L’hiver du vivre ensemble

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Régler ses comptes avec ses propres peurs

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Mehdi Meklat est né en 1992, dix ans tout juste avant la parution du brûlot publié par Georges Bensoussan sous le pseudonyme d’Emmanuel Brenner (son double maléfique ?). Intitulé Les Territoires perdus de la République, l’ouvrage dénonçait le sexisme et l’antisémitisme des écoles, collèges et lycées de la région parisienne, et celles et ceux qui s’y réfèrent aujourd’hui tracent une ligne directe entre l’écolier de Saint-Ouen qu’était Mehdi, et Marcelin Deschamps donc, le pseudo de Meklat sur Twitter. À cela, il faut opposer trois arguments. D’abord l’absence de terrain réel et le manque de sérieux méthodologique de l’ouvrage, dont Une France soumise constitue la simple actualisation. Ce n’est pas un hasard si le camp de cette gauche dite républicaine, aujourd’hui à la manœuvre, déteste, à l’instar de leur champion Manuel Valls, les sciences sociales et juge « qu’expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ». S’interdisant de comprendre, ils s’interdisent non seulement de se demander si ces territoires sont perdus ou abandonnés, mais aussi d’agir contre les dérives réelles qui peuvent y être constatées.

Ensuite, s’il y a malheureusement de l’antisémitisme et de l’homophobie en banlieue, il y en a aussi à Versailles et dans le Gers, souvent de façon très violente, comme la Manif pour tous en a été la démonstration. Il est d’ailleurs symptomatique de constater que l’antisémitisme viscéral de Marcelin Deschamps, qui se concentre sur la supposée avarice des Juifs, ressemble moins à celui d’un jeune Arabe aveuglé par la cause palestinienne qu’au produit d’une histoire très française.

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Enfin, depuis quinze ans que ces territoires ont prétendument été perdus et que la guerre civile n’a pas eu lieu, il serait peut-être enfin temps de ne pas ressortir, à chaque campagne électorale, les motifs et les fantasmes d’une politique de la peur qui confond la nécessaire application des règles de la République avec la mise en cause de classes dites « dangereuses », non plus « laborieuses » mais ethnicisées. Que l’antisémitisme, l’islamisme et la rupture avec la loi commune prospèrent dans certains quartiers populaires sur le terreau d’une misère sociale et d’un abandon politique qui, pour réels qu’ils soient, ne sauraient expliquer l’intégralité de cette rage, n’exonère pas le « printemps républicain » de ses responsabilités. Quels sont, en effet, les contours de la « république » qu’il nous propose, en dehors du retour à l’école de la IIIe République où il était « interdit de cracher et de parler breton » ou de la construction de « murs de sécurité » le long des enceintes périphériques des villes françaises ? Le « printemps républicain » ne mérite, encore une fois, pas son nom, s’il se contente d’attendre que Marine Le Pen rédige les décrets d’application de son idéologie…

La gauche laïciste pour qui la République tient lieu depuis quinze ans de question sociale doit, par ailleurs, comprendre qu’elle n’est pas en train de préserver notre socle commun quand elle transforme la laïcité en principe punitif, alors que celle-ci n’est ni menacée ni négligée. Est-il vraiment urgent « de ramener la laïcité au centre du débat », comme le demande, en interpellant pour la première fois de son histoire les candidats à une élection présidentielle, le journal Charlie Hebdo, fort du magistère et de l’émotion que lui a conférés la tuerie perpétrée au sein de sa rédaction il y a deux ans ? La laïcité n’a pourtant jamais quitté le devant de la scène bien longtemps. Depuis 1989 et l’affaire de Creil, cela va faire bientôt trente ans qu'on s’empoigne sur des bouts de tissu qui masquent non seulement des visages et des corps, mais aussi des questions politiques, spatiales, sociales et économiques autrement urgentes.

La haine de la religion est aujourd’hui un archaïsme qui empêche une partie des gauches françaises d’être au contact d’une large frange des classes populaires, et ce n’est pas épouser à tout prix la cause des damnés de la terre que d’observer que les partisans d’une laïcité agressive alimentent aujourd’hui une islamophobie politique, médiatique et populaire, à moins de considérer que tous ceux qui s’en démarquent, du pape François à Emmanuel Macron, appartiennent aussi au camp des dangereux « islamo-gauchistes. » Et ce n’est pas non plus être naïf ou angélique que de refuser d’inventer, de manière récurrente, des ennemis imaginaires ayant les traits de ces jeunes filles voilées à l’université ou de ses mères de famille en burkini sur la plage.

Sur le communautarisme, il faudrait se décider et cesser de reprocher aux musulmans des attitudes censées être opposées aux valeurs de la République tout en leur enjoignant, en parallèle, de se justifier en tant que membre de cette « communauté musulmane » qui « n’existe pas », dixit Olivier Roy. Pour comprendre à quel point le fantasme du « communautarisme » projeté sur les musulmans est éloigné de la réalité, l’une des rares études scientifiques disponibles sur le sujet à été menée par l'INED. Cette enquête Teo « Trajectoires et Origines » démontre, chiffres à l’appui, que les musulmans ne font guère exception au reste des communautés nationales.

L’endogamie religieuse (le fait de s’unir à une personne partageant la même croyance) des musulmans se situe ainsi dans une fourchette numérique semblable aux chrétiens (autour de 80 %) et est légèrement supérieure à celle des athées ou des juifs. Les musulmans choisissent le plus souvent leurs amis en dehors de leur communauté religieuse, ce qui les différencie des athées, ayant plus souvent tendance à se lier avec d'autres personnes sans religion. Et un tiers des musulmans mentionnent la religion comme un élément définissant leur identité, ce qui les place au-dessus des catholiques (7%), mais en dessous des Juifs (45%). Il faudrait donc clarifier une bonne fois pour toutes cet épouvantail du communautarisme qui effraie les plus républicains à gauche. S’il est difficile de nier les replis sociaux, spatiaux ou religieux dans certains quartiers, il faut tout de même rappeler que le groupe social qui remplit le mieux les critères les plus stricts du « communautarisme » (c’est-à-dire entre soi et sécessionnisme spatial et immobilier, mais aussi endogamie maritale et familiale) demeure la haute bourgeoisie…

Pour finir, la gauche multiculturaliste n’existe tout simplement pas dans le pays. Personne ne défend une France multiculturelle au sens constitutionnel ou juridique du terme, même si, et c’est compréhensible dans ce contexte de stigmatisation des populations de croyance et/ou de culture musulmanes dans lequel nous baignons, une fraction du camp indigéniste s’est engagée dans un raidissement identitaire rageur qui prend le risque de légitimer les sarcasmes des pseudo-républicains ultralaïques prenant pour cible les multiculturalistes angéliques.

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Il existe pourtant, comme nous l’écrivons dans le dernier numéro de la Revue du Crieur, « suffisamment d’articulations réelles entre question sociale et question raciale (ne serait-ce que la composition concrète des classes populaires) pour que nous n’ayons pas à choisir entre la défense des ouvriers blancs et celle des Arabes musulmans. Les sociétés européennes ont certes été transformées en profondeur par l’apport migratoire des dernières décennies et présentent aujourd’hui un visage beaucoup plus divers qui impose de veiller sur les malaises d’un monde social fragilisé économiquement. Mais il est possible de prendre en compte les communautés et les cultures sans vouloir les rattacher au forceps à une improbable souche homogénéisée a posteriori en redéfinissant les conditions de fonctionnement et les exigences d’un creuset social qui ne soit ni un “open bar” multiculturaliste ni une nouvelle variante de l’assimilation coloniale. Cela n’implique ni “déni des cultures”, ni de brandir avec effroi une “insécurité culturelle” qui ne fait que durcir les difficultés et les rivalités en les rendant irréductibles. Ceux qui pensent ainsi incarner une “gauche forte” ou un “constat lucide” face à une gauche “bien pensante” ne font que chevaucher les dérives du camp adverse ».

La principale menace qui pèse aujourd’hui sur l’unité du pays ne réside pas dans les dérives antisémites des territoires supposément perdus de la République, mais bien dans la perspective d’une victoire électorale de Marine Le Pen que préparent, volontairement ou inconsciemment, celles et ceux qui jouent avec le feu en instrumentalisant l’affaire Meklat pour régler leurs comptes avec leurs peurs ou leurs adversaires.

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Ce texte n’engage que son auteur, mais est le fruit d’une discussion collective avec l’ensemble de la rédaction de Mediapart.