L’hiver du vivre ensemble

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« Liberté d'opinion » et « information sur les faits »

Puisqu’elles sont sans fondement factuel, faut-il déduire de ces attaques obsessionnelles contre le directeur de Mediapart que d’avoir écrit Pour les musulmans (titre d’un article de Mediapart avant de devenir un livre à La Découverte), plaidoyer contre toutes les discriminations sans en oublier aucune, le transforme, par amalgame, en coupable de toute bêtise, saloperie ou crime qu’écrira, proférera ou commettra un quelconque musulman un jour ?

La haine viscérale de la fachosphère, les coups bas de Valeurs actuelles ou les boules puantes du Point sont malheureuses, mais attendues. Les attaques et les dérives d’individus censés ne pas courir après le Front national, défendre une haute idée de la République, voire appartenir au combat antiraciste, sont à la fois plus inquiétantes et plus irresponsables. Pourtant, Gilles Clavreul, le délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, passe son temps de préfet à abreuver les réseaux sociaux de mensonges affirmant, par exemple, que Mediapart a « couvé le sinistre » Mehdi Meklat, alors que précisément son travail consisterait, plutôt, à lutter contre ce genre de tweets.

Alain Jakubowicz, le président de la Licra, ose juger que « Mediapart a supplanté tous les autres dans le retournement consistant à transformer le coupable en victime », alors que nous avons été un des premiers quotidiens à publier un article sur l’affaire en soulignant que les tweets de Mehdi Meklat étaient « indéfendables », que la « contrition était bien faible » et que « l’argument du personnage inventé, pour les besoins de l’expérience, ne tenait pas la route ». La palme de l’agressivité coupée de toute réalité revient sans doute à un Pascal Bruckner en pleine promotion de son dernier ouvrage. Piétinant ses idéaux de jeunesse pour chercher des boucs émissaires et attaquer ceux qui rêvent encore d’égalité, il nous traite donc de site « fréro-salafiste », une insulte doublée d’une absurdité quand on mesure à quel point les Frères musulmans et les salafistes ont passé plus de temps à s’affronter qu’à s’accorder, ne serait-ce qu’en Égypte par exemple.

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Toutes ces personnes, qui ont pourtant en commun d’avoir lu attentivement Hannah Arendt, devraient se souvenir de ce qu’elle écrivait dans La Crise de la culture (1968) : « La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat. » Si l’on veut sortir des amalgames et du confusionnisme, tombeaux respectifs de la République et de la gauche, il ne faut donc minimiser ni l’affaire Meklat, ni l’instrumentalisation de celle-ci, ni la calomnie dont toute une partie des médias, de la gauche et des quartiers populaires fait aujourd’hui l’objet.

Beaucoup des prétendus défenseurs de la laïcité et de la République se sont en effet mués en entrepreneurs de guerre civile, en ne cessant d’attaquer, au nom d’une laïcité falsifiée, les musulmans et les banlieues et tous ceux qui refusent de les stigmatiser, accusés d’être de dangereux « islamo-gauchistes », une catégorie aussi floue qu’indigente. Ils ont raté leur coup en n’empêchant pas Benoît Hamon de défaire Manuel Valls à la primaire de gauche. Il fait trop froid pour qu’ils aient un burkini à se mettre sous la dent. Ils se précipitent donc sur les munitions généreusement fournies par Mehdi Meklat pour, encore une fois, diviser la République, brutaliser la société et affaiblir ceux qui réclament égalité et équité pour tous les citoyens français.

Non seulement, on aimerait qu’ils ne pratiquent pas le deux poids, deux mesures et que ceux qui, aujourd’hui, attaquent France Inter ou Le Seuil pour avoir embauché Mehdi Meklat demandent alors autant de comptes à Albin Michel quand la maison d’édition promeut Éric Zemmour, condamnent Gallimard pour avoir accueilli aussi longtemps Richard Millet parmi ses éditeurs de premier plan, ou exigent que POL fasse un acte de contrition perpétuel pour avoir publié l'antisémite Renaud Camus.

Mais, surtout, on aimerait rappeler à Alain Jakubowicz une formule qu’il aime citer : « On ne lutte pas contre l’antisémitisme sans lutter contre le racisme, et inversement. » Autrement dit, soit on luttera contre toutes les haines en même temps et on élaborera les conditions de causes communes et de solidarité entre minorités, soit on aboutira à la guerre civile et à « l’encampement » de la société. Frantz Fanon, dont Mehdi Meklat a pu dire qu’il était une de ses références et qu’il a sans doute très mal lu, aimait rappeler la leçon donnée par son professeur de philosophie : « Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous… Un antisémite est forcément négrophobe. »

Au-delà de la calomnie, il faut toutefois encore répondre sur le fond (ou le bas-fond) de l’affaire et son instrumentalisation politique, qui se résume en quatre sous-entendus principaux : Mehdi Meklat serait l’incarnation des territoires perdus de la République, la laïcité serait menacée par les musulmans, la France serait face au danger communautariste et la gauche multiculturelle ferait le jeu de l’islamisme.

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Ce texte n’engage que son auteur, mais est le fruit d’une discussion collective avec l’ensemble de la rédaction de Mediapart.