Psychiatrie: les soignants d’Amiens ne lèvent pas le camp

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Après plus de trois mois de mobilisation devant les portes de son hôpital psychiatrique à Amiens, le collectif « Pinel en lutte » n’a rien obtenu de la très attendue table ronde à l’agence régionale de santé, lundi 24 septembre. Les soignants réclament toujours plus de moyens pour le personnel et la réouverture de deux services à l’hôpital. Le mouvement va se poursuivre.

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Après trois heures de discussions, Chrystèle Leclercq, infirmière et déléguée syndicale, parlait encore, mais ses interlocuteurs ont commencé à se lever, les uns après les autres. Fin de la conversation attendue depuis trois mois par les soignants et médecins de l'hôpital psychiatrique Philippe-Pinel, qui campent devant les portes de leur établissement. « On s’est heurtés, assez vite, à un mur, se désole la porte-parole improvisée. Par exemple, lorsque nous dénonçons la sur-occupation de l'hôpital à 120 %, ceux d'en face se contentent de dire que ce n'est pas vrai. C’est hallucinant. » L'agence régionale de santé a également refusé de recevoir le personnel non syndiqué, ainsi que les médecins impliqués dans le mouvement, ce qui n'a pas amélioré le dialogue.

À l'extérieur, près de deux cents personnes s'étaient rassemblées en soutien du collectif Pinel en lutte, au pied des grilles de l'ARS. Les interventions au micro ont oscillé toute la soirée entre l'incrédulité et la rage, à mesure qu'il devenait clair qu'aucune avancée nouvelle ne serait concédée. « On a essayé d’être light sur la communication, mais il faut que ça se termine, explique l'infirmière Alexandra Bonnement, dans cette vidéo. Mais à un moment, on ne va plus être light et on va dire la vérité. La vérité, c’est que quand on est en chambre d’isolement, et que nous ne sommes que deux soignants, on ne peut pas effectuer la surveillance du patient qu'impose le protocole de soin. J'ai honte de le dire mais on ne soigne pas correctement. »

L'ARS, jointe par Mediapart, a répondu mardi 25 septembre par un communiqué. « La situation préoccupante du centre hospitalier Philippe Pinel a conduit l’ARS à lui apporter depuis plusieurs années un soutien constant et sans précédent en psychiatrie dans notre région, tant du point de vue stratégique que financier », explique l'agence. Monique Ricomes, sa directrice basée à Lille, a répété ses propositions de solutions, déjà sur la table il y a cent jours, avant le début du mouvement : une aide exceptionnelle annuelle de 1 million d'euros, la création de vingt places supplémentaires en maison d'accueil spécialisée, et la création d'un foyer d'accueil médicalisée (FAM), pour décharger l'hôpital.

« Ce projet de FAM, on en entend parler depuis 2009, on a donc un peu de mal à le prendre au sérieux, explique Chrystèle Leclercq. Et ça ne répond en rien à l'urgence de l'hôpital. » La promesse d'un million d'euros supplémentaire fait aussi grincer des dents chez les soignants. « Ils nous donnent un million d’avance, mais ils oublient de préciser que l’ARS nous en a pris trois sur le budget de cette année, relativisait un infirmier sur le campement, il y a quelques semaines. Ça fait toujours deux millions manquants. »

La directrice de l'ARS a également répondu favorablement à l'invitation du collectif de visiter l'hôpital psychiatrique, ce qu'elle n'a pas fait depuis le début de la mobilisation, à l'instar d'Agnès Buzyn, réclamée à cor et à cri à Amiens depuis des mois, en vain. La direction de l'hôpital a également fini par accepter une rencontre le 2 octobre avec les organisations syndicales et cinq membres du collectif, des agents et médecins non-syndiqués, ce qu'elle refusait jusqu'ici. Pour reprendre un dialogue totalement rompu, mais aussi « réfléchir à des projets d'organisation qui permettraient de juguler l'urgence », confirme Chrystèle Leclercq. L'infirmière, quelques heures après une nouvelle assemblée générale du personnel, n'en démord pas : « On peut évidemment réfléchir à des choses, on le réclame tous les jours. Mais il faudra du financement. »

(Mediapart republie ci-dessous l'interview de Chrystèle Leclercq parue le 24 septembre 2018).

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Chrystèle Leclercq, 45 ans, est infirmière depuis 22 ans à l’hôpital Philippe-Pinel à Amiens. Déléguée syndicale CGT, elle fait partie des fidèles qui veillent, jour et nuit, devant les portes de l’hôpital, pour protester contre le manque de moyens et la détérioration des soins. Le collectif « Pinel en lutte » a obtenu, au bout de 103 jours et 74 nuits de mobilisation, la tenue d’une table ronde à l’agence régionale de santé (ARS) d’Amiens, pour exposer ses revendications. Si elles ne sont pas satisfaites, rien ne dit que Chrystèle Leclercq et ses collègues lèveront le camp.

Chrystèle Leclercq, fin août, sur le campement devant l'hôpital psychiatrique Philippe-Pinel, à Amiens. © Mathilde Goanec Chrystèle Leclercq, fin août, sur le campement devant l'hôpital psychiatrique Philippe-Pinel, à Amiens. © Mathilde Goanec

Au bout de 100 jours de grève, pouvez-vous nous décrire l’ambiance sur le campement et l’état d’esprit de vos collègues ?

Chrystèle Leclercq : Les conditions météo se sont dégradées, il fait beaucoup plus froid. Cette nuit, il faisait 3 degrés. Nous sommes là depuis des jours et des jours, c’est donc plus difficile et douloureux pour tout le monde. Mais notre détermination est intacte. Nous attendons le rendez-vous d’aujourd’hui et ça nous donne du courage. Il y a toujours autant de personnes chaque nuit. Cette nuit, il y avait cinq personnes, la nuit dernière six. Le roulement continue de fonctionner, malgré le bruit des voitures, la météo et la fatigue qui commence à s’accumuler. Les gens continuent de s’arrêter, jour et nuit, pour nous soutenir, et klaxonnent quand ils passent devant l’hôpital.

Avez-vous eu de nouveaux contacts avec la direction ?

Non, ce n’est toujours qu’indifférence et mépris. Nous n’avons pas vu du tout la direction. Il faut dire que nous avons refusé sa proposition de négociation, car le directeur ne voulait y convier que les organisations syndicales, or ce mouvement est une mobilisation des personnels, sans étiquette, ils ont le droit d’assister aux discussions.

De quoi sont faites les conversations, au cours de ces longues journées et nuits sur le campement ?

Nous sommes vraiment en train de nous recentrer sur le soin psychiatrique, sur l’essentiel. Nous parlons finalement beaucoup plus de ça que du manque de personnel. Nous essayons de réfléchir au soin en général, pour savoir comment construire demain quand tout ça sera terminé.

Cette réunion avec la direction, les associations de familles de patients, des représentants de la communauté médicale d’établissement, à l’agence régionale de santé, vous l’espériez depuis des mois. Qu’en attendez-vous ?

Déjà, malgré nos demandes, tous les acteurs ne sont pas autour de la table. L’ARS ne veut pas du personnel non syndiqué, des soignants et des médecins qui sont pourtant dans le mouvement. Nous le regrettons. Nous viendrons avec eux quand même en espérant que l’ARS révisera sa position et les laissera entrer. Nous prévoyons un rassemblement et une assemblée générale en même temps, donc nous déciderons de l’attitude à adopter. Mais cela fait trois mois que nous réclamons ce rendez-vous, ce serait dommage de le rater. Faire entrer cinq personnes de plus à cette table ronde, ça ne nous semble pas être une demande extraordinaire…

Qu’est-ce qui vous ferait lever le camp ?

La création de postes, l’ouverture de deux unités de soins, et la titularisation du personnel précaire. Mais pour ça, l’ARS doit lâcher du budget. Sinon, nous resterons là. Nous y allons aussi pour expliquer que nous voulons construire quelque chose en mettant le patient au cœur des décisions, ce qui implique une reconstruction de l’intra-hospitalier. Or l’ARS n’a que la réduction des hospitalisations en bouche.

C’est également une dynamique nationale : réduire le temps passé à l’hôpital et favoriser la prise en charge en ambulatoire, dans des structures implantées en ville, plus légères. Qu’en pensez-vous ?

Nous sommes les premiers à être d’accord, les premiers à vouloir mettre le virage ambulatoire en œuvre ! Mais pour le faire correctement, il faut des solutions alternatives financées, du suivi, des solutions en amont pour éviter l’hospitalisation, en aval pour faire sortir les patients dans de bonnes conditions. Or l’amont comme l’aval sont paralysés aujourd’hui. On a fermé des lits trop vite ! Il faut reconstruire le dehors pour mieux fermer des lits. Et pour ça, encore une fois, il faut du budget.

Qu’avez-vous pensé, depuis Amiens, du Plan santé présenté par Emmanuel Macron la semaine dernière ?

J’ai écouté le discours du président et il n’a absolument rien dit sur la psychiatrie. Cela montre bien l’intérêt qu’il porte au sujet… Ensuite, dans le détail du Plan santé en lui-même, il y a très peu de choses. Les internes seront mieux formés en santé mentale, c’est une bonne chose pour les détections précoces. Mais le reste, ce sont des broutilles. On nous parle de 10 millions d’euros pour un plan d’innovation organisationnelle pour l’ensemble du secteur. Rien que le déficit de l’hôpital Pinel, à Amiens, c’est 12 millions, donc faites le calcul…

Vous êtes déçue ?

La semaine d’avant, Agnès Buzyn, la ministre de la santé, disait qu’elle allait faire de la psychiatrie une priorité, mais au bout du compte, on n’a rien, à part du vent, des discours.

Vous multipliez les rencontres avec d’autres établissements psychiatriques, partout en France. Est-il possible d’imaginer dans les semaines à venir des actions communes ?

La psychiatrie parisienne unifiée est venue la semaine dernière en soutien à Amiens. Nous avons eu aussi plusieurs visites des blouses noires, des « perchés » du Havre, nous sommes en contact avec les soignants de l’hôpital de Vierzon, où ils ont eux aussi sorti les tentes, à Niort où des barnums ont été installés devant la direction… Le collectif au Rouvray a lancé un nouveau préavis de grève et il va y avoir une assemblée générale au Havre pour relancer ou non le mouvement. Ça tremble sérieusement, y compris chez ceux qui avaient obtenu des choses après des actions fortes

Nous sommes en train de créer un groupe de convergence pour mener des actions communes. Est-ce que ce sera chacun dans son hôpital ou tous ensemble ? Ce n’est pas tranché. Mais il n’y a qu’en étant rassemblés que nous pourrons obtenir une politique de santé mentale différente. Nous voulons que la psychiatrie reste une spécialité à part entière, avec un financement digne de ce nom, et non pas une « psychiatrie inclusive », diluée dans la médecine générale.

Le risque, comme au Rouvray ou au Havre, c’est que l’on vous fasse des promesses, sans forcément toutes les tenir…

C’est quelque chose que nous craignons, donc je pense qu’après la signature du protocole, il faudra maintenir la pression. Sinon ça traîne, ça traîne, et nous n'obtenons rien. Nous réclamons aussi un financement pérenne, intégré à la dotation annuelle de financement de l’hôpital, et pas des enveloppes exceptionnelles, qui peuvent être remises en cause à tout moment.

Vous êtes déléguée syndicale CGT, comment vivez-vous ce mouvement ? Vous a-t-il changée en tant que syndicaliste ?

Personnellement, à l’hôpital, c’est la première fois que je vis ça. C’est la première fois qu’il faut gérer une telle mobilisation si longtemps. Pour le moment je suis très déterminée, dedans à 100 %, surtout dans la perspective de la table ronde. Nous sommes la tête dans le guidon, j’ai du mal à réfléchir à la suite, à la manière dont nous devons nous positionner en tant que syndicat dans l’hôpital. Mais, même si c’est difficile et douloureux pour tout le monde, je crois qu’il n’est plus possible de mener des luttes comme avant, que ce n’est plus comme ça qu’il faut faire. Faire une manifestation, chacun sous sa bannière, je ne suis pas sûre que ce soit comme ça qu’il faille se battre. Par exemple, les étiquettes syndicales, dans tous les mouvements psychiatriques que l’on vit en ce moment, sont très réduites. Nous, nous avons carrément décidé de les retirer…

Ensuite, les gens en face de nous sont de plus en plus fermés et donc nous obligent à aller sur des actions beaucoup plus longues et plus dures. Mais attention, à Amiens, nous n’avons obtenu pour le moment qu’une table ronde. C’est la première marche.

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