Hénin-Beaumont: reportage sur un laboratoire du Front national

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« Gérard Dalongeville, c’était le Bon Dieu »

Chapitre 8

Jamais plus mineurs, mais toujours pas majeurs?

Dalongeville et le clientélisme municipal

L’espoir de décrocher un emploi est devenu si lointain pour les plus fragiles qu’avoir accès à une maison avec jardin dans le parc social du bassin minier peut devenir le rêve d’une vie. De moins en moins nombreuses, ces maisons sont parfois des bijoux de l’architecture ouvrière. À Hénin-Beaumont, les plus jolies sont à la cité Darcy et à la cité Foch. « Bientôt, pour avoir une maison il faudra attendre vingt ans, c’est pas normal, dit Jean-Claude, le militant communiste croisé dans le local du Parti. Les gens en ont ras le bol. Ils veulent qu’on les écoute. Ils veulent essayer le Front national parce qu’ils voudraient trouver la personne en qui ils voudraient bien croire. » « C’est malheureux qu’il faut du piston pour avoir quelque chose », ajoute Marcel, communiste, ouvrier retraité, dans son petit salon d’une cité minière. Lui, c’est Marie-Serge Opigez, ancienne secrétaire du PCF à Lens, décédée il y a peu, qui lui a « fait avoir la maison », à l’époque où « il y avait des communistes au sein de la municipalité d’Hénin-Beaumont. Si elle avait pas été là, j’habiterais encore à Kennedy. Ici, on respire. Quand il fait bon, on fait des barbecues, il y a de l’espace vert, les chiens vont dehors. »

Gérard Dalongeville a poussé le clientélisme jusqu’à son paroxysme. Avant Steeve Briois, le spécialiste des repas dansants interminables à Hénin-Beaumont, c’était lui. « Il y avait un repas une fois par mois, et il allait à tous. Il arrivait à 11 heures et, à 20 heures, il était le dernier à partir. Il prenait le micro, et il chantait “Le Sud”. Il dansait avec les mamies. Il dansait comme un pied, mais il dansait », raconte une ancienne collaboratrice, qui l’accompagnait pour prendre note des demandes des habitants. « Je le suivais avec un calepin. Les gens disaient : “Je voudrais une place handicapé devant chez moi”, ou bien : “Il me faudrait un plain pied.” Dès le lundi, on envoyait un courrier : “Suite à notre rencontre ce week-end…” Ce n’était qu’un accusé de réception mais les gens se disaient : “Il s’occupe de nous.” Et même si ça n’avançait pas, une fois par mois, on envoyait une lettre pour dire : “Je ne vous ai pas oublié, je relance votre dossier.” »

« Gérard Dalongeville, c’était le Bon Dieu, raconte un employé de mairie. Je n’avais jamais vu quelqu’un décrocher un téléphone et dire : “Demain tu as ton appart’.” Je venais le voir pour autre chose. À la fin de l’entretien, il m’a demandé où en était ma demande de logement. J’ai expliqué que ça faisait deux-trois ans que j’attendais. Il m’a répondu : “C’est pas normal”, et il a décroché son téléphone. Je n’avais rien demandé. »

Pendant la campagne électorale de 2008 qui l’a fait réélire dans une triangulaire face au Front national, Gérard Dalongeville a embauché en contrat précaire quelque 200 personnes, en particulier à Darcy, où le FN faisait des scores importants, et a réussi à retourner le vote en sa faveur. Il a par ailleurs « stagiairisé » 110 personnes, c’est-à-dire mis des petits contrats sur les rails de la titularisation. Un maire a la main sur l’embauche des fonctionnaires de catégorie C, les plus petits salaires. « Il y a 94 % de fonctionnaires de catégorie C à Hénin-Beaumont. C’est plus que la moyenne », estime Maurice Lecat, chef de cabinet de l’actuel maire, Eugène Binaisse. « Quand il embauchait une personne, Gérard Dalongeville comptait sur cinq ou six voix. La mairie a connu une multitude de temps partiels : deux quart-temps, c’est plus rentable en nombre de voix qu’un plein-temps. » Selon le maire, au plus fort de 2008, on comptait 1 084 salariés au total, fonctionnaires et petits contrats confondus. Ils sont désormais 741 en septembre 2013, « c’est-à-dire encore 150 à 200 de plus que dans la plupart des villes de même taille », estime Maurice Lecat.

« Gérard Dalongeville, c’était un maire près de nous. Il s’intéressait à nous », se souvient Natacha [6], ancienne des « Mamies de Darcy ». « À Noël, on avait une boîte de chocolats chacune. On allait chanter à la mairie. S’il pouvait vous rendre service, il le faisait. Pour la place handicapé devant la maison, pour mon mari, il me l’a donnée du jour au lendemain, c’est passé en commission plus tard, pour régulariser. Ma fille, il l’avait embauchée un mois, pendant les vacances. On a découvert comme tout le monde les vices cachés après. » Il agissait sur des détails. Un homme qui travaille dans la sécurité raconte qu’alors qu’il surveillait un site de la ville, une nuit, il a reçu, de la part du maire, des sandwiches, pour lui et ses collègues. Il en est encore touché. « On dira ce qu’on voudra, c’était quelqu’un de bien. » Et cette phrase qui revient souvent, à propos des détournements de fonds : « Il a dû être mal entouré. »

Steeve Briois fait lui aussi une analogie entre le paternalisme des Houillères et celui des élus socialistes. « Avant, la compagnie des mines gérait tout, expliquait-il en juillet 2013. Les socialistes ont pris le relais, jusqu’à empêcher le développement de la conscience humaine. Dans une ville en crise, il faut débloquer les situations, régler des problèmes personnels. Ici, où un âne avec une étiquette socialiste était élu, on se fout de ce que pense le peuple. Cette hégémonie, c’est malsain. Ce qui me dégoûte, c’est qu’on instrumentalise la population. On veut que les gens ne réfléchissent pas. Qu’ils soient dépendants. Qu’ils quémandent un emploi, une aide sociale, un logement. Ils passent leur vie à quémander. On prend des gens pour des valets, des sujets, des obligés. On organise leur vie. »

Quelques semaines avant cette discussion, sur le marché aux puces de La Tour d’Auvergne, un chaland s’était approché de lui : « Monsieur Briois, quand vous serez élu, vous pourrez me faire habiter ici ? » Réponse du candidat, du tac au tac : « Déjà maintenant on peut faire un dossier. Je suis administrateur à l’Epinorpa. On peut accélérer les choses. »


[6] Le prénom a été modifié.

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Retrouvez aussi le projet de documentaire d'Edouard Mills-Affif sur le FN à Hénin-Beaumont depuis 2003, dont Mediapart est partenaire (extrait 1extrait 2extrait 3extrait 4).

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