Alain Juppé, «candidat normal» de droite

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Pour battre Nicolas Sarkozy à la primaire, Alain Juppé adopte une stratégie de campagne qui ressemble à s’y méprendre à celle qu’avait élaborée François Hollande en 2012.

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Les mêmes mots, le même adversaire, le même but. Depuis qu’il mène campagne pour la primaire de la droite et du centre, Alain Juppé a de faux airs de l’ancien candidat François Hollande. Celui qui, face à Martine Aubry à la primaire PS de 2011, jouait l’opinion pour toucher au-delà du peuple de gauche. Qui, une fois opposé à Nicolas Sarkozy, prônait une « présidence normale » et une République « exemplaire et apaisée ». Qui demeurait, malgré le peu d’enthousiasme que suscitait sa personnalité, le favori des sondages. Et qui souhaitait s’en tenir à son seul projet, sans être contraint de rebondir sur le moindre sujet d’actualité.

Nicolas Sarkozy, François Hollande et Alain Juppé, le 11 janvier 2015. © Reuters Nicolas Sarkozy, François Hollande et Alain Juppé, le 11 janvier 2015. © Reuters

Si l’exercice du pouvoir a depuis piétiné les formules et les promesses, la stratégie élaborée à l’époque par Hollande a porté ses fruits. « Ça n’a pas si mal marché pour lui… », glisse Gilles Boyer, le directeur de campagne du maire de Bordeaux, quand on lui soumet la comparaison. Avant de s’empresser de balayer cette dernière : « Comparer les deux hommes, c’est bien mal les connaître. La pire erreur, ce serait de regarder ce qu’ont fait les autres pour les copier. Les campagnes sont différentes selon les moments politiques. L’anti-sarkozysme, ça ne marchera pas deux fois. » Pas si sûr. Car si la candidature de Juppé séduit certains, c’est aussi – pour ne pas dire avant tout – parce que celle de l’ex-chef de l’État déplaît.

À cet égard, on comprend mieux pourquoi les juppéistes ont répété, après la mise en examen de Nicolas Sarkozy dans l’affaire Bygmalion, que ce dernier avait le droit à la présomption d’innocence et qu’il n’était évidemment pas éliminé de la course. Sans lui, la compétition ne serait plus la même. Le jeu de miroir, non plus. Car contrairement à François Hollande qui pouvait, à l’époque, se prévaloir de quelques marqueurs de gauche, Alain Juppé est bel et bien un homme de droite. Avec des idées de droite. Et un programme de droite. C’est donc sur l’image qu’il doit se différencier de son rival.

« Quand vous prenez les propositions de Brice Hortefeux [ancien ministre de l’intérieur, encore très proche de Nicolas Sarkozy – ndlr] sur l’immigration et celles d’Alain Juppé, ils disent à peu près la même chose, explique l’un de ses proches, le député Benoist Apparu. En revanche, ils ne le disent pas de la même façon. C’est la tonalité qui change. » Pour Hervé Gaymard, qui coordonne le projet de l’ancien premier ministre avec Pierre-Mathieu Duhamel, qui fut son directeur de cabinet adjoint à Matignon, « il y a, au sein de la droite et du centre, beaucoup moins de clivages sur les idées que ce qu’il y avait au PS au moment de leur primaire. Chez nous, la tessiture de la voix politique va beaucoup jouer ».

Prenons le seul programme économique des deux adversaires au scrutin de novembre. Qu’il s’agisse de la dégressivité des allocations chômage à partir de 12 mois, de la suppression de l’ISF, du non-remplacement d'un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, ou encore de la négociation du temps de travail au niveau de l’entreprise pour les 35 heures, ils sont raccords sur un nombre considérable de sujets. Puisque le fond est sensiblement le même, c’est donc sur la forme qu’ils devront se démarquer. Et c’est là qu’apparaissent les points de convergence avec François Hollande.

Face à un Nicolas Sarkozy qui reste persuadé, malgré la défaite de 2012 et selon les mots de Brice Hortefeux, « qu’on ne gagne pas au centre, mais en clivant », le maire de Bordeaux adopte la stratégie qui fit le succès du candidat socialiste il y a quatre ans. Quoiqu’il se défende de vouloir à son tour apparaître comme un homme « normal »« Comment voulez-vous que j’utilise ce mot ? Il est chargé de sens depuis 2012, affirmait-il en octobre 2014, sur le plateau de “Des paroles et des actes”. Je suis quelqu’un de bien dans sa peau, tout simplement » –, Alain Juppé en revêt pourtant les atours.

  • La même stratégie de premier tour

Tout au long de la primaire socialiste de 2011, François Hollande était resté le grand favori des sondages, loin devant Martine Aubry, qui rassemblait pourtant davantage de soutiens parmi les députés. À l’époque, le futur président prenait soin de relativiser son avance : « Je crois qu’il faut être serein, affirmait-il en octobre 2011. Aucun sondage n’a élu un candidat et ceux qui ont cru aux sondages et se sont vus déjà élus avant l’heure ont déchanté. »

Les équipes du candidat PS assumaient sans ambages de faire « une campagne de premier tour » en jouant l’opinion et en visant un public bien plus large que le seul peuple de gauche. « La stratégie, c’est de désigner le mieux à même de battre Nicolas Sarkozy, confiait à Mediapart Manuel Flam, alors responsable des experts pour Hollande, nommé directeur de cabinet de Cécile Duflot en 2012. On est contre une logique de catégorisation de la gauche. » De son côté, « Martine Aubry [s’adressait] en priorité à la famille socialiste élargie, en faisant le pari que ce [serait] l’électorat le plus mobilisé ». Résultat : les quelque 2,5 millions de personnes qui se sont déplacées pour voter ont donné raison à la stratégie des hollandais.

Quatre ans plus tard, Alain Juppé fait exactement le même pari. S’il ne manque jamais une occasion de rappeler que « les sondages sont une photographie à l’instant T et que cela ne préjuge pas de ce qui se passe à l’instant T + 1 », le maire de Bordeaux profite de son avantage pour se façonner l’image du candidat le mieux à même de battre François Hollande en 2017. « Parmi les éléments de vote, il y a évidemment cette volonté de faire gagner le candidat à la primaire qui pourra l’emporter à la présidentielle », souligne Benoist Apparu. « Juppé est un candidat idéal pour tous ceux – et ils sont nombreux – qui ne veulent pas un match retour Hollande-Sarkozy. On ne boude pas le rapport de force actuel, mais on reste très prudents », ajoute Hervé Gaymard.

Comme François Hollande avant lui, Alain Juppé ne cache pas sa volonté de s’adresser à un électorat beaucoup plus large que le seul noyau dur de LR (ex-UMP), qu’il sait ultra sarkozyste. « Il s'agira de rassembler le plus largement possible. S'il y a 500 000 votants, Nicolas Sarkozy aura toutes ses chances, s'il y en a trois millions, j'aurai toutes mes chances », analysait-il dès février 2015, dans les colonnes de Sud-Ouest.

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