Macron, Philippe: deux chefs pour une majorité

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Fort d’un groupe de députés qui lui doivent tout, Emmanuel Macron apparaît comme le vrai patron de la majorité. À une semaine de son discours de politique générale, le premier ministre Édouard Philippe va devoir trouver son espace.

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À l’expression « chef de la majorité », Édouard Philippe préfère le qualificatif d’« animateur ». « Je n’ai jamais pensé que je ne serais pas le type qui va piloter cette affaire, les institutions le commandent. Pour autant, je ne vais pas arriver devant les 308 députés en leur disant : “Je suis votre chef.” Ce ne sont pas les coups de menton qui feront de moi leur chef ! » a-t-il expliqué au JDD. Tel est le message que le premier ministre a également livré samedi 24 juin au matin, en ouverture du séminaire des députés La République en marche (LREM), qui s’est tenu pendant tout le week-end à l’Assemblée nationale. « Comment réussir ? Dans la confiance et dans le travail », leur a-t-il rappelé, avant d’insister : « La seule façon d'être à la hauteur sera de réussir. Pour cela, soyez soudés, mobiles, innovants. »

Séminaire des députés LREM à l’Assemblée, le 24 juin. © Twitter/@enmarchefr Séminaire des députés LREM à l’Assemblée, le 24 juin. © Twitter/@enmarchefr

Cette première prise de contact, suivie dans la soirée d’une deuxième, plus informelle, au QG de LREM, a permis à Édouard Philippe de poser les jalons d’une relation qui ne relève a priori pas de l’évidence. En règle générale, les chefs de la majorité sont issus de celle-ci. Ils la connaissent, ont une histoire commune avec elle. Or le premier ministre a grandi au sein d’une autre famille politique : celle de la droite, dont il continue toujours de se revendiquer. Il se retrouve aujourd’hui à devoir « animer » une majorité mosaïque, composée de profils divers, issus du PS, de LR, voire de nulle part. Une majorité, aussi, de nouveaux visages, peu rompus au fonctionnement du Palais-Bourbon. Une majorité, enfin, d’élus qui doivent leur élection à Emmanuel Macron et ne jurent que par lui. Et face à laquelle il va devoir asseoir son autorité.

« Il sait qu’il ne pourra pas le faire de façon autoritaire parce que ce n’est pas lui qui nous a choisis, glisse un député LREM, qui fait partie du premier groupe d’élus reçus la semaine dernière à Matignon. Il va surtout jouer le rôle de facilitateur, de passeur. » Le premier ministre l’a assuré lors de cette réunion : « Il souhaite une relation de travail saine et transparente, affirme ce même participant. Il nous faut trouver un équilibre entre liberté et loyauté. » Toujours au dire de cet élu, le directeur de cabinet d’Édouard Philippe, Benoît Ribadeau-Dumas, a pour sa part été un peu plus « sec ». « Il nous a dit que nous pouvions amender sans problème le projet de loi de moralisation, mais que le gouvernement avait besoin qu’il ne manque rien sur l’état d’urgence et la loi travail. »

Pour créer un lien avec cette majorité d’inconnu(e)s, le premier ministre entend s’appuyer sur son conseiller relations politiques et relations avec les élus Xavier Chinaud, déjà passé par Matignon dans le cabinet de Jean-Pierre Raffarin, mais aussi sur sa conseillère parlementaire Fanny Le Luel, ancienne secrétaire générale du groupe UDI à l’Assemblée nationale, et sur les conseillers techniques Adrien Caillerez et Delphine Besson, tous trois nommés à son cabinet le 26 juin. Il pourra également compter sur son secrétaire d’État en charge des relations avec le Parlement, Christophe Castaner, qui a lui aussi commencé à recevoir les nouveaux députés. L’ancien socialiste se dit « surpris à titre personnel » de la complicité qu’il entretient avec ce premier ministre issu de la droite. « C’est naturel que je sois avec lui », affirme-t-il à Mediapart.

Édouard Philippe et Christophe Castaner. © Reuters Édouard Philippe et Christophe Castaner. © Reuters

Celui qui est également porte-parole du gouvernement en est persuadé : « La force d’Édouard Philippe, c’est Emmanuel Macron. Le fait qu’il vienne de la droite est un non-sujet pour les députés de la majorité. » Si Christophe Castaner reconnaît que « le président s’intéressera à la vie parlementaire », pour autant, assure-t-il, « ça reste le boulot du premier ministre ». Avec comme premier rendez-vous majeur : le discours de politique générale, prévu le 4 juillet. Si elle était respectée, cette répartition des rôles s’inscrirait dans l’application orthodoxe de la constitution de la Ve République que le duo de l’exécutif a théorisée. Mais c’est sans compter l’inclination d’Emmanuel Macron à garder la main sur tout.

Ainsi, selon RTL, le président de la République envisagerait de réunir les députés et les sénateurs en congrès à Versailles, la veille du fameux discours de politique générale. Un moyen pour le moins radical de court-circuiter son premier ministre. « Le président s’était engagé pendant sa campagne à s’adresser aux parlementaires une fois par an », se contente d’indiquer l’Élysée à ce sujet, refusant de commenter « les rumeurs de presse » sur « une date en particulier, car à ce stade rien n’est acté ». « Ce serait surtout une humiliation pour le premier ministre », a estimé le président du groupe PS à l’Assemblée Olivier Faure, sur CNews. « Si Emmanuel Macron réunit le congrès à la veille de la déclaration du premier ministre, il efface Édouard Philippe », a également réagi le sénateur LR Philippe Bas, sur Twitter.

« Édouard Philippe c’est un bout de Jupiter »

Sans surprise, le rapport de force que pourraient engager le président de la République et son premier ministre face à cette majorité hétéroclite ne semble pas être « un sujet » pour les proches d’Emmanuel Macron. Pas plus que ne le sont les différences de cultures politiques, lesquelles appartiennent, à les entendre, au « vieux monde ». « Il faut sortir des dogmes, assurait Stéphane Travert, quelques jours avant sa nomination au ministère de l’agriculture et de l’alimentation. Le président de la République et le premier ministre sont tournés vers le même objectif. Le groupe majoritaire veut que le président réussisse et donc, a fortiori, que le premier ministre réussisse aussi. » L’étiquette LR d’Édouard Philippe est d’autant moins un obstacle, ajoute un proche du président, qu’« il ne fait pas partie des infréquentables qui ont placé l’identité française au cœur des débats ».

 © Reuters © Reuters

« La situation d’Édouard Philippe est effectivement inédite, mais la construction de notre groupe l’est tout autant ! souligne le député LREM de Paris Sylvain Maillard, ancien de l’UDI. C’est Emmanuel Macron qui l’a choisi. S’il a fait ce choix, c’est qu’il est clair et nécessaire. » « Le critère d’appréciation, ce sera la marge de manœuvre du parlement, la façon dont le gouvernement nous associera au travail sur les textes », ajoute l’un de ses collègues de la majorité. Quant à la question de la lutte de pouvoir que pourraient se livrer le président de la République et son premier ministre, nul ne veut se la poser. « Pour les députés LREM, Édouard Philippe c’est un bout de Jupiter », tranche un député LR.

L’exfiltration de Richard Ferrand, à qui Emmanuel Macron a demandé de quitter le ministère de la cohésion des territoires pour prendre la tête du groupe LREM à l’Assemblée, relevait déjà d’une conception singulière de la séparation des pouvoirs. Et en disait long sur la façon dont le président souhaite continuer à peser sur ses troupes. Christophe Castaner ne l’entend pas de cette oreille. « On cherchait un président de groupe susceptible de correspondre à l’histoire de ce groupe », explique-t-il. « Ça se comptait sur les doigts d’une main ceux qui pouvaient incarner l’histoire LREM, ajoute une députée de la majorité. Défendre le choix de Richard Ferrand, c’est défendre celui d’Emmanuel Macron. »

Dans un tel contexte, difficile pour les parlementaires de contredire la parole présidentielle, ne serait-ce qu’en soulignant l’étrangeté de confier ce poste à responsabilités à une personne que les affaires ont contrainte à quitter le gouvernement. Chacun s’est d’ailleurs bien gardé d’émettre la moindre remarque sur le sujet. D’autant moins que Richard Ferrand, seul candidat à la tête du groupe LREM, a été élu samedi 24 juin, par un vote à main levée, ne laissant guère de place à une éventuelle contestation. D’ailleurs, seuls deux députés se sont abstenus.

Richard Ferrand et Emmanuel Macron. © Reuters Richard Ferrand et Emmanuel Macron. © Reuters

L’ancien ministre de la cohésion des territoires joue désormais un rôle clé entre la majorité et le gouvernement. Il constitue surtout un précieux atout pour le président de la République dont il est très proche. « Je veux que tu sois mon Pierre Joxe », lui a d’ailleurs demandé Emmanuel Macron, en référence à celui qui avait dirigé le groupe PS à l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand, en 1981. « Il sera plus puissant que le président de l’Assemblée nationale, c’est lui qui donnera le “la” », indique Arnaud Leroy, porte-parole d’Emmanuel Macron. « Ce sera plus compliqué pour Édouard Philippe… », reconnaît un ministre. Ce dernier pourra en revanche s’appuyer sur un petit groupe de députés LR et UDI dits « constructifs », emmenés par son ami, le député LR Thierry Solère, dont le nom a circulé à plusieurs reprises pour accéder au “perchoir” de l’Assemblée. L’élection se tiendra ce mardi 27 juin.

« On a la majorité absolue, on n’est pas obligés d’aller chercher un constructif », plaide Arnaud Leroy, qui « milite » en faveur de la candidature de la députée LREM Brigitte Bourguignon, qui se présente face à ses collègues François de Rugy et Sophie Errante. Pour Christophe Castaner aussi, « le président de l’Assemblée nationale devra être issu de La République en marche ». Cela étant, « nous n’avons pas de candidat évident », reconnaît le porte-parole du gouvernement. « On touche les limites de notre exercice de renouvellement », admet encore Arnaud Leroy. « Il faut aller au bout de la démarche. On a un président qui n’a jamais été élu et un premier ministre qui n’a jamais été ministre. On peut très bien avoir un président de l’Assemblée qui n’a jamais été député ! » assure une élue macroniste.

Mais parmi certains “anciens” du Palais-Bourbon, on met toutefois en garde contre ce type de pari. « Je choisirai à l’expérience, indique la députée LREM, anciennement PS, Jacqueline Maquet. Il faut quelqu’un qui connaisse le règlement de l’Assemblée sur le bout des doigts. J’ai vécu, sous la précédente mandature, des séances où les vice-présidents avaient bien du mal à faire preuve d’autorité… » « Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon viennent d’arriver, il va falloir avoir de la poigne face à eux, renchérit un député LR dit « constructif ». Il va aussi falloir nourrir tous les nouveaux députés pour éviter qu’ils s’ennuient. » Avec un groupe majoritaire composé de 308 élus, « les nouveaux vont vite comprendre qu’on ne s’exprime pas comme on veut en réunion de groupe ou dans l’hémicycle », souligne encore un ministre. « Quand on veut parler et qu’on n’y arrive pas, on finit par le faire sur BFM-TV, ajoute une députée LREM. C’est souvent à ce moment que les problèmes commencent. »

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