Au Triangle de Gonesse, l’Etat sort le rouleau compresseur

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Sous la pression de l’échéance des Jeux olympiques et de la construction du métro du Grand Paris, l’État prévoit de stocker dès 2019 des déblais de chantier sur les terres du Triangle de Gonesse. Elles en perdraient aussitôt leur usage agricole. Les opposant·e·s à EuropaCity s’y retrouvent dimanche 27 mai.

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Ces quelques centaines d’hectares au nord de Paris, entre les aéroports de Roissy et du Bourget, sont en train d’acquérir une notoriété inespérée. C’est là qu’Immochan, la filiale immobilière du géant de la grande distribution Auchan, entend construire EuropaCity, un gigacomplexe de commerces et de loisirs (voir notre émission du 23 mai). C’est là que se trouvent aujourd’hui 700 hectares de terres agricoles, cultivées par des céréaliers. C’est donc là que le Collectif pour le Triangle de Gonesse (CPTG) se bat pour en préserver l’usage paysan.

Ses membres occupent une parcelle en y faisant pousser des légumes et convient leurs soutiens à les rejoindre dimanche 28 mai pour un pique-nique festif « pour les terres de Gonesse», contre EuropaCity et pour leur projet alternatif Carma (voir notre émission d’octobre 2017). Mais c’est aussi là qu’en toute discrétion, la puissance publique prévoit de stocker des déchets de travaux du Grand Paris.

Champ du Triangle de Gonesse, en 2016. ©Yann Guillotin/http://nonaeuropcity.com/ Champ du Triangle de Gonesse, en 2016. ©Yann Guillotin/http://nonaeuropcity.com/

Selon les informations de Mediapart, 1,1 million de tonnes de déblais de la ligne 17 du Grand Paris Express doivent y être entreposées à partir de l’année prochaine. Elles correspondent à la terre qui sera excavée lors creusement du tunnel devant relier les futures gares Bourget Aéroport et Triangle de Gonesse.

Le permis de construire de la gare Triangle de Gonesse a été déposé le 18 avril. Même si l’ouverture de cette gare a été reportée par Matignon à 2027 – au lieu de 2024, année des Jeux olympiques et paralympiques, et date voulue initialement par EuropaCity –, le démarrage des travaux est imminent.

Le marché principal des opérations de génie civil de la gare Bourget Aéroport doit quant à lui être attribué début 2019, pour un démarrage des travaux au printemps. La station doit entrer en service en 2024 – c’est là que se situera le village des médias des JOP.

Or, le sud du Triangle de Gonesse, où doit se construire une zone d’aménagement concerté (ZAC), sur 280 hectares, et où se trouvent encore aujourd’hui des parcelles agricoles, doit servir de site de départ pour le tunnelier de la ligne 17. Sur cette zone de chantier, un site de caractérisation et de tri des déblais est prévu, confirme la Société du Grand Paris (SGP), maître d’œuvre du chantier. Pour la suite, les chantiers de la gare Triangle de Gonesse et de la tranchée nécessaire au prolongement de la ligne seront aussi implantés sur le site.

Autrement dit, les jours des champs de blé, de maïs et de colza du Triangle de Gonesse sont comptés. Sur place, sur la zone prévue pour EuropaCity, les fouilles archéologiques réglementaires ont déjà commencé.

Plan des futurs travaux de la ligne 17 Nord du Grand Paris Express. Plan des futurs travaux de la ligne 17 Nord du Grand Paris Express.

Quelle sera l’emprise exacte de cette zone de déblais ? Impossible de la connaître précisément à l’heure du bouclage de cet article. Mais le stockage de déchets, la zone technique et logistique, ainsi que la route nécessaire aux convois de camions pourraient s’étendre sur une centaine d’hectares. Les déchets du tunnelier n’y seront entreposés que temporairement, le temps de les trier et de les envoyer vers leur destination finale.

Cette simple opération va condamner l’usage agricole de ces parcelles et complètement bouleverser la vie du Triangle et de ses riverains. D’après le rapport d’enquête publique de la ligne 17 Nord, la seule voie d’évacuation possible des remblais est par la route, en l’occurrence les autoroutes A1 et A3. En pic d’activité, une trentaine de camions seraient nécessaires chaque jour, à raison de 60 passages quotidiens. Les terres à excaver, au niveau du Triangle, pour y construire la tranchée conduisant jusqu’à la future gare Triangle de Gonesse, sont polluées à 76 %, selon l’étude d’impact.

Les chantiers du Grand Paris Express, par leur taille et leur nombre, vont produire une énorme quantité de déchets de travaux. L’enjeu de leur stockage et de leur éventuel réemploi promet de devenir l’un des points sensibles de ce gigantesque projet d’aménagement, tant il y aura besoin de terres pour les entreposer.

C’est l’Établissement public foncier d’Île-de-France, l’Epfif, qui est chargé du portage des terres – les acheter puis les revendre à leurs futurs utilisateurs. En février dernier, il maîtrisait déjà 40 % des 150 hectares du cœur du Triangle, soit plus de la moitié de la ZAC. Et il possède 3 des 50 hectares dont a besoin EuropaCity – dont les parcelles occupées par les cultures maraîchères des opposant·e·s.

Quel rapport avec le projet d’EuropaCity ? La géographie, le modèle économique et la logique d’aménagement. Car c’est sur la ZAC du Triangle de Gonesse que le complexe touristico-commercial doit sortir de terre. C’est en partie ce projet privé qui finance la construction de la gare Triangle de Gonesse, infrastructure indispensable au « business model » du projet d’Immochan. Le complexe de boutiques, d’hôtels et d’attractions compte sur 30 millions de visiteurs chaque année. Au moins la moitié d’entre eux sont censées venir par les transports en commun.

EuropaCity a besoin de la ZAC pour s’implanter, mais la ZAC a aussi besoin des investissements d’EuropaCity (au moins 3,1 milliard d’euros) et de son attractivité supposée pour faire le plein en immeubles de bureaux et centres de logistique. Même si l’un est privé et l’autre public, les deux projets sont irrémédiablement liés.

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