Hénin-Beaumont: reportage sur un laboratoire du Front national

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« Toute la ville est quadrillée »

Chapitre 3

La conquête tranquille

« Elles sont toutes jalouses, alors je leur rends »

La « normalisation » du FN à Hénin-Beaumont est le fruit d’une présence acharnée. Et souvent festive. Scènes vues au banquet de l’amitié du 14 Juillet organisé par une association de retraités un après-midi interminable à la salle des fêtes. Une longue salle sans attrait, des tables de banquet alignées en rangs d’oignon, décorées de cocardes tricolores. Deux tables sur une trentaine sont réservées par le FN. Ici aussi ils sont chez eux. « La danse, c’est Simone qui m’apprend », glisse Steeve Briois, pointant du menton une grande femme aux cheveux poivre et sel, coiffée à la garçonne, au visage fin, qui s’installe à une autre table. Simone est membre des « Mamies de Darcy », un groupe de femmes, pour la plupart veuves de mineurs comme elle, qui ont monté une chorale dans le quartier de Darcy. Steeve Briois n’a pas toujours été adepte des repas dansants. « Au temps de Gérard Dalongeville, il n’y allait pas », se souvient Daniel Duquenne, successeur de Gérard Dalongeville. Steeve Briois n’est pas très bon danseur. « Il est raide », confie Simone. Mais il s’applique.

À la table du Front national : Bernard, ancien technicien chez Renault ; Annie, ancienne infirmière ; Huguette Fatna, conseillère régionale FN d’Alsace ; Christopher Szczurek, juriste, assistant de Steeve Briois au siège du FN à Nanterre ; Bruno Bilde, conseiller spécial de Marine Le Pen à Nanterre et directeur de la campagne des municipales pour Steeve Briois à Hénin ; Maryse Poulain, conseillère municipale, et son mari Marcel. Steeve Briois est déjà parti danser. Huguette Fatna : « Les Verts sont impolis, ils ne disent pas bonjour quand je les croise dans le TGV vers Strasbourg, sauf Jean-Vincent Placé. » Bruno Bilde : « Les communistes sont plus sympas que les Verts. Marine s’entend très bien avec Jacky Hénin [6].» Christopher Szczurek : « Les Verts ont un mépris de classe. »

Steeve Briois danse. On sent une équipe habituée à s’amuser. Sur « Viens danser », après « Cette année-là », Steeve Briois tombe la veste. Après le melon au porto, une polka polonaise. Quelques danseurs chantent le refrain, « youli youli yè ». Christopher Szczurek est polonais « des deux côtés ». Sur la piste, Steeve Briois interrompt sa danse pour embrasser une dame qui lui tend la joue. Sur « Si j’avais un marteau », il twiste accroupi. Le maire Eugène Binaisse serre des mains à d’autres tables. L’ancien maire, Daniel Duquenne, et sa femme dansent aussi, mais le Front national occupe littéralement la piste de danse. Un serveur glisse à Steeve Briois : « Je suis un de vos supporters. »

Steeve Briois, de retour à table entre deux danses : « L’UMP, ils votent à 90 % pour nous ici. Les frontières idéologiques s’effondrent. C’est pareil à gauche. Exemple à la caisse des écoles, les directrices d’école font le procès de Peillon. » Il repart danser avec Huguette Fatna. « C’est une vieille copine, depuis 1995 », dit Bruno Bilde. « Tu as vu ? », dit Maryse Poulain, « tous les yeux se sont tournés vers eux ». Bruno Bilde et elle sont d’accord, ils ont remarqué tous les deux que les participants ont regardé avec surprise cette femme noire dansant avec Steeve Briois. « Les gens ont des idées préconçues sur le FN », glisse Maryse Poulain. Le matin même, Bruno Bilde avait pris soin de mettre en avant la figure d’Huguette Fatna aux cérémonies du 14 Juillet au monument aux morts. Une femme noire au Front national, c’est un élément de la bataille de l’image. Huguette Fatna ne cesse de danser : à peine s’assoit-elle qu’un autre adhérent l’invite. Sur la piste de danse, le candidat passe de bras en bras. Deux vieilles dames se chamaillent, elles veulent aussi que ce soit leur tour. Maryse Poulain rigole : « Elles se battent pour Steeve ! » Simone se rassoit : « Elles sont toutes jalouses, alors je leur rends. »

« Toute la ville est quadrillée »

Derrière cette désinvolture affichée, il y a peu de hasard. Un militantisme de moine soldat, éprouvé de longue date. « Un tract, c’est rédigé en un quart d’heure, ça peut être photocopié, ça prend une heure », explique Steeve Briois à un militant de Méricourt, ville communiste, devant la caméra d’Édouard Mills-Affif, en 2003, déjà [7]. « Si vous êtes dix, vous découpez la ville en dix responsables de quartier, toute la ville est quadrillée. Quand tu as un message à faire passer, en deux-trois heures tout est distribué. Chacun a 300-400 tracts, vous pouvez faire un travail formidable, en une journée vous pouvez arroser toute la ville. Après, tu auras forcément des réponses pour des gens qui veulent militer, tu auras des gens pour la liste. » On appelle dans la foulée le numéro de téléphone sur le coupon, pour « faire une adhésion ». Les débuts étaient artisanaux. « Des bouts de ficelle », raconte Steeve Briois. « Je me souviens d’une fois où on avait donné rendez-vous à Yvan Blot [8] et François Porteu de la Morandière dans un café de la Grand-Place de Carvin. On avait rempli le coffre de la vieille Lada de la maman d’un militant, on a tout collé le soir même. »

« En 1994-1995, on collait la nuit », se souvient André, soixante-dix ans, ancien mineur, ancien mécanicien. « Une fois, je me suis fait courser. En 2000-2002, ça s’est calmé. » Aurélia Beigneux, trente-trois ans, qui a été militante à Paris :

« À Paris, on colle la nuit. Ici, c’est plus facile. On n’a jamais peur en pleine journée. Les gens nous font coucou quand ils passent. » En 2001, la ville est divisée en quinze quartiers de tractage. À l’époque, le local du FN est minuscule. « Quinze mètres carrés, 150 euros par mois, on se cotisait », se souvient Steeve Briois. Désormais, fini l’artisanat, il y a quarante-cinq quartiers de tractage, et le local, de 300 mètres carrés en centre-ville, « payé par les cotisations des adhérents, coûte 1 300 euros », assure Steeve Briois. Ils mettaient dix jours pour tracter dans la ville à deux au début. Désormais, il suffit d’une journée.

(...)

Autre outil de conquête des suffrages, les services rendus. Déjà, en 2006, Steeve Briois nous racontait qu’il aidait à rédiger des lettres, décrochait son téléphone quand une aide sociale était supprimée. Il expliquait avoir conduit une grand-mère et son petit-fils à l’Institut des jeunes aveugles pour trouver une place. « Je décharge les assistantes sociales du secteur, confiait-il. On est proches des gens, comme la gauche avant, quand elle était encore le parti de Jaurès. » Sous les mandats de Pierre Darchicourt (1989-2001) et Gérard Dalongeville (2001-2009), les leviers municipaux étaient encore faibles pour Steeve Briois. « Sous Darchicourt, on avait réussi à obtenir un local, raconte-t-il, mais les gens devaient laisser leur carte d’identité à un employé municipal avant d’entrer. » Désormais, il a « des relations apaisées » avec le centre communal d’action sociale (CCAS), où il est administrateur en tant que représentant de l’opposition, et où il arrive à appuyer des dossiers. Depuis juillet 2013, il est aussi administrateur à l’Epinorpa, établissement rattaché à la région Nord-Pas-de-Calais, qui a pour vocation d’« acquérir et gérer » les logements sociaux des anciens Charbonnages de France. L’Epinorpa, qui a pris le contrôle en 2002 de la Soginorpa, ancienne filiale immobilière de Charbonnages de France, est un organisme très important, pour les habitants comme pour les élus. La Soginorpa possède un parc de près de 62 000 logements dans toute la région.

« Gérard Dalongeville avait mis une barrière entre les services et nous, raconte Steeve Briois. Les employés municipaux avaient l’obligation de ne jamais nous dire bonjour, nous serrer la main et a fortiori nous faire la bise. Gérard Dalongeville avait du mépris pour nous. On n’arrivait pas à obtenir les documents. On a saisi la Cada [Commission d’accès aux documents administratifs], on est allés au tribunal. Depuis qu’il n’est plus là, ça a changé. On peut enfin travailler, instruire les dossiers. » Et avec « deux à trois cents » militants, à Hénin-Beaumont, dont une trentaine d’actifs, il y a assez de monde pour se partager le travail. 


[6] Député européen Front de gauche, ancien maire communiste de Calais.
[7] Edouard Mills-Affif, « Au Pays des gueules noires », op. cit.
[8] Yvan Blot, haut fonctionnaire, est passé par le RPR, le GRECE, le Club de l’Horloge, le FN et le MNR.
[9] Selon l’Insee et la préfecture du Pas-de-Calais, 1 912 cambriolages ont été recensés dans l’arrondissement de Lens en 2012, soit une moyenne de 5,2 cambriolages par an pour 1 000 habitants, un chiffre en légère baisse par rapport aux années précédentes. Dans le Pas-de-Calais, la moyenne des faits constatés est de 2,4 pour 1 000 habitants (la moyenne nationale atteint 3,7 pour 1 000 habitants). Il y a 35,67 atteintes aux biens pour 1 000 habitants dans l’arrondissement de Lens, un chiffre dans la moyenne nationale (34,38 ‰).

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Retrouvez aussi le projet de documentaire d'Edouard Mills-Affif sur le FN à Hénin-Beaumont depuis 2003, dont Mediapart est partenaire (extrait 1extrait 2extrait 3extrait 4).

Retrouvez le dossier de Mediapart sur Hénin-Beaumont et le Pas-de-Calais sous l'onglet "Prolonger".