Guadeloupe, radiographie d'un mouvement social

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En Martinique, les discussions sur d'éventuelles hausses de salaires achoppent toujours. En Guadeloupe, les négociations s'enlisent entre le LKP, le collectif qui a lancé la mobilisation, et le patronat. Le Medef s'oppose toujours à la hausse des salaires de 200 euros réclamée par le LKP. Depuis le mois de décembre, le LKP a installé le rapport de forces tout en restant, pour le moment du moins, un mouvement populaire. Retour sur un mouvement hétéréoclite, inédit par son ampleur mais qui s'inscrit dans la tradition violente des rapports sociaux d'une Guadeloupe encore traumatisée par la colonisation.

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La Guadeloupe est en grève générale depuis 36 jours. Après l'épisode de l'aller-retour d'Yves Jégo, l'envoi de médiateurs venus de métropoles, la rencontre entre le président de la République et les élus ultramarins, l'heure est désormais à la négociation entre le patronat et le LKP, le collectif de 50 associations, syndicats, partis, qui a lancé le mouvement dès décembre. Retour sur l'organisation du LKP, mouvement qui reste très populaire, et sur la violence récurrente du climat social en Guadeloupe.

 

1. Le LKP, ou la coalition des exaspérations.

 

Le "Liyannaj kont pwofitasyon" (collectif contre l'exploitation outrancière), c'est d'abord une action collective réussie. Comment une cinquantaine d'associations, de partis, de syndicats aux intérêts souvent divergents dans le passé ont-ils réussi à constituer une plate-forme commune de revendications dès le mois de décembre, à pousser l'Etat à négocier, puis à mettre le patronat autour de la table? «Il ne s'agit pas d'une alliance naturelle, mais d'une association de problèmes qui se sont agglomérés à cause de l'incurie des politiques et de l'Etat», explique Patricia Braflan-Trobo, directrice d'une agence ANPE en Guadeloupe et chercheuse en sciences politiques.

 

 

Comme dans toute action collective, il aura fallu un événement catalyseur. La chercheuse le date du 4 décembre 2008, le jour des élections prud'homales: le syndicat indépendantiste UGTG d'Elie Domota, déjà très majoritaire, engrange plus de 51% des voix. Fort de ce score qui le rend incontestable, il réunit dès le lendemain d'autres syndicats pour dénoncer le prix de l'essence. Une plate-forme de revendications est constituée, dénonçant les prix excessifs et demandant des réformes dans l'éducation, la formation professionnelle, l'emploi, les droits syndicaux, l'agriculture et la protection de l'environnement, ou encore la «prise en compte de la langue et de la culture guadeloupéenne». Très organisé, très encadré, le mouvement s'est ensuite étendu à coup de blocages, de barrages et de démonstration de force.

 

A bien y regarder, le LKP regroupe des structures de nature très différente:

 

> Des syndicats de salariés dont les noms rappellent des organisations métropolitaines. Force ouvrière et sa branche consommateurs (l'AFOC), la CFTC, la CGT Guadeloupe (CGTG, autonome financièrement et dans ses mots d'ordre), Sud PTT Gwa (pour "Gwada", Guadeloupe en créole), les autonomes du second degré de l'éducation nationale ou la FSU. «Sauf quand elle défend des revendications corporatistes, la FSU est très modérée ici», explique Patricia Braflan. FO-Guadeloupe est très indépendantiste et réputée proche du patronat. La CGTG, elle, fait passer les revendications indépendantistes au second plan.

 

> UGTG et CTU, des syndicats made in Guadeloupe. C'est le cas du syndicat d'Elie Domota, l'UGTG. De loin, la première force. «L'UGTG se veut le porte-parole d'une certaine identité guadeloupéenne, mêlant et emmêlant - dans une sorte de syncrétisme – mémoire de l'esclavagisme, critique d'un néo-colonialisme, revendication indépendantiste, rejet du libéralisme, goût de la lutte... », résumait en 2004 le politiste Dominique Andolfatto. Mais gare aux simplifications: ses militants ne sont pas tous classés à gauche. «Des militants UGTG se sont présentés aux dernières municipales sous la bannière UMP», raconte Patricia Braflan. La Centrale des travailleurs unis (CTU, une scission de la CFDT) penche, elle, vers l'altermondialisme et le trotskysme. Ce sont d'ailleurs ses dirigeants qui ont accueilli la semaine dernière sur l'île le porte-parole du NPA, Olivier Besancenot, comme le raconte notre abonné Velveth sur son blog. A eux seuls, ces deux syndicats ont réuni 60% des voix aux prud'homales de décembre.

> Des partis politiques indépendantistes. Le parti communiste guadeloupéen, les trotskystes de Combat ouvrier, le mouvement Nonm, la Convention pour une Guadeloupe Nouvelle ou l'Union populaire pour la libération de la Guadeloupe, vieux parti qui a perdu son aura d'antan.

 

> Des associations ou collectifs organisés autour d'une revendication. C'est le cas du Comité de l'eau, qui dénonce son prix exorbitant; le collectif ASSE qui dénonce les pollutions graves des sols provoquées par un puissant insecticide utilisé dans la culture de la banane, le chlordécone; l'association écologiste Espérance Environnement qui dénonce aussi cette pollution des sols et lutte contre une décharge sauvage; Liberté égalité justice, une association de défense des consommateurs face aux «auxiliaires de justice», huissiers, avocats etc.; la CNL qui protège les locataires; la CSFG, les familles, etc.

 

> Des lobbies professionnels. L'Union des marins-pêcheurs de la Guadeloupe; l'Union des producteurs de la Guadeloupe ...

 

> Des associations culturelles, signes d'une revendication identitaire forte. La plus connue est Akiyo (le syndicaliste de la CGTG tué, Jacques Bino, en était membre), une association que les pouvoirs publics ont longtemps eue en ligne de mire. Les "Akiyo" défilent pendant le carnaval avec masques et déguisements coloniaux, pour tourner en dérision la colonisation; Kamodjakan, une association créée en 1998 afin, peut-on lire sur son site, de «répondre à un besoin pressant d'activités culturelles»; Mas ka klé, ("Mas" signifie masque en créole); Voukoum ("chahut, charivari" en créole) qui revendique un «nouvel ordre culturel» par la reconnaissance du «patrimoine culturel gwadloupeyen».

 

«Dans le LKP se sont unis ceux qui ne l'avaient jamais été, sur un terrain social et identitaire et, je dirais, surtout identitaire. Les organisations syndicales n'avaient jamais réussi l'unité entre elles. La grande nouveauté, c'est aussi le lien entre le mouvement syndical et les mouvements culturels. Enfin, l'irruption de la jeunesse, très présente, ancre encore davantage cette action collective dans la société réelle», analyse le politologue Julien Mérion.

 

Dans un autre texte, Mérion, visiblement enthousiaste, parle d'un mouvement porté par «tous les sans-grades du système». «La mobilisation est historique parce que, pour la première fois, tout le monde a mis sa bannière dans sa poche», complète Patricia Braflan.

 

2. Un mot d'ordre limpide : non à la "pwofitasyon"!

 

Plus qu'une simple éruption de mécontentements, le mouvement déclenché par le LKP recouvre une réalité parfois difficile à saisir pour qui ne connaît pas l'outre-mer. Les membres du collectif dénoncent en chœur la "pwofitasyon", un concept qui dépasse la simple notion de vie chère, ou même la dénonciation des situations de rente propre à une économie post-coloniale où les richesses sont monopolisées par les descendants des anciens propriétaires d'esclaves. «Dans le langage courant, "pwofitasyon" désigne l'abus de pouvoir qu'un puissant exerce sur quelqu'un dont il sait déjà qu'il est plus faible que lui, pour le rendre encore plus subordonné. L'exemple type est celui des enfants dans la cours de récréation d'une école primaire. Les "grands" de CM2 peuvent exercer dans la cours des "pwofitasyon" sur les "petits" de CP, qui n'auront que leurs yeux pour pleurer», explique Marie Georges, abonnée de Mediapart, sur son blog.

 

Il s'agit donc d'un concept très large. La plate-forme de revendications du LKP détaille une série de situations de "pwofitasyon" considérés inacceptables: la fermeture d'une chaîne d'hôtel (Kalenda, en 2007) alors même que le groupe avait été aidé par les pouvoirs publics; le fait que les abus de position dominante, les ententes ou la publicité mensongère ne soient pas punis pénalement; l'absence de transparence des taux pour le crédit; le fait que sur les massacres de mai 1967, le nombre de victimes ne soit même pas officiellement connu [voir sous l'onglet Prolonger] et que les familles n'aient pas été indemnisées.

3. La violence, au cœur des relations sociales

 

Blocages à répétition, violences sporadiques, commerces fermés de force par des militants du LKP au risque de mettre en péril l'activité économique et les petits commerces: le climat de ce mouvement social est loin d'être pacifiste et les intimidations du LKP sont souvent dénoncées. Dans Le Figaro, Elie Domota a ainsi été dépeint comme «l'homme qui veut mettre le feu à la Guadeloupe», et l'envoyé spécial du journal insiste volontiers sur les «gros bras» aux t-shirts bleus siglés "Sécurité LKP" qui encadrent en permanence le leader du mouvement.

 

Patricia Braflan, elle-même ancienne militante de l'UGTG-ANPE (elle a arrêté de militer il y a huit ans), raconte comment cette violence, entre patrons et salariés, mais aussi envers les non-grévistes, est au cœur de l'action collective en Guadeloupe. «La communauté guadeloupéenne est née du conflit, écrit-elle, de l'une de ses formes particulièrement atroce qu'est la colonisation. La réalité coloniale a été en permenence émaillée de conflits de tous ordres, souvent violents et sanglants. Citons pour mémoire les grèves meurtrières de 1910, 1952, 1967. Pensons plus près de nous aux importantes manifestations de 1971, 1975 dans le secteur de la canne [à sucre] et de l'affaire Faisans de 1985» [voir, sous l'onglet Prolonger, un bref retour sur ces événements].

 

L'imagerie de l'UGTG : poing levé, drapeau guadeloupéen, tambour traditionnel et lutte contre les CRS (blancs) - Capture d'écran..

 

Entre 1910 et 1967, plus de 100 personnes sont décédées au cours de conflits sociaux. En octobre 2004, rappelle Dominique Andolfatto, des violences ont secoué la Guadeloupe après l'arrestation d'un militant de l'UGTG condamné pour avoir saccagé un restaurant Quick resté ouvert le 27 mai, jour de la commémoration de l'esclavage. Le chercheur raconte, lui aussi, comment l'UGTG force, chaque 27 mai, «y compris par la violence» les commerces ouverts à fermer.

 

Ces formes violentes de l'action collective sont condamnées par des intellectuels comme Jacky Dahomay. En 2002, le philosophe, un des fondateurs de l'UGTG, dénonçait ses «dérives macoutiques», en référence aux Tontons macoutes en Haïti. «Une tendance antidémocratique, macoutique et fascisante même, a toujours traversé un tel mouvement», écrivait-il.

 

Il ajoutait pourtant: «Je crois que la centrale syndicale (...) va se ressaisir et évoluer positivement.»

 

C'est ce qui semble s'être passé, même si les militants du KLP continuent à faire preuve de violence. De l'avis général, Elie Domota a su arrondir les angles. Son syndicat s'est policé. «L'UGTG a compris que si elle ne changeait pas, le patronat aurait beau jeu de dénoncer sa violence», analyse Patricia Braflan, qui connaît bien Domota... pour l'avoir formé au militantisme à la section ANPE de l'UGTG. Malgré la mort encore mystérieuse du syndicaliste de la CGTG Jacques Bino, le mouvement social n'a pas sombré dans le chaos, ce qui aurait pu arriver dans une société dont l'histoire politique et sociale est «tissée de violence», selon l'expression du politiste Justin Daniel. «J'ai été frappé de voir comment le LKP organise le service d'ordre, note Bruno Dalberto, envoyé par la CGT aux obsèques du syndicaliste tué. Il y a des milliers de personnes dans la rue et on ne voit aucun képi. C'est le LKP qui fait tout.»

 

Plus que le leader magnétique que l'on se complaît souvent à dépeindre, Elie Domota apparaît donc plutôt comme une figure syndicale de premier plan autour de laquelle se sont agrégés des soutiens fort différents, mais tous unis par le mot d'ordre anti "pwofitasyon". «Il est le plus petit dénominateur commun, explique Patricia Braflan. Lui faire porter le rôle du meneur charismatique, c'est lui faire endosser un costume trop grand pour lui.»

4. Les Noirs contre les Blancs?

 

Des Noirs exploités d'un côté, des Blancs ou Blancs créoles descendants des anciens propriétaires d'esclaves possédants de l'autre. Cette lecture marxisante de la réalité sociale n'est pas exagérée dans le cas de la Guadeloupe. Max Jasor, patron (noir de peau) de quatre librairies, l'admet: «La lutte des classes recoupe la lutte des races.» Patron prospère, lui aussi estime qu'il est victime de la "pwofitasyon" qui empêche ses enfants d'accéder à des postes en Guadeloupe «parce qu'ils n'ont pas la bonne couleur».

 

«C'est un fait: tout est blanchi dans l'encadrement du système institutionnel et économique, dit Raymond Gama, expert des relations sociales dans l'île et membre du mouvement indépendantiste Mnom qui fait aussi partie du LKP. Nous ne l'acceptons pas. Pas parce que nous sommes anti-Blancs, mais parce que nous sommes contre les profiteurs.» Selon Patricia Blafran, la couleur de peau est au fondement des antagonismes sociaux. «Ce sont souvent des conflits socio-raciaux où une minorité dominante (métropolitains, Blancs créoles et/ou békés) est opposée à une majorité d'originaires dits de couleur qui constitue la catégorie des ouvriers et des salariés. Le fait conflictuel en Guadeloupe, pour ce qui est des conflits sociaux du travail, s'articule autour d'une axe principal: la "racialisation" des rapports sociaux.» Autour de la table des négociations actuellement en cours, les représentants du LKP (noirs) font ainsi face à des représentants du patronat pour l'essentiel blancs créoles ou békés et à des médiateurs et un préfet blancs... Les rapports de domination sociaux n'ayant pas évolué depuis la fin de l'esclavage, pas étonnant que la «morsule morale» de la colonisation que décrit le sociologue Michel Giraud reste à fleur de peau.

 

Domota, "Che" de Guadeloupe? Avant tout, un leader syndical aguerri qui sait tenir ses troupes. - image Facebook.

 

A cause du poids obsédant de la colonisation, le dialogue social est inexistant sur l'île. A ce titre, les négociations en cours, qui mettent aux prises le patronat et les membres du LKP, constituent une avancée. D'ailleurs, depuis le début de la crise, le jeu social commence à bouger. Alors que le Medef, les patrons de l'hôtellerie et du bâtiment, figures du patronat "traditionnel", restent inflexibles face à la revendication phare du LKP, une augmentation des salaires de 200 euros, d'autres organisations patronales semblent elles plus sensibles aux arguments du collectif.

 

L'Union des chefs d'entreprise de la Guadeloupe (UCEG), qui revendique plusieurs centaines de nouveaux adhérents depuis quelques semaines, a ainsi proposé d'étaler l'augmentation des salaires en deux temps pour ne pas pénaliser les entreprises. Mais le Medef a dit non. «Le Medef, qu'ils le veuillent ou non, ce sont les représentants des Blancs créoles, résume Max Jasor, le libraire, un des fondateurs de l'UCEG. Le changement ne passera pas par eux. Ils ne peuvent pas éteindre un incendie qu'ils ont allumé. » Avis partagé par l'ancien premier ministre Michel Rocard: «Il y a dans le patronat guadeloupéen une aile irréductible qui semble vouloir engranger son argent en ne faisant aucune espèce de sacrifice quel que soit le coût pour l'ordre public. Ces gens doivent être ramenés à la raison.»

5. Une bataille pour l'indépendance?

 

«La Gwadloup sé tan nou, la Gwadloup a pa ta yo» («La Guadeloupe nous appartient, la Guadeloupe n'est pas à eux»). Ce slogan, on le chante dans les manifestations, sur les barrages, dans la rue... Y aurait-il donc derrière ce mouvement d'inavouables menées indépendantistes? Oui... à la différence près qu'elles sont tout à fait assumées. De fait, nombreux sont les associations ou partis membres du LKP à revendiquer l'indépendance ou, du moins, une prise plus importante sur la gestion des affaires. A commencer, bien sûr, par l'UGTG de Domota. Mais tous ne sont pas sur ce créneau. «Je suis partisan de l'indépendance, mais ce n'est pas une revendication populaire, admet Raymond Gama, du mouvement Mnom. Elle ne figure donc pas dans le cahier de revendications du LKP.»

 

Le 7 décembre 2003, une consultation sur le projet d'évolution du statut de l'île a en effet été rejetée par 75% des Guadeloupéens. Voilà qui fait dire à un mystérieux observateur, haut fonctionnaire anonyme dont la longue note a été publiée par le think tank proche du PS Terra Nova, que le «LKP est une tentative, pour ses leaders et les élus qui le soutiennent (...) de prendre dans la rue une revanche sur les urnes. Une tentative de revanche des indépendantistes des années 60 à 80 qui n'avaient pas pu convaincre par les armes». Cette note, qui dénonce les «méthodes contestables» du LKP, accusé d'avoir «remarquablement organisé la paralysie de l'île» et de vouloir «déstabiliser les institutions en place», se conclut par une ode assez curieuse au président socialiste du conseil régional, Victorien Lurel...

 

Une ode à un homme politique: voilà qui est pour le moins étonnant alors que le succès du mouvement syndical et associatif suscité par le LKP dit d'abord la faillite abyssale de la classe politique, droite et gauche confondues, depuis des décennies.

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