La Seine-Saint-Denis, symbole de l'échec des socialistes

Les résultats en Seine-Saint-Denis illustrent la désaffection des électeurs de gauche. Des listes citoyennes créent la surprise. Les «poulains» de l’homme fort du département, Claude Bartolone, subissent des revers cinglants.

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Dimanche prochain, la ville préfecture de la Seine-Saint-Denis, Bobigny, devrait basculer à droite. Ce serait un séisme politique : la ville de 50 000 habitants était tenue par le parti communiste depuis près d’un siècle. Avec 43,95 % des voix, l’UDI Stéphane Di Paoli a largement devancé au premier tour des municipales la maire communiste soutenue par le PS. Aulnay-sous-Bois, prise par le PS en 2008, devrait elle aussi basculer. Tout comme Le Blanc-Mesnil, tenue par le PCF depuis les années 1930. Quant aux poulains de Claude Bartolone, l’homme fort du département, ils ont subi des déconvenues à Montreuil, Saint-Denis, Saint-Ouen ou Villetaneuse. En Seine-Saint-Denis, département populaire de 1 million et demi d’habitants, fief du PS et du PC, la gauche a pris une raclée.

Razzy Hammadi (PS) en déroute à Montreuil. Avec Claude Bartolone lors d'un meeting en décembre 2013 Razzy Hammadi (PS) en déroute à Montreuil. Avec Claude Bartolone lors d'un meeting en décembre 2013

En 2012, l’électorat très populaire du sixième département le plus peuplé de France avait massivement voté François Hollande contre Nicolas Sarkozy. Hollande, en tête dans 36 des 40 villes du département, avait obtenu 39 % des voix, avec une participation record de 74 %. Cette fois, les mêmes électeurs ont ignoré les urnes. La Seine-Saint-Denis compte six des quinze villes les plus abstentionnistes de France : 61 % des inscrits à Stains n’ont pas voté (+16,5 % par rapport au premier tour des municipales 2008), 60 % à Bobigny (+15 %), 53,7 % à Pantin (+11), 58 % à Aubervilliers (+8,8), 58 % à Saint-Denis (+8,5), etc. « Le pacte de responsabilité quand tu as 20 ans et que tu es étudiant, ça ne te parle pas », soupire un cadre socialiste, en colère depuis dimanche soir.

« Je ne m’attendais pas à une telle démobilisation à gauche », avoue Gérard Ségura. Le maire sortant socialiste d’Aulnay-sous-Bois, élu en 2008 à 200 voix près, est largement distancé par le très droitier UMP Bruno Beschizza, qui pourra compter au second tour sur les 14 % de l’UDI. Segura a fait ses comptes : « Les bureaux de vote du nord de la ville qui nous sont favorables n’ont pas dépassé 40 %. Mais ceux qui votent à droite sont très mobilisés : 54,58 %, etc. » À Aulnay, la participation est d’ailleurs en hausse de 5 points depuis 2008, indice de cette forte mobilisation de droite. Idem au Raincy, ville très à droite dirigée par l’UMP Éric Raoult (en tête au premier tour avec 33 % des voix).

Dans une semaine, la droite, qui tient pour l’instant treize communes (10 UMP, 3 Nouveau Centre, mais peu de grandes municipalités), paraît en mesure d’en gagner quatre, voire cinq autres : Aulnay, la troisième ville du département (82 000 habitants), touchée par la fermeture récente de son usine PSA ; Bobigny, la préfecture (48 000 habitants) ; Le Blanc-Mesnil, 52 000 habitants, fief de la députée Front de gauche Marie-George Buffet ; à Villepinte (36 000 habitants), Martine Valleton, maire UMP battue en 2008 par la communiste Nelly Rolland, frôle l'élection au premier tour. À Livry-Gargan (42 000 habitants), ville socialiste depuis des lustres, le second tour s’annonce aussi très serré. « Au Blanc-Mesnil et à Bobigny, le PC est usé jusqu’à la corde. À Aulnay, Ségura paie un système clientéliste qui lui revient en boomerang. Mais le PS paie surtout la politique du gouvernement. Il se fait également bâcher dans les quartiers populaires qui n’ont pas apprécié ses positions sur certains sujets de société », assure Philippe Dallier. Le maire UMP des Pavillons-sous-Bois a été réélu à 82 %, un score qu'il juge « soviétique ».

Président de l’Assemblée nationale et ancien président du Conseil général, Claude Bartolone est l’homme fort de la Seine-Saint-Denis. Un « parrain » selon Dominique Voynet, maire EELV sortante de Montreuil. De fait, “Barto” a bâti sa stature politique en croquant depuis les années 1980 une grande partie des municipalités à un PCF jadis hégémonique dans le département. Le président de l’Assemblée nationale limite la casse dans sa circonscription en dépit d’une forte abstention : le Pré-Saint-Gervais (il était 3e sur la liste élue au 1er tour), Pantin et Les Lilas passent au premier tour. 

Mais pour ce scrutin, le PS avait des ambitions autres : prendre plusieurs grandes villes au PC. Dans le viseur figuraient Saint-Denis, Montreuil, Saint-Ouen, Bagnolet ou Villetaneuse. Pour l’occasion, “Barto” avait adoubé plusieurs jeunes poulains : Mathieu Hanotin (Saint-Denis), Razzy Hammadi (Montreuil), Tony di Martino (Bagnolet), Karim Bouamrane (Saint-Ouen) ou Karim Bouamar à Villetaneuse. La stratégie est en passe d’échouer dans les grandes largeurs. À Montreuil (100 000 habitants), le député Razzy Hammadi, en deçà des 10 %, ne se hisse même pas au second tour, distancé (notamment) par l’ancien maire Jean-Pierre Brard et le Front de gauche Patrice Bessac. Une déroute...

Karim Bouamrane, arrivé derrière la communiste Jacqueline Rouillon à Saint-Ouen, ne sera pas maire. Sur sa liste figurait le patron des députés PS, Bruno Le Roux, un proche de François Hollande. À Villetaneuse, Karim Bouamar (12,1 %) est très loin derrière le Front de gauche (34,8 %). À Bagnolet, Tony di Martino, est lui aussi devancé par le Front de gauche Laurent Jamet… mais d’une seule petite voix. Autre “Barto Boy” défait : Abdelhak Kachouri, qui échoue à prendre Neuilly-sur-Marne à l'ex-PS Jacques Mahéas, condamné en 2009 pour agression sexuelle. À Saint-Denis, le maire sortant, le communiste Didier Paillard (40,21 %), devance le député Mathieu Hanotin (34,30 %). Les deux s’affronteront au second tour. « Ça va se finir à 51/49 », prédit un cadre socialiste. En tout cas, le pari de déloger les communistes de la puissante agglomération de Plaine Commune (La Courneuve, Saint-Ouen, Pierrefitte-sur-Seine, Villetaneuse, etc.) est perdu.

« Votre lecture est à l'envers, assure-t-on dans l'entourage de Claude Bartolone, qui nous a contacté après la parution de cet article. Ces résultats montrent au contraire la nécessité de la confrontation démocratique entre le PCF et le PS. Quand elle n'existe pas, c'est la droite qui en profite. »

À gauche, certains s’inquiètent d’une « vague bleue » francilienne dimanche prochain. Si ces mauvais résultats en Seine-Saint-Denis mais aussi dans d’autres départements franciliens (Val-de-Marne, Hauts-de-Seine, etc.) se confirment, le PS pourrait alors, contre toute attente, voir lui échapper la future Métropole de Paris. Ce fameux Grand Paris que Claude Bartolone rêve depuis des années de présider...

En attendant, il y a au moins certains candidats qui se frottent les mains après ce premier tour : ceux des listes citoyennes de Seine-Saint-Denis, dont plusieurs sont même en position d’arbitre des élégances entre le PS et le PCF. Par exemple à Bagnolet (liste citoyenne “Objectif Bagnolet 2014”, 10 %) ou à Sevran, ville de l’écologiste Stéphane Gatignon, où le Mouvement citoyen (8 %), mené par un ancien délégué du préfet, se réclame de Barack Obama et de son travail de “community organizing” dans les quartiers de Chicago.

La liste 100% Aubervilliers © DR La liste 100% Aubervilliers © DR

À Aubervilliers, “100 % Aubervilliers” de Samir Maizat réalise 7,12 % des voix. « C’est un coup de pression, une bonne leçon pour que les élus prennent en compte tous les habitants », explique l’enseignant, qui a réuni autour de lui animateurs, éducateurs, associatifs, mais aussi un médecin et un slameur (Hocine Ben). Leur slogan : « Votez pour vous ». Déclic de cette mobilisation : l’absence de réponse de la mairie, lorsque Maizat et un médecin urgentiste ont voulu créer un centre médical ouvert jusqu’à minuit, dans cette ville qui manque de médecins.

« Quoi qu’on essaie, on a du mal à voir les résultats. Nous sommes des gens dans l’action. On s’est dit que les élections, c’était un bon moment pour être écoutés. » Jacques Salvator, le maire sortant, s’en est félicité dans Le Parisien : « Cette expression des jeunes est extraordinaire. Nous leur avons donné l'envie de faire de la politique. » « Toujours cette condescendance ! » rétorque Khir-Din Grid, 26 ans, co-producteur du film Rue des cités, candidat sur la liste citoyenne. J’ai bac +5 en sciences politiques, je n’ai pas attendu Salvator et Beaudet (tête de liste Front de gauche, ndlr) pour faire de la politique ! S’il y a une chose que l’on combat, c’est ce mépris. Il y a des gens de plus de 40 ans, quand on leur dit qu’ils ne sont plus jeunes, c’est peut-être pas facile, mais nous ne sommes pas une liste de jeunes. » À la Maladrerie, un quartier défavorisé du nord de la ville, leur liste a recueilli 14 % des suffrages. « Nous ne sommes pas un parti, poursuit Maizat, quand vous dites ça, les gens dans la rue vous écoutent, sinon, ils ne veulent pas de vos tracts. On leur dit : on n’est ni PS, ni PC, ni la droite, on est comme vous. »

Sans étiquette politique mais de sensibilité proche de la gauche et désormais « très courtisés », ils ont décidé de ne soutenir aucune liste au second tour, après avoir aussi rencontré des représentants du PS et du Front de gauche, pour préserver leur « indépendance ».

Les résultats de la Seine-Saint-Denis sur le site du ministère de l'intérieur

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Ajout: une réaction de l'entourage de Claude Bartolone, après la parution de l'article.