Hamon-Valls: l’éclatement final de la deuxième gauche

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Le duel Hamon-Valls marque le brouillage, voire l’éclatement final des cultures traditionnellement distinguées dans la gauche française. Dans une primaire qui confirme le crépuscule européen du social-libéralisme, aucune des alternatives n’est en tout cas exempte de faiblesses ou de contradictions.

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Une gauche réaliste et crédible contre une gauche utopique cantonnée à l’opposition. C’est ainsi que Manuel Valls a mis en scène, dans son discours de dimanche soir, son duel avec Benoît Hamon au second tour de la primaire. Visiblement, le procédé a d’ores et déjà séduit une cohorte d’éditorialistes, pour qui a suivi la soirée électorale sur les chaînes de télévision. Si on laisse de côté cette grille de lecture biaisée, prétendant distinguer les gens sérieux des marginaux, est-il tout de même possible de repérer deux types de gauches dans l’affrontement entre Valls et Hamon ? La question est d’autant plus troublante que les deux hommes ont commencé leurs carrières militantes au sein du courant de Michel Rocard, qui avait lui-même distingué deux cultures politiques à gauche, lors d’un discours resté fameux au congrès de Nantes du PS en 1977.

À la culture qui avait dominé jusque-là le socialisme français, centralisatrice, étatique et protectionniste, il en avait opposé une autre, « décentralisatrice, régionaliste » et s’opposant à toutes les « dominations arbitraires, celle des patrons comme celle de l’État ». Hamon a d’ailleurs tenu à contester à Valls l’héritage politique de cet ancien mentor commun. Critiqué par le premier ministre sortant sur sa proposition de revenu universel, il a ainsi répliqué que le même genre de critiques avait été émis contre le revenu minimum d’insertion (RMI), mesure phare de Rocard mise en place en 1988.

L’effacement historique de la première gauche 

Au cours de ce même scrutin, Arnaud Montebourg, arrivé en troisième position, est au contraire apparu comme une incarnation de la « première gauche » autrefois visée par Rocard. Le candidat à la primaire a en effet lui-même mis en scène la résurrection et l’unité de cette sensibilité autour de sa personne, dans une tribune au Monde sur la politique industrielle, cosignée par des communistes et des proches de Chevènement et Mélenchon. Plus profondément, on a pu retrouver chez lui quelques-unes des constantes discursives du jacobinisme, ce style politique durable bien décrit par l’historien Michel Vovelle dans son ouvrage sur Les Jacobins.

Enraciné dans l’histoire de la Révolution française, le jacobinisme a toujours été porteur d’une conception exigeante de la morale publique, d’un quasi-culte de l’unité nationale, d’un attachement non négociable aux libertés politiques, et a peu à peu intégré l’impératif de lutte contre les privilèges économiques. À travers ses projets de VIe République, de politiques plus interventionnistes dans le secteur productif, et de défense du pouvoir d’achat, Montebourg s’est bien inscrit dans cette tradition intellectuelle, qui a effectivement imprégné les appareils dominants de la gauche partisane en France.

Cela fait cependant bien longtemps que ladite première gauche, censée marier une pratique dirigiste avec un discours patriotique et plébéien, s’est éloignée de l’une comme de l’autre. Le virage de la rigueur en 1982-83 et le « pacte faustien » de l’intégration européenne, entériné par l’Acte unique (1986) et le traité de Maastricht (1992), puis poursuivi avec constance, ont eu raison d’une culture qui a de plus en plus intégré les impératifs de la compétition économique mondialisée, tout en prenant des positions libérales sur les enjeux culturels de la compétition politique. C’est d’ailleurs devenu un lieu commun que de dire que la « deuxième gauche », bien qu’ayant échoué en termes de structuration partisane et de trophées électoraux, aurait gagné une forme de bataille culturelle.

À l’évidence, Arnaud Montebourg a échoué à redonner du lustre à la première gauche, impossible à reconnaître depuis la reconversion « sociale-libérale » accomplie par le PS depuis les années 1980. Cela a tenu à une mauvaise campagne, dont les thèmes et la stratégie ne se sont consolidées que tardivement, Montebourg payant en outre la faiblesse de réseaux militants qu’il a trop négligés. Plus grave encore, le candidat a mal ciblé son électorat, en martelant qu’il s’adressait à « la France de Depardon ». Il ne s’agit pas simplement d’une confusion entre l’audience d’une primaire et celle d’une élection nationale. Même dans ce dernier cadre, un socialisme néojacobin ne pourrait faire l’impasse sur les classes populaires ou les classes moyennes (parfois précarisées) des grandes villes. Leur poids dans le noyau sociologique à mobiliser à gauche est trop important pour être négligé dans la formulation d’une offre politique adaptée à la société post-crise de 2008.

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Fabien Escalona, docteur en science politique et spécialiste de la social-démocratie, collabore régulièrement à Mediapart. À l'occasion de l'élection présidentielle, il nous a rejoints pour mettre en perspective l'actualité de la campagne et les thèmes qui animeront le débat public.