A Rouen, autopsie du crash électoral de la droite et des macronistes

Par Gilles Triolier (Le Poulpe)

Face à un PS fatigué, les formations de droite, du centre et les macronistes rouennais, pourtant pleins d’espoir à l’heure de se lancer ensemble à l’assaut de la mairie de Rouen, ont réussi le tour de force de ne même pas être présents au second tour dimanche. Ne manquerait plus qu’une victoire surprise du dissident Jean-François Bures pour boire le calice jusqu’à la lie.

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Les surprises restent toujours possibles lors d’un scrutin. Et le Petit Poucet parvient parfois à déjouer tous les pronostics. Ce constat posé, il faut tout de même une bonne dose d’imagination pour parier sur la victoire, dimanche soir, du candidat dissident Les Républicains à la mairie de Rouen, Jean-François Bures, qui a terminé quatrième lors du premier tour avec 10,16 % des voix.

Certes le quinquagénaire, également conseiller municipal d’opposition et vice-président du Département de Seine-Maritime, bénéficie du ralliement de la centriste sans étiquette Marine Caron (sixième avec 6,14 %). Mais il part de loin, très loin dans son duel face au socialiste Nicolas Mayer-Rossignol (29,52 %), sorti en tête et auquel s’est ralliée la liste EELV-PCF, portée par Jean-Michel Bérégovoy et arrivée en deuxième place (23,16 %).

Autrement dit, le premier et le deuxième, alliés, vont affronter les quatrième et sixième dans un combat à armes inégales, du moins sur le papier. Le tout sans s’encombrer de la présence du troisième, le marcheur Jean-Louis Louvel, qui s’est retiré de la course il y a un mois, laissant ses troupes orphelines et déconfites.

Dans l’entourage du socialiste, on confie d’ailleurs à mi-mot s’inquiéter davantage des élections métropolitaines à l’issue plus incertaine, que de la conquête de la cité rouennaise… Une situation difficilement imaginable il y a quelques mois encore, alors que le Parti socialiste semblait en bout de course, après douze ans de gestion municipale rouennaise, moribond depuis la perte de la Région Normandie, du Département de la Seine-Maritime et le départ de leur leader, l’ancien premier ministre Laurent Fabius.

En contraste avec cette résilience socialiste, le sabordage de l’essentiel des forces vives macronistes, de droite et du centre rouennais – canal officiel – saute encore davantage aux yeux. Dimanche, tout ce petit monde se contentera de compter les points entre une gauche honnie et un ex-ami qu’ils ont rejeté l’an dernier.

Las de ronger leur frein dans l’opposition, les caciques de la droite et du centre avaient coché 2020 en rouge dans leur calendrier. Ils pensaient avoir misé enfin sur le candidat ad hoc, le bon cheval qui les ferait gagner, un crack sorti de la société civile auréolé de sa success story et de ses réseaux influents : l’entrepreneur touche-à-tout Jean-Louis Louvel, à la fois patron du groupe spécialisé dans les palettes en bois PGS, du club de rugby local et du quotidien régional Paris-Normandie.

L’homme est neuf, consensuel, fortuné. Dans la foulée de sa déclaration de candidature, fin août 2019, il parvient à réunir autour de lui, devant la promesse d’une victoire possible, des courants politiques proches mais souvent divergents : Agir, MoDem, Mouvement radical, Les Centristes, Les Républicains et surtout La République en marche, dont il obtient le soutien très convoité, à l’aune des bons scores, à Rouen, du mouvement macroniste aux élections présidentielle, législatives et européennes.

En façade, la photo est belle, l’union ne manque pas d’allure. « C’est une nouvelle famille, qui m’a adopté et que j’ai adoptée », s’enflamme Jean-Louis Louvel en présentant, fin février, sa liste dénommée « Rouen Autrement ». Quinze jours plus tard, au soir du premier tour, c’est la douche froide : au terme d’une campagne très discrète, pour laquelle il a privilégié les réunions en appartement et en petit comité aux sorties publiques sur le terrain, Jean-Louis Louvel ne récolte que 16,79 % des voix, séduisant seulement 3 494 Rouennais.

Jean-Louis Louvel, candidat de la droite et du centre, entouré de ses soutiens devant le marché Saint-Marc en février. © Le Poulpe Jean-Louis Louvel, candidat de la droite et du centre, entouré de ses soutiens devant le marché Saint-Marc en février. © Le Poulpe

Alors que PS et EELV caracolent en tête et annoncent déjà une fusion, le spectre de la défaite et d’un nouveau mandat dans l’opposition se profilent. Mais le coup de grâce interviendra le 27 mai avec l’annonce du retrait de la tête de liste via un communiqué de presse laconique. L’homme d’affaires y invoque le contexte économique dû à la crise du Covid-19 et un nécessaire recentrage sur son activité première.

Contacté récemment par Le Poulpe, Jean-Louis Louvel tient le même discours : « C’est la raison majeure et principale. Cette crise sanitaire entraîne une crise économique sans précédent. Et nous n’en sommes qu’au début. Si avec ça, on ne prend pas conscience qu’il faut reconsidérer les choses… En tant que responsable économique, je me sens particulièrement concerné et utile, à mon humble échelle, pour le territoire, la région. On ne peut tout mener de front, il y a un choix à faire. Sans le confinement et cette interruption de deux mois, il n’y avait aucune raison que je m’arrête. » 

Même s’il était arrivé en tête au soir du premier tour, jure-t-il, il aurait fait le même choix. Faut-il le croire, puisqu’il admet dans la foulée s’être lancé dans la bataille uniquement pour gagner ? « J’aurais pu continuer, j’avais un siège assuré dans l’opposition. Mais je ne me suis pas engagé pour un siège quelconque. Je suis venu pour proposer une alternance. » Comprendre, la victoire ou rien. L’impact sur sa décision du dossier de liquidation judiciaire et de reprise du journal Paris-Normandie, qu’il a dû mener de front pour finalement perdre la propriété du titre de presse, Jean-Louis Louvel assure qu’il n’a pas été déterminant. « Ça ne facilitait pas les choses. Mais je l’avais géré avant et je l’aurais géré après. »

Abandonnée en rase campagne, déçue d’avoir misé sur un candidat s’avérant bancal, « la nouvelle famille » de Jean-Louis Louvel n’a eu d’autre choix que d’encaisser la volte-face de la tête de liste, seul maître à bord. Et le bel édifice de voler en éclats. « C’est tout le temps pareil en politique, relativise un bon connaisseur des courants centristes rouennais. Quand on gagne, tout le monde sourit. C’est quand on perd que ça explose. »

Si certains de ses colistiers assurent tout de même ne pas lui en tenir rigueur, d’autres, en revanche, n’hésitent pas à le critiquer vertement. Les tirs les plus nourris viennent des centristes, le mouvement du président de Région Hervé Morin. « C’est scandaleux, tonne l’ancien bâtonnier de Rouen Patrick Chabert. Quand on prend des engagements, la moindre des choses est d’aller au bout. Je n’ai jamais vu un chef d’équipe abandonner comme cela, pour des motifs qui n’ont pas de sens. Une des raisons avancées est que se retirer aurait permis une meilleure fusion de sa liste avec celle de Bures. La preuve ! » L’ancien écologiste Jean-Pierre Girod, que Louvel était parvenu à attirer dans ses filets, a également peu goûté la séquence. « En n’étant pas arrivés deuxième, nous savions que cela serait difficile. Mais, comme dans un match de rugby, on va au bout », tacle-t-il. À mi-chemin entre gifle et caresse, Robert Picard (LREM) juge, pour sa part, « que ce n’est pas l’homme qui déçoit, mais la situation », avant d’ajouter, sibyllin : « Il se décide pour des raisons personnelles que je ne prétends pas avoir comprises… »

« Trois listes alors que leurs projets sont très proches ? Une absurdité ! »

Avant même les résultats du premier tour et le retrait de Jean-Louis Louvel, les germes de la défaite et de la division apparaissent très tôt. En cause : l’impossibilité pour cet alliage droite-centre-LREM de ne présenter qu’une seule liste, seule à même d’ouvrir la voie à un succès selon bon nombre d’observateurs.

Jean-Louis Louvel assure au Poulpe « avoir tout fait pour ». Mais ni Jean-François Bures ni Marine Caron n’ont entendu raison, préférant tenter l’aventure en solitaire, loin des partis. « Trois listes alors que leurs projets sont très proches ? Une absurdité et un constat d’échec, nous confiait en début d’année l’ancien maire de Rouen Pierre Albertini, qui connaît le poids de la division pour avoir, en 2001, conquis la ville grâce à celle du PS et des Verts. Il y a un an, j’avais écrit aux candidats potentiels en leur demandant de se mettre d’accord. Il y avait suffisamment de places à partager, de rôles à distribuer. Au lieu de ça, on joue les cartes personnelles jusqu’au bout… »

Le péché originel est à chercher dans un sondage commandé l’été dernier par le président de la Région Normandie, Hervé Morin. Y sont testés plusieurs noms de la droite et du centre – mais pas LREM – afin de faire émerger un candidat aux municipales rouennaises. Jean-François Bures (candidat déjà battu en 2014) termine premier d’une courte tête. Il en tirera une légitimité dont il ne démordra pas. Dans le même temps, le Landerneau politique rouennais bruisse de la rumeur d’une candidature prochaine de Jean-Louis Louvel, par ailleurs proche d’Hervé Morin. Ce dernier, pourtant, explique alors au Poulpe que Jean-Louis Louvel « n’est pas dans la même configuration politique que nous. Il ne sera pas testé dans le sondage que je vais lancer pour départager les prétendants de notre famille ».

Jusqu’à un changement de pied de l’ancien ministre de la défense sous Sarkozy, qui décide finalement de soutenir l’entrepreneur rouennais. Avec le peu de réussite que l’on sait. « Ce n’est pas la faute de Louvel, mais d’Hervé Morin et de Catherine Morin-Desailly (sénatrice centriste de Seine-Maritime), qui n’ont cessé de faire des mauvais choix pour Rouen depuis quinze ans, dézingue Nicolas Zuili, centriste désormais aux côtés du PS Nicolas Mayer-Rossignol. On ne choisit pas sur un coup de tête qui sera candidat. Si l’on parle de bon ou de mauvais cheval, Hervé Morin est meilleur sur les champs de course que pour la politique rouennaise. » Sollicités par Le Poulpe, Hervé Morin et Catherine Morin-Desailly n’ont pas donné suite.

Capture d'écran du compte Twitter de Jean-François Bures. Capture d'écran du compte Twitter de Jean-François Bures.
Pour Jean-François Bures, le coup de grâce intervient en novembre dernier lorsque le conseil national d’investiture des Républicains le met sur la touche en apportant son soutien à Jean-Louis Louvel. « Une trahison » qui ne fera que renforcer sa détermination et actera sa mise en retrait de LR.

Le cas de Marine Caron, également vice-présidente du Département, est à considérer à part. Avant de partir seule, la benjamine (29 ans) a tenté d’obtenir l’investiture de La République en marche, finalement octroyée à Louvel. À l’inverse de Robert Picard, en quête lui aussi du blanc-seing macroniste et qui finalement a négocié une troisième place sur la liste « Rouen Autrement », la jeune femme entend prendre date pour l’avenir. Ce que n’ont pas digéré certains tenants de la liste Louvel, critiquant sa démarche perçue « comme un concours de beauté ». Au soir du premier tour, la centriste sans étiquette décide de rallier Jean-François Bures, avec qui elle a été élue au Département, bien qu’ayant sollicité l’an dernier l’investiture LREM.

La division n’explique toutefois pas totalement le piètre score de la liste « Rouen Autrement ». Chacun des colistiers y va de son explication. « L’abstention », cite Jonas Haddad (LR). « Force est de constater que notre campagne n’a pas imprimé », estime Robert Picard. « En mélangeant des gens aux valeurs trop différentes, on obtient un résultat décevant », attaque le député LREM Damien Adam.

Malgré l’amertume et les dissensions internes, subsistait encore la possibilité pour les ex-colistiers de Louvel, privés de leur chef de file, de rejoindre la liste Bures/Caron. Et ainsi pouvoir espérer entrer au conseil municipal, quitte à siéger dans l’opposition. Mais les choses ont là aussi dérapé et la fusion a capoté. Même si Jean-François Bures jure « ne pas être dans la rancœur ni la revanche », il exclut d’abord les Républicains partis avec Louvel, se disant « prêt à un rapprochement, en misant sur les talents ». Comprendre par là qu’il se réserve le choix des personnes. Une démarche vue, en face, comme une insupportable tentative de débauchages individuels.

Avant le dépôt des listes de second tour, mardi 2 juin, certains semblent partants, telle Sarah Balluet (numéro 2 sur la liste Louvel). D’autres font savoir qu’ils ne rejoindront pas Bures, fusion ou pas, comme Anne-Sophie Deschamps (Les Centristes) qui juge la liste du dissident LR trop à droite, « avec des gens de la droite forte et de la Manif pour tous ». LREM évoque également « une dérive identitaire ». La fusion échoue piteusement. Les deux camps se renvoient la responsabilité au visage. 

Et voilà donc le duo Jean-François Bures/Marine Caron encore en lice « pour créer la surprise ». Sauf à être médium ou ami du dissident LR, nul n’aurait misé sur sa présence au second tour face au tandem Mayer-Rossignol/Bérégovoy. « La crainte de faire moins de 10 % ne m’a jamais quitté pendant la campagne du premier tour, sauf que je suis toujours là », savoure-t-il, estimant la victoire possible malgré l’important retard à rattraper. « L’abstention va être record, certains écologistes ne veulent pas de Mayer-Rossignol et cette offre de deuxième tour est inédite, sourit un des lieutenants de Bures, Bruno Devaux. Ce sera plus serré qu’on ne le pense. »

Cette petite musique fait doucement ricaner les déçus de la liste Louvel. « Il n’a aucune chance », persiflent-ils en chœur. Eux vont désormais s’atteler à une pénible reconstruction, sur des cendres encore fumantes et loin de l’enceinte du conseil municipal. « Je considère déjà qu’il n’y a plus d’opposition à Rouen. Ni Bures ni Caron ne représenteront la droite et le centre », se désole Patrick Chabert. Un autre nous glisse, tout en ironie : « L’opposition à Mayer-Rossignol ? Ce seront les Verts. »

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