Dans le sud-est, les stratégies de l'UMP pour survivre face au FN

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  • CAVAILLON ET SORGUES : la stratégie de l'effacement

Dans certaines villes, les élus UMP ne sauvent leur siège qu’en mettant leur étiquette dans leur poche. À Sorgues (18 000 habitants), l’UMP Thierry Lagneau a été réélu au premier tour, dix-huit points devant la liste FN où figuraient Marion Maréchal-Le Pen et un ex-adjoint de la majorité UMP. Dans le sud du département, à Cavaillon (25 000 habitants), le sortant UMP Jean-Claude Bouchet est arrivé en tête, avec 41,58 % des voix, talonné par la liste frontiste de Thibault de la Tocnaye (35,67 %). 

« Les deux qui s’en sortent à droite, ce sont ceux qui ont fait une campagne locale », souligne Jean-Christophe Ozil, directeur de cabinet de Bouchet. À l’inverse, « ceux qui ont fait venir des leaders nationaux ou ministres se sont effondrés », dit-il en citant le candidat EELV à Cavaillon et celui de l'UMP à Avignon.

Fin tacticien, ancien collaborateur de Juppé et ex-directeur de cabinet de Marie-Josée Roig à Avignon, Jean-Christophe Ozil a dépolitisé la campagne de son champion. « On a localisé cette élection car c’est un scrutin municipal ! Une ville ne se gère pas sur des slogans nationaux. On choisit un homme, une équipe. Notre discours, c’est de dire : “Notre sensibilité, vous la connaissez, c’est l’UMP, mais on n’affiche pas le logo car notre légitimité n’est pas celle des partis parisiens mais de notre ville” », explique-t-il.

Une méthode gagnante qu'il avait déjà appliquée à Avignon : « Face à Élisabeth Guigou en 2001, Roig disait : “Moi je suis locale, je ne me bats pas contre une ministre socialiste”. C’est ce qu’on fait aujourd’hui avec Bouchet. » Sur son site de candidat, Bouchet a tout bonnement effacé toute référence à l'UMP et opté pour la couleur orange.

À gauche, l'affiche de Jean-Claude Bouchet aux municipales en mars. À droite lors des législatives de 2012. À gauche, l'affiche de Jean-Claude Bouchet aux municipales en mars. À droite lors des législatives de 2012.

Face au FN, il « ne croi(t) pas » à la stratégie de droitisation de l’UMP, « à la droite populaire, la droite forte, le rassemblement bleu lavande et à tous ces Guillaume Peltier » car « imiter, ce n’est pas gagner, c’est donner du crédit à l’extrême droite ». Et à ce titre, « beaucoup de conneries ont été faites dans le Vaucluse », selon lui.

À l'écouter, son candidat en aurait tiré les leçons, notamment en quittant la droite populaire, « beaucoup trop clivante », alors que « le gaullisme, c’est le rassemblement ». Un recentrage après la claque de 2012 ? « C'est plutôt la question de se battre sur nos valeurs. Aux législatives, Jean-Claude Bouchet a été élu en citant Clemenceau. Aux municipales, son discours, ce sont les chiffres : la délinquance a baissé de 42 % en quatre ans », raconte Ozil.

Lui, qui fut conseiller régional du Languedoc-Roussillon dans la majorité de Jacques Blanc (élu avec les voix frontistes – lire notre boîte noire), estime que la stratégie de la diabolisation du FN est inefficace : « Les gens ne veulent pas qu’on se batte “contre” le Front national, mais qu'on défende nos idées. Quand Olivier Py propose de délocaliser le festival à Avignon si le FN passe, c'est complètement idiot. »

Entre le premier tour des législatives de 2012 et dimanche, le FN a tout de même progressé de 467 voix et de 3,6 points. Avec un candidat – membre historique du parti et ancien fidèle de Bruno Gollnisch – loin d’incarner la stratégie de « dédiabolisation » voulue par Marine Le Pen. « Ils ont volontairement envoyé un mauvais candidat. Ils ne veulent pas gagner trop de villes et surtout ne pas faire d’ombre à Marion Maréchal-Le Pen dans la fédération », estime un élu UMP de Cavaillon.

Malgré cela, le candidat frontiste a su trouver des soutiens à droite. Comme Christophe Lombard, conseiller municipal et ancien patron départemental du Nouveau Centre, devenu le président de son comité de soutien :

Point presse de Christophe Lombard pdt du comité de soutien de Thibaut de la Tocnaye © Roger Fernand

En 2008, Lombard avait fait alliance avec le PS aux municipales, mais en mai 2012, c'est de Jacques Bompard qu'il s'est rapproché, en signant une charte qui appelait au « rassemblement nécessaire et concret de toutes les droites et du centre dont la France a besoin ». Cet été encore, il fustigeait le « tourisme électoral » du candidat frontiste, « qui arrive à Cavaillon après s'être présenté à Avignon à maintes reprises ». Si l’ex-centriste a fait marche arrière, c’est parce que le maire d'Orange a joué les intermédiaires. « Il m'a conseillé de contacter Thibaut. (...) J'ai rencontré un chef d'entreprise, un homme de conviction et de valeurs », a-t-il justifié. Bompard a d'ailleurs lui-même traversé le département pour venir soutenir le candidat du FN (voir les images).

  • AVIGNON ET VALRÉAS : le naufrage de la droite

À Avignon, détenue par la droite depuis 1995, l’UMP connaît une véritable déroute. Son candidat, Bernard Chaussegros, s’est effondré dimanche à la troisième place avec moins de 21 % des voix. Le FN, jusqu’à présent contenu dans cette ville, est arrivé en tête avec 29,63 %, talonné par la socialiste. Ils sont nombreux à droite à s'étonner du « score de folie » d'un candidat frontiste « venu deux fois à Avignon ». Philippe Lottiaux, ancien collaborateur de Balkany, n'avait pas caché qu'il connaissait la ville « pas plus que d'autres » et habitait toujours Levallois. Mais il a reçu un soutien important des Le Pen.

Philippe Lottiaux lors de la présentation de sa candidature par Marion Maréchal-Le Pen et Marine Le Pen, à Avignon. © dr Philippe Lottiaux lors de la présentation de sa candidature par Marion Maréchal-Le Pen et Marine Le Pen, à Avignon. © dr

Tout l'inverse du candidat UMP. Désigné en janvier 2013 par la maire sortante, l’inamovible Marie-Josée Roig, Chaussegros a trouvé à son arrivée une droite locale en lambeaux et affronté de nombreuses dissidences. En octobre, c’est Roig elle-même qui doit renoncer à être sa numéro deux après la révélation de l’emploi fictif de son fils. Début mars, le candidat perd une dizaine de colistiers.

L’ancien directeur de cabinet de Roig, Jean-Christophe Ozil, explique cette « vraie surprise » du premier tour par « un an de bordel et de divisions à droite »« Il y a eu une mauvaise transmission de témoin »« un candidat qui n’a pas fait une bonne campagne et pas avec la bonne équipe »« qui n’a pas utilisé sa plus-value de petit nouveau » et a nationalisé l’élection « en faisant venir Pécresse, Copé, Lefebvre ». À cela, un élu UMP du département ajoute « un climat de fin de règne et les affaires de la droite ».

Parallèlement, Chaussegros doit affronter une liste frontiste où figurent plusieurs déçus de l'UMP, dont deux adjoints de l’équipe sortante. « Ils ont la soixantaine, plus d’espoir de continuer nulle part et veulent un dernier mandat. Le RBM (Rassemblement bleu marine, ndlr) leur offre la possibilité d’exister et de conserver Avignon à droite car pour eux Chaussegros est nul et va perdre », décrypte un ancien élu avignonnais UMP. Lui ne voit « aucune idéologie » dans ces ralliements au FN, qui « attire les gens qui veulent une place ou une ascension ».

Ils ne sont pas les seuls à regarder vers l'extrême droite. En octobre, Frédéric Rogier, un autre ex-adjoint UMP entré en dissidence, avait rencontré Jean-Marie Le Pen pour obtenir le soutien du RBM, comme Robert Ménard à Béziers. « Il n'y a qu’un Béziers en France », lui a rétorqué le fondateur du FN.

À Avignon, comme dans d'autres villes de Paca, c'est le glissement de militants et sympathisants de droite vers le FN qui inquiète. « Certains ont franchi le Rubicon, ils disent que Chaussegros est nul et qu’ils voteront pour le RBM. Dans le sud-est, notamment le Vaucluse et le Gard, une grande partie des militants UMP sont prêts à une alliance avec le FN “si on veut battre la gauche” », explique l'ex-élu avignonnais, qui évoque un « effet Canada dry ». « C’est le retour de manivelle. Sarkozy avait beaucoup promis, il a représenté un espoir pour beaucoup de militants, qui ont été déçus et se disent désormais que l’espoir sera peut-être plus à droite. » Ce pas vers l’extrême droite serait d’autant plus possible selon lui que « le FN de Marine Le Pen s’est donné une image adoucie qui a rassuré une partie de l’électorat de droite ».

Ancien adjoint de Roig entré en dissidence, aujourd’hui collaborateur du sénateur UMP Alain Milon, Michel Bissière se dit lui aussi « très inquiet pour l’avenir de la ville étant donné la stratégie sur le terrain de l’UMP », qui a « suscité un transfert important de militants vers le FN ». Comme d’autres, il note « l’échec » de la stratégie de la droite populaire et constate « que ceux qu’on voit le plus à l’UMP, les Le Maire, Wauquiez, NKM, ont des propos plus recentrés ».

Ce qu'il manque à l'UMP, c’est « un leader local », expliquent en chœur plusieurs UMP, en évoquant le vide laissé par les retraits de plusieurs ténors locaux. C'est le cas de Thierry Mariani, élu pendant plus de vingt ans à Valréas, une petite ville de 9 000 habitants à la pointe nord du Vaucluse. Au premier tour, le FN y est arrivé en tête avec plus de 36 %, tandis que l’UMP a terminé troisième avec 17,2 %. Ici aussi la droite est divisée : la liste divers droite a rassemblé près de 22 %.

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Sauf mention contraire, toutes les personnes citées ont été interrogées par Mediapart. En pleines municipales, une partie des élus et collaborateurs UMP cités n'ont accepté de témoigner des difficultés de leur parti dans le Vaucluse que sous couvert d'anonymat.

Contacté, Jean-Michel Ferrand, le président de la fédération UMP départementale, n'a pas retourné notre appel.

Jean-Christophe Ozil fut conseiller régional RPR du Languedoc-Roussillon dans la majorité de Jacques Blanc, réélu président du conseil régional en 1998, avec les 13 voix du FN, face à Georges Frêche. Il n'acceptera aucune vice-présidence et démissionnera lors de l'élection présidentielle de 2002, jugeant sa position « moralement intenable et politiquement ingérable ».