Hénin-Beaumont: reportage sur un laboratoire du Front national

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« Si vous ne nous aidez pas, il y en a une qui va se régaler à nous aider »

Chapitre 10

La fin des usines

Marine Le Pen à l’usine

« Klang pshiii, klang pshiiii, klang kling. » C’est un des sons du quartier de la gare d’Hénin-Beaumont. Quand ce bruit-là démarre, ça veut dire que la nuit se termine. « C’est la Chouine », disent les plus vieux. Ça vient de « Schwinn », le nom de l’usine dans les années 1970, qui s’est ensuite appelée Meca Stamp International. Cette forge produit des pièces sur mesure pour Caterpillar, Poclain, la SNCF. Le quartier vit avec le bruit du marteau-pilon. Jean-Pierre Moquet [21], retraité de l’usine se désole que la forge déménage bientôt, à cause du bruit. « J’habite en face. Elle fait partie de mon décor. Ça fait cent vingt ans qu’elle fait du bruit. » Quand le marteau-pilon tape, il compte les coups. En fonction du nombre de « klang », il sait quelle pièce ses anciens collègues fabriquent. « Tant mieux si ça tape, ça veut dire qu’il y a des gens qui travaillent, et s’il y a des gens qui travaillent, ça veut dire qu’il y a de l’emploi. »

En réalité, il y a de moins en moins d’emplois. Ils étaient 300 ouvriers à son époque. Le chiffre est descendu à 136, puis à 46 depuis le début de l’année 2013, et la reprise du site par son ancien directeur. Fin novembre, ils étaient 77 avec les intérimaires. La « Chouine », devenue Meca Stamp, s’appelle désormais Industrial Forge Companies (IFC). L’usine, qui avait besoin de moderniser l’outil de travail, a failli fermer, faute de prêts bancaires. Finalement, le Crédit mutuel a accordé une garantie, la SNCF un prêt et les collectivités des subventions. Les politiques se sont démenés sur ce dossier emblématique, à cause de la cinquantaine d’emplois en jeu et du rare savoir-faire des ouvriers. Car le travail est dangereux : il faut frapper et déplacer de l’acier à 1 200 degrés d’une presse à l’autre dans une sorte de ballet de précision. Observer les ouvriers saisir les lourds lingots d’acier rouge avec d’énormes pinces, pour les tourner, retourner, les faire sculpter par le pilon, c’est voir un spectacle [22].

Les politiques de tous bords ont soutenu les Meca Stamp. Et d’abord le communiste Jean Haja. Le maire de Rouvroy, la ville voisine, et conseiller régional est un habitué des piquets de grève et des rencontres avec les syndicalistes des entreprises encore debout, en compagnie de son collègue du conseil régional Bertrand Péricaud. Un activiste : Jean Haja prête des locaux municipaux à Rouvroy aux ex-Samsonite et aux ex-Meca Stamp même si ces entreprises étaient héninoises. C’est un activiste de longue date et, pourtant, dans l’affaire Meca Stamp, c’est Marine Le Pen qui lui a volé la vedette. Avec beaucoup de naturel, le 30 novembre 2012, sous l’œil des caméras de France 3 Nord-Pas-de-Calais, alors qu’il manque 300 000 euros des banques pour faire redémarrer la forge, la présidente du FN s’est montrée au milieu des ouvriers. Une scène rare. Il lui arrive certes de se faire filmer en train de distribuer des tracts à la sortie des usines mais d’y être reçue, très peu.

A-t-elle été bien reçue à Meca Stamp ? « Pas à bras ouverts, mais pas rejetée non plus, soupire Christophe [23], ouvrier licencié depuis. On n’aurait pas dû la laisser rentrer. Ce qui m’a choqué, ce sont ceux, à mon avis majoritaires, qui ne sont pas d’accord avec elle mais qui sont restés sans réaction. » Devant les caméras de France 3, on voit donc Marine Le Pen se faire expliquer la situation par Daniel Lewandowski, secrétaire du comité d’entreprise. Puis elle parle, entourée d’un groupe d’ouvriers silencieux, dont un la filme avec son téléphone portable. Le directeur de l’usine, Pascal Thavaux, est dans le champ de la caméra. Quelques minutes plus tôt, Jean Haja, le maire de Rouvroy, était filmé seul devant un feu de palettes, pour dire qu’il ne comprendrait pas que les banques « qui ont de l’argent », n’accordent pas le prêt de 300 000 euros nécessaires au redémarrage de l’entreprise. Marine Le Pen, elle, s’insurge de ce que les politiques ne soient pas « capables » d’exiger des banques qu’elles « investissent dans l’économie réelle », « alors même qu’on les a renflouées massivement il y a quelques mois ». La séquence Marine Le Pen, images muettes comprises, dure vingt-trois secondes, la séquence Jean Haja, quatre. Quant au maire d’Hénin-Beaumont Eugène Binaisse, présent lui aussi le même jour, il n’apparaît que dans un coin de l’écran, silencieux. Bref, c’est Marine Le Pen qui occupe l’espace.

Dès le lendemain midi, Steeve Briois envoie un communiqué aux rédactions intitulé « Marine Le Pen à Hénin-Beaumont ou le soudain intérêt des socialistes pour un territoire oublié ». Il affirme : « Chaleureusement accueillie par les ouvriers, Marine Le Pen a visité l’usine et s’est entretenue au téléphone avec un membre du cabinet d’Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif. Dès lors, la situation s’est rapidement débloquée et le commissaire au redressement productif a apporté des garanties aux juges du tribunal de commerce alors que tout le monde s’accordait pour dire que la situation était désespérée [24]. » La présence de la présidente du FN apparaît comme un levier. « On va voir les politiques, reconnaît Christophe, et on leur dit : “Si vous ne nous aidez pas, il y en a une qui va se régaler à nous aider.” » Avant la visite de Marine Le Pen dans l’usine, la Région avait voté une avance remboursable à l’usine. La communauté d’agglomération, l’État et la Région ont également versé des aides, une mobilisation que La Voix du Nord qualifie d’« incroyable ». Mais à tous les coups le Front national gagne : si personne n’avait rien fait, il se serait scandalisé ; si les autorités agissent, c’est grâce à lui.

Les politiques, à gauche, lui donnent parfois du grain à moudre. « On se doit de faire jouer la solidarité inter-territoires pour Hénin-Beaumont et faire dans cette ville une opération d’ampleur. Il faut lui couper son “laboratoire” », disait à propos du FN le sénateur PS René Vandierendonck, alors maire de Roubaix et conseiller régional, en 2010 [25]. Depuis, le Front national ressort la phrase du sénateur dès que possible. Dans le communiqué sur le « soudain intérêt des socialistes », il ironise : « Aujourd’hui, le ministre de la Ville, François Lamy, vient à Hénin-Beaumont pour visiter le quartier Darcy en pleine rénovation urbaine. Or René Vandierendonck, élu PS, affirmait à Nord Éclair que le conseil régional avait accordé des subventions à la rénovation de ce quartier en raison de l’importance des scores de Marine Le Pen sur la commune. La présence de Marine Le Pen à Hénin-Beaumont oblige les élites à s’intéresser enfin à un territoire oublié. »


[20] La fête des jeunes filles célibataires de plus de vingt-cinq ans.
[21] Jean-Pierre Moquet est également trésorier de l’association d’histoire locale Hennium.
[22] Voir le petit film mis en ligne par le BTS Forge de Nogent sur Oise, « De la barre d’acier à la pièce estampée », sur <www.youtube.com>.
[23] Le prénom a été modifié.
[24] Communiqué de Steeve Briois, 1er décembre 2012.
[25] « Les élus régionaux divisés sur une “riposte” contre Le Pen », Nord Eclair, 17 décembre 2010.

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Retrouvez aussi le projet de documentaire d'Edouard Mills-Affif sur le FN à Hénin-Beaumont depuis 2003, dont Mediapart est partenaire (extrait 1extrait 2extrait 3extrait 4).

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