Affaire Darmanin: la deuxième plaignante livre son récit

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« Il m’a proposé des choses. Il a dit qu’il allait m’aider »

Au premier trimestre 2017, en pleine campagne présidentielle, Gérald Darmanin continue de la tenir informée de toutes les démarches par courrier. Ancien directeur de campagne de Nicolas Sarkozy pendant la primaire, le maire de Tourcoing s’est rallié sur le tard à François Fillon. Bon soldat, il enchaîne les interviews et les meetings, mais garde un pied dans sa ville. Le samedi 21 janvier, puis le 6 mai, il tient deux permanences sans rendez-vous où Sarah se rend. À chaque fois, l'élu prendra soin de lui rendre compte quelques jours plus tard de l'évolution de son dossier. « J'ai interpellé la Direction de l'Aménagement, de l'Habitat et du développement économique, afin de faire le point sur votre situation », lui écrit-il par exemple après la permanence de janvier.

Le 17 mai, la situation de Gérald Darmanin change considérablement. Le voilà propulsé au gouvernement à un poste clé : le budget. Malgré l’effervescence politique et médiatique, une semaine après sa nomination, il écrit à nouveau à Sarah : « Lors de ma permanence du 6 mai dernier, vous m’avez fait part de vos préoccupations », indique-t-il en l’assurant « qu’une réponse [lui] sera apportée dans les meilleurs délais ». Le 21 juin, un an et demi après sa première intervention, il adresse une nouvelle série de courriers aux quatre bailleurs sociaux et leur demande de « réexaminer sa demande avec bienveillance ». Il en réfère le même jour à Sarah par courrier.

La jeune femme effectue une autre demande : dans le cadre de sa formation, elle a besoin de réaliser un stage. Gérald Darmanin lui confirme la bonne nouvelle par courrier, d’après un document consulté par Mediapart. Sarah effectue un stage non rémunéré avant l’été 2017.

Les échanges seraient ensuite devenus plus rares. Sarah le juge alors « fuyant », dit-elle à Mediapart. Selon elle, Gérald Darmanin lui aurait écrit plusieurs fois qu’il ne voulait plus recevoir de messages. Pourtant il lui arrive de répondre, d’après des SMS consultés par Mediapart, dans lesquels le numéro de téléphone correspond à celui de M. Darmanin. Comme ce 11 octobre 2017, où elle lui souhaite son anniversaire dans un SMS accompagné d'un smiley :
« À ce jour, je te souhaite également une belle réussite et beaucoup de bonheur ».
« Un grand Merci à toi. Ça me touche », lui répond-il.
– « J'espère aller boire un verre à l'occasion pour ton anniversaire sa me ferai plaisir », ajoute-t-elle.
– « Dis le moi quand tu passes à Paris »
, conclut-il.

Sarah continue de le solliciter sur sa situation. Le 4 décembre, elle lui demande si elle peut l’appeler. Il répond : « Suis en séance. Je ne t'oublie pas. » Le 10 janvier 2018, elle le relance à deux reprises. « Désolé je ne peux pas te répondre », écrit-il en retour. Cinq jours plus tard, anticipant un article du Monde et la réouverture d'une enquête, le ministre fait le choix d’évoquer, sur le plateau de France Info, la plainte pour viol déposée à son encontre par Sophie Spatz.

Pourquoi avoir continué d’échanger par SMS avec Gérald Darmanin ? Aux policiers, Sarah a répondu qu’elle pensait que le maire « allait [l’]aider à [la] sortir de [sa] situation précaire ». « Moi aussi, j’ai des torts dans tout ça, j’ai envoyé des textos et tout... », a-t-elle expliqué, citant des messages dans lesquels elle dit « qu’il [lui] manquait », des « messages coquins » et des photos d’elle « dénudée », « pour qu’il ne [l’]oublie pas ». « Au début, il ne disait rien et maintenant, il retourne sa veste », a-t-elle estimé dans sa plainte.

La jeune femme dit aussi avoir été « attachée à lui » et avoir même pensé qu’ils allaient « être un couple » : « Ce n'était pas physique mais il m’a proposé des choses. Il a dit qu’il allait m’aider. » Elle raconte avoir cru qu’il « [l’] aimait bien », l’« estimait », la « considérait ». « Par la suite, je me suis rendu compte que je me faisais des films. »

G. Darmanin et F. Fillon lors d'une réunion publique à Tourcoing, pendant la campagne présidentielle, le 17 février 2017. © Reuters G. Darmanin et F. Fillon lors d'une réunion publique à Tourcoing, pendant la campagne présidentielle, le 17 février 2017. © Reuters

La révélation de l’affaire de Sophie Spatz dans Le Monde, le 27 janvier, a en tout cas agi chez elle comme un révélateur. Pour Sarah, l’ex-maire de Tourcoing a « abusé d’elle » : « Je n'aurais pas fait les fellations si je n'avais pas besoin d’un travail, ni d’un logement. »

Comme elle, la première plaignante avait accusé Gérald Darmanin de s’être engagé à intervenir en sa faveur pour débloquer une situation a priori inextricable. Les faits remontent à 2009. L’élu tourquennois n’est encore qu’un chargé de mission de 25 ans, en poste au service juridique de l’UMP, quand Sophie Spatz, sympathisante du parti et ex-call-girl de 37 ans, le rencontre au siège en vue de décrocher le Graal : la révision de son dossier judiciaire après une condamnation en 2005, une bataille qu'elle mène depuis plusieurs années.

C’est dans ce contexte, selon la plaignante, que Gérald Darmanin lui aurait promis, au cours d'un dîner à Paris, d’adresser un courrier à la garde des Sceaux Michèle Alliot-Marie, avant de se rendre dans un club libertin avec elle puis d'avoir un rapport sexuel à l'hôtel. L’actuel ministre a constamment rejeté cette version des faits en dénonçant des allégations « infâmes ». Lui ou ses avocats n’ont en revanche jamais contesté l'existence de l’acte sexuel. Le ministre avait par ailleurs admis sur France Info qu’il « connaissait » Sophie Spatz.

Une seule certitude demeure : comme il l'a fait auprès des bailleurs sociaux pour le dossier de logement de Sarah, Gérald Darmanin avait écrit à Michèle Alliot-Marie en lui demandant « de bien vouloir faire recevoir Madame Patterson [épouse Spatz – ndlr] ou, pour le moins, faire étudier sérieusement son dossier ». Comme pour le logement de Sarah, ses interventions sont restées vaines. Mais elles semblent avoir tenu en haleine Sophie Spatz plusieurs mois durant.

À l’appui de son récit, cette dernière a fourni des courriers attestant effectivement des démarches de M. Darmanin auprès de la place Vendôme. Et plusieurs SMS consultés par Mediapart montrent à quel point la jeune femme a attendu, pendant huit mois, cette intervention : « Tu peut m, envoyer par mail les lettres dont tu m,as parle merci [sic] », lui écrit-elle un jour. Cette affaire posait déjà la question de l'abus de pouvoir dans une relation asymétrique, où l'élu apparaît en position dominante.

D’autres échanges de SMS entre Sophie Spatz et Gérald Darmanin, sur la période 2009 et 2012, accentuent cette interrogation :
– « Abuser de sa position ! Pour ma par cet être un salle con !!!! Surtout quand on et dans la peine , la politique te correspond bien !!! [sic]» ; « Quand ont sait l, effort qu, il ma fallu pour baiser avec toi !!!! Pour t, occuper de mon dossier [sic] », lui écrit-elle.
« Tu as raison je suis sans doute un sale con. Comment me faire pardonner ? Merci de me redonner une chance.. Es tu dispo des ce soir ? [sic] », lui répond Gérald Darmanin, qui lui demandera aussi, dans un autre échange, si elle est « satisfaite de [sa] lettre ».

Gérald Darmanin a attaqué Sophie Spatz pour « dénonciation calomnieuse », en promettant qu’il « irait jusqu’au bout ». Ses avocats rappellent à Mediapart que cette plainte « a déjà fait l’objet de deux classements sans suite [en juillet 2017, puis février 2018 – ndlr] ». De son côté, la quadragénaire s’est étonnée « de la rapidité avec laquelle est intervenu ce classement » et envisage aujourd’hui de se constituer partie civile auprès du doyen des juges d’instruction.

Sarah, elle, dit avoir attendu son logement pendant des mois. En vain. « Il m’a laissée dans le flou », explique-t-elle aujourd'hui à Mediapart. « Dès le départ, pourquoi il ne m'a pas dit : “Moi je ne peux rien faire, je vous envoie chez tel service et vous allez montrer votre dossier” ? C’est cela qui m’a donné un espoir. »

La veille de son dépôt de plainte, elle a envoyé un dernier message à Gérald Darmanin : « Je veux que tu me présentes tes excuses !! Car tu as abusé de ma faiblesse ! » Sans obtenir de réponse : « Ça m’a décidée à venir parler. »

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Gérald Darmanin a décliné notre demande d’entretien et s’est refusé à tout commentaire. Il nous a transmis, le 24 février, par le biais de ses avocats, une déclaration écrite que nous publions en intégralité sous l'onglet Prolonger. « À ce jour, il ne sait pas qui l’accuse et de quoi il est accusé. Les seuls éléments en sa possession ont été révélés par la presse dès le lendemain du dépôt de plainte. Ils évoquent une intervention relative à un logement insalubre », font valoir ses avocats. Nous lui avons ensuite adressé un mail contenant les éléments essentiels du dossier figurant dans l'article, ainsi que des questions : « Aucun commentaire », a répondu son avocat, Me Mathias Chichportich.

Sauf mention contraire, les propos de la plaignante cités dans l'article ont été tenus sur procès-verbal devant les policiers, lors de son dépôt de plainte. Sarah a accepté de nous rencontrer à son domicile et de nous livrer son récit à la condition que son identité soit totalement protégée. Nous avons donc retiré son nom et tout élément permettant son identification. Si sa plainte n'est, elle, évidemment pas anonyme, elle a choisi de témoigner dans cet article sous le prénom de « Sarah ». 

Mediapart s’est rendu à deux reprises dans le Nord pour cette enquête et y a notamment rencontré des élus et cadres politiques.