Comment le FN a percé dans le fief de Cahuzac

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D'où vient la progression du FN lors de la législative partielle de Villeneuve-sur-Lot ? Selon le chercheur Joël Gombin, qui a calculé les reports de voix, le parti a d'abord bénéficié des voix des abstentionnistes du premier tour. 20 % des électeurs socialistes se sont reportés sur le candidat frontiste.

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Dimanche, le candidat UMP a certes remporté un siège à l’Assemblée nationale, mais son rival frontiste a totalisé près de 47 % des voix et gagné 7 000 voix entre les deux tours. Comment expliquer cette poussée du Front national dans la législative partielle de Villeneuve-sur-Lot, fief de Jérôme Cahuzac ? Par de nouveaux électeurs ou par des électeurs socialistes (et autres) du premier tour ? Dans quelle proportion chacun de ces phénomènes a-t-il joué ? C’est la question sur laquelle s’est penchée en profondeur le chercheur Joël Gombin, spécialiste des votes FN en région PACA et dans les mondes agricoles (lire notre Boîte noire).

Joël Gombin. © M.T. Joël Gombin. © M.T.

Ce doctorant en sciences politiques au CURAPP (l'Université de Picardie-Jules Verne) a réalisé une estimation des reports de voix entre les deux tours (présentée en détails sur son site) pour comprendre les ressorts de la poussée du FN dans cette troisième circonscription du Lot-et-Garonne. Selon lui, contrairement à ce qui s'est passé dans la législative partielle de l'Oise, 20 % des électeurs socialistes se sont reportés sur le candidat frontiste, préférant glisser un bulletin blanc ou nul dans l'urne ou se reporter sur l'UMP. La progression du FN est ici principalement liée à la mobilisation d'abstentionnistes du premier tour. Entretien.


Mediapart : Dans votre travail, vous démontez une première idée reçue : la poussée du FN à Villeneuve-sur-Lot n’est pas une percée inédite dans un fief de gauche ?

Joël Gombin : Beaucoup de commentateurs sont allés un peu vite en disant que c’était un fief de gauche, où le FN n’était pas important. Car à y regarder de près, cette circonscription n’a jamais été de gauche : elle se situe depuis longtemps dans la moyenne nationale – à l’exception des législatives de 2012, où la nomination au gouvernement de Cahuzac a eu un impact fort –, elle tombe à gauche ou à droite en fonction des majorités. Par ailleurs, le FN a toujours été très représenté dans la vallée de la Garonne, où depuis 1984 il fait plus que sa moyenne nationale. Lors de la présidentielle de 2002, Jean-Marie Le Pen arrive légèrement en tête dans cette circonscription. Aux cantonales de 2011, les candidats frontistes réalisent 20 et 22 % dans deux cantons (sud et nord), la candidate frontiste, Catherine Martin, se qualifie même pour le second tour à Villeneuve-Sud, avec une progression entre les deux tours (38 % au second tour).

Pour autant, vous dites que cette poussée frontiste est réelle ?

Oui, la meilleure mesure, c’est qu’au second tour de la législative partielle, Étienne Bousquet-Cassagne, le candidat FN, rassemble plus de voix que Marine Le Pen à la présidentielle de 2012, avec un niveau de participation plus faible. Cette poussée est différente de celle du FN dans l’Oise (législative partielle en mars, qui avait vu UMP et FN s’opposer au second tour et l’UMP gagner de 800 voix – ndlr). D’une part parce que le vote anti-Mancel (candidat UMP – Ndlr) avait joué à plein. D’autre part, parce que l’Oise se situe dans la région (Picardie) qui a le plus voté FN en 2012, dans un fief de droite, travaillé par un leader de l’UMP favorable de longue date au rapprochement avec le FN. Donc la comparaison entre ces deux élections doit être nuancée.

Vos estimations des reports de voix démontrent que, contrairement à ce qui s'est passé dans l'Oise, la progression du FN ne s'explique pas en premier lieu par les reports des voix socialistes ?

Avec ces estimations, on obtient des résultats très différents de ceux dans l’Oise. Ce qui est frappant, c’est que les reports des électeurs socialistes sur le candidat FN entre les deux tours sont faibles, de l’ordre de 20 %, alors que, dans l’Oise, ils se situaient plutôt autour de 40-45 %.

Autre enseignement important et peu souligné : la progression très forte des bulletins blancs et nuls (15 % au second tour). Ces scores viennent dans leur très grande majorité des électeurs socialistes du premier tour. Donc un tiers des électeurs de Bernard Barral (candidat PS) du premier tour ont glissé un bulletin blanc ou nul au second tour, un autre tiers se sont reportés sur Jean-Louis Costes, le candidat UMP, et environ 10 % se seraient abstenus au second tour.

Alors comment expliquer la poussée du Front national dans cette circonscription ?

Il y avait un contexte local et national particulier, lié à l'affaire Cahuzac et l'atmosphère particulière. Mais c'est la participation – très élevée pour une élection partielle et plus élevée que dans l’Oise – qui explique en partie la progression du FN. Avec presque sept points de plus, elle apporte environ 5 000 votants supplémentaires.

Le FN a gagné 7 000 voix, ces 5 000 nouveaux votants ne sont donc pas la seule explication ?

Il semblerait que les électeurs des petits candidats du premier tour se soient reportés sur le FN dans une proportion un peu plus élevée que les électeurs socialistes (autour d’un tiers). Les voix au second tour du candidat FN sont pour la moitié des voix du premier tour, auxquelles s’ajoutent environ 4 000 voix d’abstentionnistes du premier tour, 1 500 voix d’électeurs socialistes du premier tour, et le reste des autres candidats.

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Joël Gombin a été interviewé le 26 juin, à Paris. Il travaille sur le Front national depuis 2004 et soutiendra à l'automne sa thèse sur les votes FN en Paca (Configurations locales et construction sociale des électorats. Étude comparative des votes FN en région PACA, sous la direction de Patrick Lehingue et Christophe Traïni, Professeurs des Universités). Il a contribué, pour la région PACA, à l'ouvrage Le Front national. Mutations de l'extrême droite française, dirigé par Pascal Delwit (Éditions de l'Université libre de Bruxelles, 2012)

Il travaille également sur les comportements politiques des mondes agricoles et a publié, avec Pierre Mayance, Tous conservateurs ? Analyse écologique du vote de la population agricole lors de l’élection présidentielle de 2007in B. Hervieu, N. Mayer, P. Muller, F. Purseigle, J. Rémy (dir.) Les Mondes agricoles en politique, Paris, Presses de Sciences-Po, 2010.