardières.

Mathieu Magnaudeix

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