La justice ouvre une enquête sur les missions d’un ex-garde du corps de Macron

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La justice a ouvert une enquête à la suite des révélations de Mediapart sur les conditions d’attribution d’un marché de sécurité à l’université de Montpellier-3. Les prestations avaient été délivrées sans appel d’offres ni mise en concurrence par l’entremise d’un ancien garde du corps d’Emmanuel Macron et d’une représentante locale de LREM.

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La justice va enquêter sur les marchés de sécurité de l’université Paul-Valéry de Montpellier. Selon nos informations, le procureur de la République de Montpellier, Christophe Barret, a ouvert une enquête préliminaire à la suite des révélations de Mediapart sur les prestations de sécurité obtenues par un ancien garde du corps d’Emmanuel Macron au sein de l’établissement.

Deux associations locales avaient saisi le parquet dans la foulée de notre article. Le Syndicat de combat universitaire de Montpellier (SCUM) a déposé une plainte, le 9 janvier, pour « favoritisme » et « détournement de fonds publics » à l’encontre du président de l’université, Patrick Gilli. De son côté, l’association anticorruption Anticor a tenu à signaler à la justice, le 20 janvier, un « ensemble de faits qui, s’ils étaient avérés, nous semblent particulièrement graves au regard de l’utilisation des deniers publics ».

L’entreprise de sécurité APS Sud a facturé, depuis avril 2018, plus de 260 000 euros à l’université, sans appel d’offres ni mise en concurrence, alors qu’une autre société de gardiennage était déjà sous contrat avec l’établissement. Kader Rahmouni, ancien garde du corps d’Emmanuel Macron pendant la présidentielle, travaillant pour APS, a joué un rôle déterminant dans l’obtention du contrat, en faisant parvenir un devis de son entreprise à la direction de l’université par l’intermédiaire d’une représentante locale de La République en marche (LREM). Kader Rahmouni est également proche de la députée LREM de la troisièmee circonscription de l’Hérault, Coralie Dubost.

« Le montant extrêmement élevé de cette commande ainsi que le circuit de décision qu’elle a emprunté nous semble tout à fait atypique, et, en tout état de cause largement excéder la délégation de signature dont jouit le président de l’université dont le plafond semble être de 40 000 euros », écrivent dans leur signalement Marie Hugon et Marcel Claude, au nom d’Anticor.

Pour justifier les prestations d’APS et les conditions d’attribution du marché, la présidence de Montpellier-3 avait invoqué l’urgence de la situation de forte tension sociale et l’attaque, le 11 avril, de la salle des serveurs informatiques de l’université (voir la réponse complète sour l’onglet « Prolonger »). Un argument contestable, selon Anticor : « La situation d’urgence alléguée par le président pour justifier une telle commande hors tout circuit de marchés publics nous apparaît d’autant moins crédible qu’il ne semble pas qu’il ait fait appel aux forces de l’ordre via le préfet, dont la fonction nous semble précisément d’assurer la tranquillité y compris aux alentours des campus universitaires, voir en leur sein sur demande d’intervention des autorités en charge des campus. »

Sollicité par Mediapart, le procureur de la République de Montpellier, Christophe Barret, n’a pas souhaité faire de commentaires.

Retrouvez ci-dessous notre enquête publiée le 10 décembre 2018.

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Au printemps 2018, la direction générale des services, la direction des affaires financières et les agents comptables de l’université Paul-Valéry de Montpellier sont sur le pied de guerre. Ils doivent se conformer à une « demande de la présidence » : embaucher une société de sécurité alors qu’une autre est déjà sous contrat. La démarche crispe certains fonctionnaires. Mais ils doivent s'y conformer : « C’est hautement politique », explique l’un d’eux.

Selon les informations de Mediapart, un ancien garde du corps d’Emmanuel Macron a obtenu, pour le compte de la société de sécurité pour laquelle il travaille, un contrat de plus de 260 000 euros, sans appel d'offres ni mise en concurrence, auprès de l'université de Montpellier. Le premier devis de la société a été transmis à l'université par l'intermédiaire d'une représentante locale de La République en marche (LREM).

Kader Rahmouni avec Emmanuel Macron pendant la campagne présidentielle. © DR Kader Rahmouni avec Emmanuel Macron pendant la campagne présidentielle. © DR
L’entreprise APS Sud a commencé sa mission sur le campus de l'université Paul-Valéry le 13 avril, dans un contexte de forte tension sociale. Deux jours plus tôt, un groupe de manifestants opposés à la loi relative à l’orientation et à la réussite des étudiants (loi ORE) avait attaqué la salle des serveurs de l'université afin d’empêcher la tenue des examens en ligne.

D'où la volonté de la présidence de l'établissement de multiplier les postes d’agents de sécurité présents sur le campus en grève. Mais, plutôt que de prendre des renforts chez Prosegur, le prestataire habituel de l’université, qui a remporté le marché de sécurisation de l’établissement, l'université s'est tournée vers une autre société de sécurité, APS Sud, une petite structure basée à Narbonne, à une centaine de kilomètres de là.

« Un jour, ACI [une autre entreprise locale – ndlr] m’a appelé pour me dire qu’il y avait des besoins à la faculté de Montpellier », explique à Mediapart Moustapha Bouzbiba, le patron d’APS. Pour se positionner sur le contrat, le fondateur de cette PME prend attache avec Kader Rahmouni, ancien garde du corps d’Emmanuel Marcon.

Les deux hommes se sont rencontrés pendant la campagne d’Emmanuel Macron. Bouzbiba a été bénévole – chargé de l'accueil – lors de plusieurs événements du candidat, à Paris ou à Lyon. « On a pris un minibus entre copains pour des meetings. Je l'avais déjà fait pour Sarkozy ou Hollande, je suis apolitique », précise-t-il.

Kader Rahmouni – qui n'a pas répondu à nos multiples sollicitations – « s’est beaucoup impliqué » dans la campagne, dit Moustapha Bouzbiba. « Il s’est investi plus que tout le monde, ajoute-t-il, et à travers cela, il s’est fait des connaissances. »

Kader Rahmouni (à gauche) assurant la sécurité d'Emmanuel Macron avec Alexandre Benalla. © Capture d'écran YouTube Kader Rahmouni (à gauche) assurant la sécurité d'Emmanuel Macron avec Alexandre Benalla. © Capture d'écran YouTube
Intégré au dispositif de sécurité du candidat, Kader Rahmouni est par exemple dans l'ombre d'Emmanuel Macron, en compagnie d'Alexandre Benalla, lors du déplacement du candidat En Marche! sur le site de l'usine Whirpool, en Picardie, dans l'entre-deux-tours. L'agent de sécurité est également présent en bonne place lors du dernier meeting de la campagne, à Albi.

On le voit aussi contenir, difficilement, la foule qui cherche à serrer la main du candidat Macron lors du meeting à la porte de Versailles, à Paris, le 10 décembre 2017. À ses côtés pour établir de leurs corps un cordon de sécurité (voir la vidéo ici), Alexandre Benalla et Vincent Crase, gendarme réserviste chargé de sécurité à En Marche!, les deux hommes à l’origine de l’affaire qui a fait trembler l’Élysée cet été.

« Kader a pensé qu’ils allaient lui filer un vrai poste après », croit savoir Bouzbiba. Mais une fois l'élection passée, Rahmouni n'a pourtant pas trouvé de point de chute chez En Marche!, à l’Élysée ou dans un ministère. Selon le patron d'APS Sud, le jeune homme s'est quand même constitué un réseau local. « En étant présent sur les meetings de Macron, Kader a pu taper dans l’œil des gens d’En Marche! dans l’Hérault », explique Moustapha Bouzbiba.

Après la présidentielle, M. Rahmouni a travaillé pour la députée LREM de la 3e circonscription de l'Hérault Coralie Dubost. En mai 2018, lors de la visite à Montpellier de la ministre des sports de l'époque Laura Flessel, l'ancien garde du corps d'Emmanuel Macron est présent, équipé d'une oreillette. En quelle qualité ? Coralie Dubost ne nous a pas répondu.

Le président de l'Université Patrick Gilli avec la ministre Frédérique Vidal et la députée Coralie Dubost en octobre 2017. © Twitter / ©CoDubost Le président de l'Université Patrick Gilli avec la ministre Frédérique Vidal et la députée Coralie Dubost en octobre 2017. © Twitter / ©CoDubost

Kader Rahmouni a un carnet d'adresses. Et c'est cela qui intéresse le patron d’APS. « Quand on veut un contrat, on envoie sa plaquette de présentation mais on cherche aussi des relais », justifie Bouzbiba. Il organise un rendez-vous avec Rahmouni à l’Odysseum, un centre commercial de Montpellier, dans le courant du mois d'avril, pour parler spécifiquement des besoins de l’université. « On a pris un café, et Kader m’a dit : “Moi, il y a quelqu’un que je connais et qui peut aider” », se souvient Bouzbiba. Qui était cette personne et quelle était sa fonction ? Le patron d'APS dit ne pas le savoir.

En revanche, selon nos informations, le premier devis d'APS Sud a été transmis à la direction de l’université par Charlyne Péculier, représentante locale de LREM, référente pour la région Occitanie des Jeunes avec Macron, qui se présente aussi comme une collaboratrice de la députée Dubost.

La jeune femme s’adresse le 13 avril, en fin de journée, quelques heures après le début de la mission d’APS Sud, au vice-président de l’université François Perea : « Vous trouverez en pièce jointe le devis fait par Kader Rahmouni pour la surveillance de l'université. Cordialement. » Bouzbiba s’étonne : il assure à Mediapart qu’il « ne connaî[t] pas » Charlyne Péculier.

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