Hénin-Beaumont: reportage sur un laboratoire du Front national

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Derrière la « caricature » de la « machine médiatique »

Chapitre 9

L’autre Hénin-Beaumont

Au quotidien, Hénin-Beaumont n’a pas tout à fait l’image qu’en donne la machine médiatique. Vu de la télévision, Hénin-Beaumont est une caricature de ville, avec son mendiant éméché, ses rues cabossées, ses maisons abandonnées, sa ducasse bruyante, ses piliers de bistrot. Au milieu, Marine Le Pen, bottes à talons, mèches au vent, claquant des bises à de timides inconnus. Voilà les traces que la télévision a laissées dans les esprits après la campagne des législatives de mai et juin 2012.

« Au début, c’était amusant de voir Hénin-Beaumont à la télé », raconte Octave Nitkowski, dix-sept ans, habitant de la ville voisine de Rouvroy, et étudiant à Sciences Po qui s’était illustré pendant les législatives en chroniquant l’actualité politique de la ville sur Internet [1]. « Et puis on a vite trouvé le traitement médiatique scandaleux, poursuit le jeune homme. Dans les cafés, je croisais des journalistes qui s’échangeaient des adresses de corons défoncés et de rues en travaux. Des raccourcis pour expliquer le vote FN. » Le passage des médias a fait l’effet d’une tornade. « Des journalistes sont venus ici faire du papier ou bousculer la terre entière pour une image, ajoute Dominique Alavoine, travailleur social, militant du Parti de gauche. On ne pouvait plus sortir sans se faire interviewer. Ça a choqué. Des jeunes Maghrébins posaient pour la photo avec Marine Le Pen. Tout était surdimensionné, c’était le troisième tour de la présidentielle à Hénin-Beaumont. »

À ce tableau s’ajoutent les fameux 55,14 % que Marine Le Pen a obtenus sur la ville à ces élections. À travers le filtre médiatique, Hénin-Beaumont est devenu un repaire de miséreux, d’incultes et de racistes. « Quand je pars en vacances, je ne dis pas où j’habite », confie un habitant d’Hénin. « À Paris, dans le Ve, à une projection de film sur le FN, j’ai dit que j’étais d’Hénin-Beaumont, on m’a regardée comme si j’étais Tintin au Congo », rapporte Marine Tondelier, assistante parlementaire au Sénat, ancienne candidate d’Europe Écologie Les Verts (EELV) aux législatives sur la circonscription.

« À Paris, quand je dis que je suis d’Hénin-Beaumont, on me répond “Marine Le Pen”, ajoute Octave Nitkowski, et étant donné mon look [une maladie l’a rendu chauve, NdA], ça n’aide pas. » À Lille, à une demi-heure d’Hénin-Beaumont, une habitante du quartier de Fives avoue qu’elle évite Hénin-Beaumont sur le site « leboncoin.fr », parce qu’elle pense avoir « une chance sur deux de tomber sur un facho ». Les stéréotypes collent désormais à la peau des habitants de la ville. Hénin-Beaumont n’est pourtant ni un ghetto, ni un coupe-gorge, ni un repaire de crânes rasés. Certes des identitaires, dont Serge Ayoub, alias Batskin, sont venus se montrer sur le marché d’Hénin-Beaumont, le 1er   juin 2012, pendant la campagne des législatives (Marine Le Pen a évité de croiser leur route). Mais les Héninois n’ont pas grand-chose à voir avec eux. Hénin-Beaumont est une petite ville de 27 000 habitants, d’où ressort un sentiment d’abandon. Une ville de gens ordinaires.

« Mon voisin, il est arabe »

« J’ai de la menthe qui pousse chez moi parce que mon voisin, il est arabe, dit Caroline [2], trente-huit ans. Ça passe sous le grillage et ça envahit mon jardin. Le problème… » « Voisin arabe », « Problème », « Invasion »… on tend l’oreille. Mais Caroline ne râle pas, elle raconte. « … Le problème, c’est que je ne sais pas faire le thé à la menthe. Alors je lui donne la menthe, et il m’en prépare. Comme ça, de temps en temps, j’ai du thé. » Mère de deux enfants, au foyer, cette femme d’ouvrier vit dans la cité Darcy. Elle raconte souvent cette histoire, pour bavarder, comme elle raconte la fièvre de sa petite dernière ou la rentrée des classes.

Caroline parle avec tout le monde, de tout, mais ne dit pas pour qui elle vote. « Ah, non, pas de questions sur la politique. J’y connais rien. » Alors on parle des voisins. Les mêmes déposent parfois des gâteaux, du couscous. « Plein de trucs. Pendant le dernier ramadan, une marmite entière. Tellement que j’en suis gênée. Quand leur fille a accouché, j’ai offert un panier de produits pour bébé. Quand on part en vacances, ils surveillent ma maison, et quand ils vont au bled, je surveille la leur. Leur fille s’est brûlée en faisant du pain, je lui ai dit : “Bouge pas, j’ai ce qu’il faut.” On s’entraide. »

La jeune femme a grandi à la cité Foch, de l’autre côté de la ville, des maisons des années 1920 aux longs toits pointus, posées entre des platanes. Elle rêve d’y retourner, « c’est plus calme ». Appuyée à son portillon, elle désigne du menton un quad qui pétarade. « On est bien ici, mais le problème, c’est ça. Les gens arrivent à fond dans les sens interdits, on en a marre. » Et à propos de voisins, ça se passe comment avec les gens du voyage installés au pied du terril, sur la route qui mène à Rouvroy ? « Nickel. On se parle à la sortie de l’école. Ils mettent leurs enfants à l’école du quartier. Je m’entends bien avec tout le monde. »

(...)

« Il y en a pas tant que ça, des fachos »

Au pied de la grosse église Saint-Martin, le café L’Univers a fermé au début de l’été. Plus assez de clients. En attendant mieux, Georges Villette, l’ancien patron, est devenu cuisinier au Shannon, presque en face. Vu de loin, le Shannon est un pub irlandais. On s’approche, c’est un kebab kurde. Le patron, Bilgin Algunerhan, Kurde de Turquie, réfugié en France, se fait appeler Bil. Depuis que Georges est arrivé, on y mange aussi de la carbonnade flamande avec une tranche de pain d’épice. On croise au Shannon tout un monde, affectueux. Marius, quarante-six ans – ce n’est pas son vrai nom, il rêvait d’être Marius Trésor –, un petit homme mince, les yeux bleus lumineux, toujours quatre bises à tout le monde, hommes et femmes, qui laisse derrière lui un sillage d’after shave et parle patois quand il est ému : « Mi chus communiss’. Min père y’étot communiss’, min grand-père y’étot communiss’. Ch’ro toudis communiss’ [6].» On croise aussi Djel- loul Kheris, directeur de la maison de quartier Maurice-Thorez, qui vient quelquefois manger ici avec son épouse Virginie, employée du supermarché Match juste à côté. Virginie Kheris est une Mopty, descendante de la résistante Émilienne Mopty.

Les parents de Djelloul Kheris ne savaient pas lire, il était l’aîné, chargé de déchiffrer les factures. À l’école, il n’y avait « personne pour aider ». « Ce qui m’a sauvé, c’est la culture urbaine. Les animateurs de Saint-Vincent de Paul. On y allait parce que c’était gratuit. J’ai appris sur le tas dans le milieu de l’éducation populaire. Mon premier boulot ça a été de donner des cours de danse hip-hop. » Il a perdu un œil parce qu’un jour quelqu’un a sorti une arme. Dans une salle de répétition, le type avait mis la sono à fond sur « Je danse le mia », la chanson du groupe I AM. Djelloul Kheris lui avait demandé de baisser le son. « C’était pas un crime raciste, juste une bêtise d’ado. Il a pris un an avec sursis. J’ai pas pu devenir routier, il fallait dix sur dix aux deux yeux. Quand j’ai vu mon père pleurer, je me suis dit “wow”. » Sans le rap et le hip-hop, il pense qu’il aurait pu devenir « alcoolique ou toxicomane ».

Le soir, le Shannon se transforme en bar de nuit. On vient y boire un verre après une journée de travail. « Pour moi, il n’y en a pas tant que ça des fachos, dit Mohamed, quarante ans. Dans les mines tout le monde était mélangé. Ça allait. Mais les racistes osent s’exprimer, à cause de Marine Le Pen. » Mohamed est titulaire d’un BTS d’électrotechnique et salarié d’Enersys, fabricant de batteries industrielles à Arras, où il pilote des lignes automatisées depuis quinze ans. Quand on lui pose la question, il remarque qu’il y a peu de jeunes Maghrébins diplômés dans son usine et que la majorité de ses frères et sœurs se sont exilés pour travailler. « J’ai un frère qui a un BTS aussi, il fait Lens-Paris Nord tous les jours pour travailler sur les TGV, il a une bonne place. Sur dix enfants, six de mes frères et sœurs ont dû aller dans la région parisienne pour trouver du boulot », dans la banque, dans la comptabilité ou à l’usine. La plus diplômée a bac + 5.

Selon un rapport commandé par la Communauté d’agglomération Hénin-Carvin et le Fonds d’action et de soutien pour l’intégration et la lutte contre les discriminations (Fasild) en 2005, la discrimination envers les enfants d’immigrés maghrébins est réelle et sous-estimée par les « décideurs » – élus, chefs d’entreprise, syndicalistes, direction de l’ANPE de l’époque – aveuglés par l’idée répandue que le racisme n’existait pas au temps de la mine et que « l’histoire du bassin minier prémunit le territoire contre les discriminations ». Or, à diplôme égal, 30 points séparent le taux de chômage des jeunes de nationalité française et celui des jeunes de nationalité algérienne et marocaine scolarisés en France [7]. Les auteurs du rapport ajoutent que « le risque n’est pas négligeable pour le développement du territoire lui-même. D’une part, en ne recrutant pas les actifs [maghrébins] résidents du territoire, pour préférer des actifs résidant [ailleurs], le développement productif local se prive d’une partie importante des revenus du travail qui [sont] dépensés en dehors du territoire. […] D’autre part, le départ des actifs diplômés sous des cieux plus cléments peut conduire les entreprises à hésiter à s’y implanter à l’avenir, si elles ne trouvent pas sur place les employés dont elles ont besoin. » Huit ans après la parution du rapport, Mathieu Dujardin, qui, chargé de ces questions à la mairie, estime que la lutte contre les discriminations reste à faire, se sent un peu seul. « Ce travail avait commencé sous le gouvernement de droite. Depuis que la gauche est passée, on n’en entend plus parler ».

Sur un mur du Shannon, Christophe Blanquart, employé de mairie, ancien reporter-photographe à Nord Éclair, habitué des lieux, a punaisé une expo photo, « Moi, maire », en clin d’œil à l’anaphore de François Hollande pendant la campagne présidentielle. Des photos d’habitants en noir et blanc ceints d’une écharpe tricolore en couleur, avec leur premier souhait ou la première mesure qu’ils prendraient s’ils étaient élus maire.

« Un tarif unique pour les cantines scolaires », dit Catherine, serveuse. « Héninois de tous les partis, unissez-vous ! », dit Agnès, professeur des écoles. « Interdiction des coupures d’électricité », annonce David Noël, éphémère adjoint à la culture de Gérard Dalongeville et actuel secrétaire de section du Parti communiste. « Baptiser une voie sans issue du nom du maire sortant », dit un mystérieux homme masqué. « Organiser un pique-nique citoyen au terril du Pommier », propose Marie-Françoise, de la friterie Gonzalez. « Défendre les commerces héninois », dit Pascal, musicien. « Réinstaurer le carnaval des mines », dit Jean-Charles, infirmier. « Des soirées musicales tous les week-ends », demande Alexis, maçon. « Je ne sais pas, dit Michèle, technicienne de surface, ce serait comme gagner au Loto, je ne saurais pas quoi faire. » Bilgin, le patron du Shannon, voit grand : « Que la France soit toujours une terre d’asile. » Voilà un peu de l’autre Hénin-Beaumont, celui qu’on voit moins à la télévision.

 


[1] Fierté du lycée public Fernand-Darchicourt grâce à son blog « Front contre Front », Octave Nitkowski a animé pendant quelques mois le blog « À l’ombre des terrils » sur <www.liberation.fr>. Il est l’auteur du livre Le Front national des villes et le Front national des champs, Éditions Jacob-Duvernet, Paris, 2013.
[2] Le prénom a été modifié.
[3] En 2008, le poids des retraites du régime minier comptait pour environ 5 % de l’ensemble des revenus à Hénin-Beaumont (PÔLE OBSERVATION-PROSPECTIVE DE LA MISSION BASSIN MINIER, Refonte de la politique de la ville. Prise en compte des spéci- ficités du Bassin minier Nord-Pas-de-Calais, <www.missionbassinminier.org>, juillet  2013).
[6] « Moi, je suis communiste, mon père il était communiste, mon grand-père il était communiste, je serai toujours communiste. »
[7] Thomas KIRSZBAUM, Renaud EPSTEIN et Patrick SIMON, Diagnostic Pas-de-Calais Bassin minier, intégration, discrimination : quelles réalités ?, Recherches et études sur les politiques socio-urbaines (REPS), octobre 2005, Paris (disponible sur <biblio.reseau-reci.org>).

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Retrouvez aussi le projet de documentaire d'Edouard Mills-Affif sur le FN à Hénin-Beaumont depuis 2003, dont Mediapart est partenaire (extrait 1extrait 2extrait 3extrait 4).

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