Anne Hidalgo place Emmanuel Macron face à son irresponsabilité

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En proposant un reconfinement pour lutter contre la dégradation sanitaire en Île-de-France, la mairie de Paris pose une question que les soutiens d’Emmanuel Macron refusent d’envisager : et si « l’épidémiologiste en chef » s’était trompé ?

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La mairie de Paris a adressé un message politique à Emmanuel Macron. Jeudi 25 février au soir, dans la foulée de la conférence de presse de Jean Castex, Emmanuel Grégoire, le premier adjoint d’Anne Hidalgo, regrettait sur Franceinfo « la situation actuelle » et la position « un peu attentiste » choisie par l’exécutif depuis plus de trois semaines. « Ce sont des demi-mesures avec des mauvais résultats », a tranché l’élu socialiste, rappelant au préalable que les chiffres en Île-de-France « ne sont pas bons » et que « les tendances sont encore moins bonnes ».

Comme l’a proposé le premier ministre, la capitale envisage donc de « faire des propositions de mesures complémentaires, avec des degrés différents, pour le mettre en débat », a poursuivi Emmanuel Grégoire, rejetant l’idée d’un confinement le week-end, comme c’est déjà le cas à Nice (Alpes-Maritimes) ou à Dunkerque (Nord), mais citant en revanche la possibilité d’un « confinement plus strict » pendant trois semaines. Le premier adjoint d’Anne Hidalgo a bien indiqué qu’il s’agissait d’une « option » parmi d’autres, mais l’idée a rapidement été reprise comme un fait gravé dans le marbre.

Emmanuel Macron et Anne Hidalgo, le 24 juillet 2020. © Franck Fife/AFP Emmanuel Macron et Anne Hidalgo, le 24 juillet 2020. © Franck Fife/AFP

Le lendemain matin, l’élu socialiste a donc été contraint de préciser sa pensée, lors d’une conférence de presse organisée à la mairie. « Nous ne proposons pas de mettre en œuvre le confinement à Paris d’abord, parce que cette décision relèvera de l’exécutif national, a-t-il affirmé. Mais nous pensons que la politique des demi-mesures, avec des résultats très contestables, a une forme de fin de cycle. » Et d’insister : « Ça n’a jamais été une proposition, j’ai fait trois interventions médiatiques hier soir, ça n’a jamais été une proposition, c’est une hypothèse. »

Une hypothèse que le gouvernement, par la voix de son porte-parole, a dit vouloir « étudier », sans pour autant paraître très convaincu : « J’entends très peu de scientifiques qui disent qu’en trois semaines on peut terrasser le virus, a souligné Gabriel Attal sur France Inter.  En Allemagne, ils ont annoncé en décembre un confinement pour trois semaines. Ils y sont toujours. […] Parce que les variants changent la donne. » Certains élus La République en marche (LREM) ont profité de ce que BFMTV a qualifié de « rétropédalage » pour moquer la prise de position de la mairie de Paris, rappelant au passage qu’Anne Hidalgo a aussi en tête la présidentielle de 2022.

La droite parisienne s’est quant à elle immédiatement saisie du sujet pour attaquer l’édile socialiste. « Pour Mme Hidalgo, Paris est une forteresse. La reine remonte le pont-levis et tant pis pour ceux qui viennent travailler à Paris tous les jours, tant pis pour le reste de l’Île-de-France. De toute façon, elle considère les Franciliens comme ses domestiques ! », a notamment dénoncé la conseillère Les Républicains (LR) de Paris Nelly Garnier. Emmanuel Grégoire a lui-même reconnu sur Twitter que cette mesure de confinement « n’aurait de sens au moins qu’à l’échelle de l’Île-de-France ».

Au-delà des jeux tacticiens, pour ne pas dire politiciens, des uns et des autres, la sortie de la mairie de Paris, et les réactions qu’elle a immédiatement suscitées, en disent long sur la façon dont l’exécutif s’est lui-même piégé il y a quelques semaines. Fin janvier, contre toute attente et l’avis de plusieurs membres de son gouvernement – dont Jean Castex et le ministre des solidarités et de la santé Olivier Véran –, Emmanuel Macron choisissait de ne pas profiter des vacances scolaires pour reconfiner le pays. Depuis lors, son entourage n’a cessé de dérouler un storytelling confinant à la génuflexion.

Tout a été dit sur le sujet. Au sein du gouvernement, on saluait le « pari réussi » du président de la République, on se félicitait que ce dernier se soit enfin affranchi des scientifiques, on expliquait à qui voulait l’entendre qu’il lisait tout sur le Covid-19, qu’il était imbattable sur cette question et qu’il pouvait sans aucun problème « challenger » les plus grands épidémiologistes. « Un jour, il pourra briguer l’agrégation d’immunologie », a même glissé le président de l’Assemblée nationale Richard Ferrand sans crainte du ridicule, dans les colonnes du Parisien.

Au même moment, les élus locaux, y compris ceux de Paris, se disaient qu’Emmanuel Macron avait l’air tellement sûr de lui qu’il fallait peut-être lui faire confiance, qu’il avait certainement d’autres chiffres et d’autres projections. Pourtant, eux avaient sous les yeux les mêmes modélisations que celles scrutées par le gouvernement. Et elles étaient très claires : depuis début janvier, Pasteur et l’Inserm expliquent que le variant anglais a toutes les chances de devenir majoritaire en Île-de-France fin février. À Paris, il a effectivement passé la barre des 50 % le week-end dernier.

Dans une telle situation, estime un proche d’Anne Hidalgo, il ne s’agit donc plus de rester sur l’option choisie initialement, lorsque le variant n’était pas encore dominant, à savoir une haute circulation du virus, mais de basculer dans un confinement plus strict, accompagné d’une vaccination massive. « Ce qu’on souhaite éviter, poursuit le même interlocuteur, ce sont des nouvelles mesures restrictives pour finir quand même, au bout du compte, par reconfiner. Ça fait quarante jours que nous sommes en couvre-feu à 18 heures, ce qui est déjà très contraignant, et pourtant, la situation continue de se dégrader. »

C’est là tout le problème politique auquel Emmanuel Macron est désormais confronté : après un mois d’autosatisfaction, on voit mal comment le président de la République pourrait aujourd’hui reconnaître qu’il s’est tout simplement trompé. « On a le sentiment que le gouvernement gère la crise en fonction des coups de menton du président, lance-t-on du côté de la mairie de Paris. Ils sont en train d’essayer de gagner du temps afin qu’il ne se déjuge pas. » D’où, selon eux, cet énième « point » prévu la semaine prochaine par Jean Castex : politiquement, il est urgent d’attendre.

En évoquant la possibilité d’un confinement plus strict, Emmanuel Grégoire n’a pas dit autre chose que ce qui était réclamé, fin janvier, par le président LR de la région Grand Est Jean Rottner ; ce qu’encourageait le maire LR de Nice Christian Estrosi, il y a encore quelques jours ; ou ce que répétait le maire LR de Metz (Moselle) François Grosdidier, jeudi soir. Seulement, c’est la première fois qu’une localité affirme aussi explicitement ce que beaucoup pensent sous cape depuis trois semaines, et que le socialiste a résumé en ces termes : « La volonté d’Emmanuel Macron n’est pas un argument scientifique sanitaire suffisant pour me convaincre. »

Derrière cette assertion, c’est la méthode solitaire du chef de l’État qui est une nouvelle fois pointée du doigt. Car si le gouvernement insiste sur les concertations qu’il mène avec les collectivités locales, à Paris, celles-ci ne relèvent pas vraiment de la coopération, à en croire plusieurs de ses participants réguliers. Il s’agit davantage de « points d’information », disent-ils : l’agence régionale de santé (ARS) présente la situation épidémique, le préfet écoute ses interlocuteurs, mais les décisions sont prises in fine par le président de la République, dans le huis clos du conseil de défense.

Pourtant, la mairie assure qu’elle partage certains constats avec l’exécutif, à commencer par celui qui entoure le sort des écoles, où le virus circule, mais dont la fermeture ne doit, selon elle, être envisagée qu’en tout dernier recours, tant ses conséquences sont lourdes. « On a un objectif, c’est de laisser autant que possible les écoles ouvertes et donc je comprends que, désormais, la mairie de Paris appelle à fermer les écoles, ce n’est vraiment pas une décision anodine », s’est avancé Gabriel Attal sur France Inter, alors que la question est loin d’être tranchée dans les équipes d’Anne Hidalgo.

Sur ce point, la présidente de la région Île-de-France Valérie Pécresse a proposé au premier ministre, avec lequel elle s’est récemment entretenue, d’aider à réaliser un testing massif dans les écoles franciliennes dès lundi, jour de la rentrée des classes. Interrogé par Mediapart, son entourage estime que la proposition de la mairie de Paris « n’a pas de sens » car « l’approche doit être impérativement régionale ». « Le confinement, s’il n’est pas exclu, doit être évité à tout prix, souligne-t-on encore. La crise économique et sociale est très forte en Île-de-France. On ne peut pas tout refermer comme ça. »

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