Et maintenant dissolution!

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Pourquoi cette démission du gouvernement est inédite.

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Quelle accélération ! Dans la foulée d’un désastre aux élections municipales, Jean-Marc Ayrault avait été congédié et Manuel Valls, alors fortement aidé par Arnaud Montebourg et Benoît Hamon, lui avait succédé à Matignon. L’idée était de bâtir un gouvernement de combat, uni comme les doigts de la main derrière le président de la République. Cent quarante-sept jours plus tard, cette équipe n’existe plus.

Moins de cinq mois. Hormis le gouvernement Messmer, interrompu par le décès de Georges Pompidou en 1974, jamais depuis 1958, un gouvernement n’avait tenu si peu de temps. Une durée à l’italienne… « Je veux que la gauche réussisse dans la durée », avait martelé Manuel Valls en direct sur Mediapart, le 12 mars dernier (nos vidéos à retrouver ici). Il vient effectivement d’établir un record.

Autre nouveauté frappante. Il est souvent arrivé, dans le passé, que des ministres expriment un désaccord. Jean-Pierre Chevènement l’a fait à plusieurs reprises, Alain Madelin aussi, en 1995, et plus près de nous Delphine Batho. Ils sont partis, ou ont été démis de leurs fonctions, mais c’est la première fois qu’une divergence « individuelle » se transforme en démission de tout le gouvernement. Le seul précédent nous renvoie à Jacques Chaban-Delmas, mais l’homme était premier ministre, et ce changement d’équipe avait un sens profond. Il correspondait à l’enterrement d’une politique (la Nouvelle société) et à la définition d’une autre, beaucoup plus conservatrice.

Dans la Cinquième République, un changement de gouvernement n’est jamais un rappel à l’ordre ou le licenciement d’un seul, fût-il ministre de l’économie. Il a un sens politique, et c’est encore le cas.  

François Hollande, lundi, en déplacement à l'île de Sein. © (Capture d'écran) François Hollande, lundi, en déplacement à l'île de Sein. © (Capture d'écran)

Au-delà des habiletés formelles, la nomination du gouvernement Valls 2 correspond, sous couvert de rappel à la discipline ou à l’autorité, à la consécration d’une ligne, et à la mise à l’écart de sa contestation. Bien sûr, de nombreux noms de rechange circulent déjà, on parle de Robert Hue en guise d’ancrage à gauche, ou de Jean-Vincent Placé et François de Rugy pour représenter le retour des écologistes. Mais ce n’est pas faire injure à l’ancien secrétaire général du parti communiste que de constater qu’il ne représente que lui-même. Quant aux écologistes, la secrétaire nationale d’Europe-Écologie, Emmanuelle Cosse, a déjà précisé que s’ils devenaient ministres ce serait «en leur propre nom».

Une fois retombé le frisson médiatique, c’est-à-dire les allées et venues à Matignon ou à l’Élysée, le nom de ceux qui restent, ou qui entrent, ou qui partent, il restera la réalité, et elle est incontournable. Valls est devenu premier ministre avec l’appui d’Arnaud Montebourg et Benoît Hamon, sur une ligne de compromis, certes précaire, mais d’un compromis quand même, entre l’aile droite et l’aile gauche des socialistes. Ce compromis a explosé.

La majorité s’était déjà rétrécie en mars avec le départ des ministres écologistes, elle menaçait de se réduire encore sous la mauvaise humeur des radicaux qui refusent la réforme territoriale, elle avait tangué dans les appels des frondeurs, et voici que les départs de Montebourg, Hamon et Filippetti ramène le gouvernement à la base électorale de Manuel Valls : un peu plus de 5 % lors des primaires de 2011.

En termes politiques, François Hollande est ainsi passé de 52 % du corps électoral français en 2012 à la seule fraction du PS qui soutient son « Pacte de responsabilité », un pacte que Manuel Valls, déjà, dans son programme de 2011, appelait de ses vœux, sous le nom de « Pacte de croissance et de compétitivité ». Cette réduction d’un vote multiple en 2012 (extrême gauche, Front de gauche, PS, radicaux, centristes, socialistes, etc.) à une composante unique et minoritaire du seul Parti socialiste correspond à une « dissolution » de fait.

Cette majorité minoritaire, de nombreuses voix voudraient la renvoyer devant les électeurs. Des voix venues de la droite bien sûr, mais de la gauche également. Il y a pourtant peu de chances, voire aucune, pour que le président de la République prononce la vraie dissolution. Les institutions de la Cinquième République lui permettent de tenir jusqu’aux prochaines présidentielles, y compris jusqu’à l’absurde, et en dépit de « la Vérité ».

Tant pis si François Hollande lui-même commentait par avance la situation qu’il traverse aujourd’hui dans son livre d'entretien avec Edwy Plenel, Devoir de vérité, publié aux Éditions Stock. Le passage est désormais célèbre : « Je ne crois plus à la possibilité de venir au pouvoir sur un programme pour cinq ans dont il n'y aurait rien à changer au cours de la mandature. Je pense qu'il y a forcément un exercice de vérification démocratique au milieu de la législature. La réalité change trop vite, les circonstances provoquent des accélérations ou, à l'inverse, des retards, des obstacles surgissent, des événements surviennent [...] Le devoir de vérité, c'est d'être capable de dire : "Nous revenons devant la majorité, peut-être même devant le corps électoral afin de retrouver un rapport de confiance".»   

Par rapport à son discours de campagne, Hollande a inconstestablement changé «en cours de mandature», et même dès le lendemain de son élection. Mais le chef de l'Etat ne se résout pas à dire : « Nous revenons devant la majorité, peut-être même devant le corps électoral afin de retrouver un rapport de confiance. »

Dès lors, ce dossier considérable, un changement de gouvernement, est présenté comme une affaire de discipline. Comme une question d’autorité. Comme si le problème, précisément, n’était pas l’absence initiale d’autorité du président : dans son livre Voyage au pays de la désillusion, Cécile Duflot considère, comme tant d’autres, que François Hollande, fraîchement élu, pouvait, et devait, tenir tête aux conservateurs allemands, et ne l’a pas fait, contrairement à ses promesses.  

Aujourd’hui, le président en est réduit à faire preuve d’autorité, sur la personne de Montebourg et d'autres ministres, au nom d’un choix qu’il a mis en œuvre par absence d'autorité. Il exige « un gouvernement en cohérence » avec ses incohérences... Qu'il vérifie plutôt sa politique « devant le corps électoral » et ne s'en tienne pas aux délices de cette Cinquième République, si verrouillée, et si présidentielle, qu’une minorité minoritaire peut rester majoritaire.

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