La Corse à la recherche de son autonomie

En Corse, le pire des scénarios

Ajaccio, l’une des premières villes classées « cluster », vit confinée depuis début mars. Son hôpital vétuste enregistre 21 décès à ce jour. Tout manque : l’espace, les lits, les masques… L’insularité amplifie la crise. « C’est catastrophique, les gens n’en peuvent plus », alerte le président de l’exécutif corse.

Ellen Salvi et Khedidja Zerouali

27 mars 2020 à 20h50

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François Morin est inquiet. « En Corse ça se passera plus mal qu’ailleurs », estime ce praticien du Centre hospitalier d’Ajaccio (CHA), l’établissement insulaire qui compte aujourd’hui le plus de patients en réanimation. À 61 ans, le médecin, en poste au service des soins palliatifs, dit n’avoir jamais vu une telle crise sanitaire et logistique. « Si on avait testé à large échelle, si on avait confiné les porteurs et hospitalisé les malades, on n’en serait pas là », regrette-t-il.

Sur l’île, et en particulier à Ajaccio, classée « cluster » depuis le 8 mars, tout le monde attend avec fébrilité une « grosse vague de contaminations » au coronavirus qui, selon le personnel hospitalier interrogé par Mediapart, s’annonce « catastrophique ». Le CHA a reçu les « modélisations épidémiques » de l’AP-HP (Assistance publique-Hôpitaux de Paris) et de l’hôpital de Rouen (Seine-Maritime), censées anticiper le nombre de lits de réanimation nécessaires pour surmonter la crise.

Les premières parlent d’une cinquantaine de places, les secondes de 300. « Dans les deux cas, on est sous-dimensionnés », souffle le docteur Morin, qui sait parfaitement que l’hôpital vétuste dans lequel il travaille depuis 5 ans n’est pas prêt à accueillir dignement autant de malades. Le service de réanimation ne dispose que d’une vingtaine d’appareils de ventilation, et tous ne sont pas adaptés, explique-t-il.

« Il n’y a qu’une dizaine de respirateurs de première qualité. Six ou sept sont de deuxième niveau et les quelques autres ne servent qu’aux transferts d’un hôpital à un autre. Ils sont inaptes à une réanimation prolongée. Si on laisse des patients trois jours avec ces respirateurs, on les tue. Or, on sait que les durées de ventilation seront de l’ordre de 3 semaines à 1 mois… » Ici comme ailleurs, tout manque : l’espace, les lits, les blouses, les masques de protection… Plusieurs soignants ont déjà été contaminés.

À Ajaccio, des «tests drive» sont organisés sur prescription médicale. © AFP

Christian Filippi, le président du syndicat régional des pharmaciens de Corse, s’occupe depuis plusieurs jours de la distribution des masques, en tentant de gérer au maximum les flux. Devant le manque criant de matériel, il est forcé de constater que personne n’est assez bien protégé. L’île compte 133 pharmacies, qui sont toutes restées ouvertes, et ont chacune reçu 1 500 masques chirurgicaux et 50 masques FFP2.

« Ce n’est vraiment pas assez, s’alarme Christian Filippi. Il faudrait normalement 18 masques FFP2 par semaine pour tous les soignants qui sont directement au contact des malades testés positifs. Et au moins 18 masques chirurgicaux par semaine pour les autres. On est loin du compte… » Les pharmaciens eux-mêmes sont très mal protégés, puisqu’ils ne disposent au quotidien que d’un seul masque chirurgical qu’ils gardent sur le nez toute la journée, alors qu’il n’est efficient que 4 heures.

Le personnel infirmier court lui aussi après les masques de protection. « Au début, on nous disait qu’il fallait des masques FFP2. Puis, comme il n’y avait pas de stock, on nous a dit que des masques chirurgicaux suffisaient, affirme la présidente de l’Union régionale des professionnels de santé (URPS) des infirmiers libéraux Marie-Claude Milhau. D’abord, on devait être mis en quatorzaine quand on était malade. Maintenant, la règle veut qu’on aille travailler si on est assez en forme. Même si on a des symptômes. »

Selon le président autonomiste du conseil exécutif de Corse, Gilles Simeoni, « personne n’a de masque dans le milieu hospitalier et dans les Ehpad ». « C’est catastrophique, les gens n’en peuvent plus », dit-il. Vendredi, l’Agence régionale de santé (ARS) de l’île a indiqué que huit résidents avaient été testés positifs dans deux établissements de la région ajaccienne. « Parmi eux, on déplore un décès. » La collectivité territoriale finalise « une commande massive » de masques pour parer au plus pressé. « On a les mêmes problèmes qu’ailleurs », confirme le maire (ex-LR) d’Ajaccio, Laurent Marcangeli. Avec toutefois une difficulté supplémentaire : « L’insularité pèse… »

Anticipant la fermeture prochaine de l’aéroport de Paris-Orly, la compagnie aérienne Air Corsica a annoncé la suspension de ses vols vers la capitale. À l’exception de quelques bateaux qui acceptent encore des passagers voyageant avec des autorisations dérogatoires, la plupart des compagnies maritimes ont stoppé leurs liaisons, et se concentrent sur le transport de fret inerte, sans chauffeurs routiers à bord. Sur place, la population se sent coupée du monde.

« Au départ, l’insularité était un avantage, souligne le président indépendantiste de l’assemblée de Corse Jean-Guy Talamoni. Une île, c’est comme une forteresse : tant que le virus n’y pénètre pas, tout va bien. Mais une fois qu’il est à l’intérieur, le danger circule beaucoup plus vite. » Celui qui a touché de plein fouet Ajaccio début mars venait de Mulhouse (Haut-Rhin), où s’était tenu une semaine plus tôt le fameux rassemblement évangéliste à l’origine de nombreuses contaminations.

« Ils étaient une centaine à revenir, raconte le président de l’URPS des médecins libéraux Antoine Grisoni. Ça a créé un foyer énorme. » D’autant plus, ajoute Jean-Guy Talamoni, que ce foyer « n’a pas été pris en charge ». « Les gens ont continué à se promener… » En Haute-Corse, et notamment à Bastia, « le foyer a en revanche été plus modeste, poursuit l’élu, car les personnes venaient d’Italie du Nord et se sont confinées ».

La proximité de la Corse et de l’Italie a très tôt inquiété le personnel soignant et les responsables politiques de l’île. Pendant les vacances scolaires, les allers-retours sont nombreux. « On estime que 50 000 Corses sont rentrés d’Italie » au moment où l’épidémie circulait déjà largement de l’autre côté de la Méditerranée, souligne Antoine Grisoni, qui craint « un scénario à l’italienne ». La question des liaisons maritimes a d’ailleurs divisé la majorité en début de crise.

Certains, comme Jean-Guy Talamoni, plaidaient pour qu’elles soient immédiatement fermées. « Nous sommes dans le monde italien, mais de nationalité française, explique-t-il. On suit la doctrine de la France, en ayant les mêmes risques qu’en Italie. On a donc un temps de retard. Le virus, ça ne l’intéresse pas les papiers d’identité. » Gilles Simeoni considère pour sa part « que le problème, ce n’était pas seulement de fermer les frontières avec l’Italie », les arrivées du continent étant tout aussi risquées.

Aujourd’hui, personne ne veut faire de polémique sur le sujet, bien que tout le monde, à commencer par le président du conseil exécutif de Corse, regrette « le temps de retard » de la France. « Les compétences sanitaires appartiennent à l’État, mais nous avons très vite bougé sur le plan politique », affirme-t-il, évoquant les dix mesures d’urgence que la collectivité territoriale a directement transmises à Matignon pour que la spécificité de l’île soit prise en compte.

Samedi 14 mars, à la veille du premier tour des municipales, Gilles Simeoni fut aussi l’un des premiers responsables politiques à demander officiellement l’annulation du scrutin, après l’annonce, par Édouard Philippe, de nouvelles mesures de confinement. « Les assesseurs, le dépouillement, les embrassades en cas de victoire… C’était une fiction de penser que tout se passerait bien », s’énerve-t-il. En Corse comme ailleurs, plusieurs militants ont été contaminés pendant la campagne.

Sur l’île, l’organisation du premier tour a été jugée d’autant plus « criminelle » qu’elle a inévitablement participé à la propagation du virus. « Ici, beaucoup de citoyens ont quitté Ajaccio et Bastia pour aller voter dans leurs villages d’origine », indique le docteur François Morin. « C’était une bombe à retardement dans les villages », souffle le président du conseil exécutif de Corse, qui dit avoir alerté le préfet sur le sujet, dès le 10 mars.

Envahis de touristes l’été, les villages de montagne sont essentiellement peuplés de personnes âgées le reste de l’année. Ces dernières représentent 29 % de la population insulaire, contre 25 % sur le continent, faisant de la Corse l’une des régions qui compte le plus de séniors. Et donc de personnes à risque face au coronavirus. Marie-Claude Milhau travaille dans un cabinet d’infirmiers d’Ajaccio qui reçoit chaque jour 80 patients, dont 20 ont plus de 90 ans.

Pour tous ceux qui sont remontés se confiner au village, l’accès aux soins est très difficile. Ici, les routes sont connues pour leur sinuosité. « On lutte avec notre géographie, nos capacités et nos incapacités », glisse le maire d’Ajaccio, Laurent Marcangeli. D’où cette question lancinante : « Est-ce qu’il y a des décès, hors hôpital, qui n’ont pas été pris en compte ? » Jeudi, l’ARS annonçait un total de 21 morts. Un nombre forcément biaisé et pourtant déjà très élevé au regard du nombre d’habitants. « La morbidité du Covid est multipliée par deux par rapport à Mulhouse », estime le docteur François Morin.

« On ne peut même pas embrasser les défunts »

Pour répondre à la crise et permettre au plus grand nombre d’être dépistés, des centres de soins ont été ouverts dans des espaces municipaux. C’est notamment le cas à Porto-Vecchio, où le stade Claude-Papi a été réquisitionné. « Pour le moment, il n’y a pas de cas formellement recensés dans l’extrême sud de la Corse », se rassure tout de même le conseiller exécutif autonomiste Jean-Christophe Angelini, arrivé en tête au premier tour des municipales dans cette commune. À Ajaccio, des prélèvements par drive sont également organisés sur prescription médicale.

Dans une telle situation, les pharmacies jouent aussi un rôle majeur. « Ce sont des phares en ce moment, confie Christian Filippi. Ceux qui ne savent pas trop où aller viennent d’abord chez nous. » Selon le président du syndicat régional des pharmaciens de Corse, les officines de l’île se sont organisées pour doubler les gardes, instaurer des mesures de protection et fermer leurs portes plus tôt afin d’inciter les gens à ne pas sortir la nuit. Pour éviter que les malades se déplacent, certaines mairies assurent même le portage des médicaments.

Ces différentes soupapes sont indispensables tant la situation de l’hôpital public est critique. Dimanche 22 mars, le Tonnerre, un porte-hélicoptères de la marine nationale, a fait son entrée dans le port d’Ajaccio pour évacuer 12 personnes atteintes du coronavirus vers Marseille et libérer ainsi quelques lits de réanimation. « Mais la crise va durer au moins trois mois, s’inquiète le docteur François Morin. Tous les hôpitaux seront saturés. Il faut qu’on puisse tenir sur la durée. »

Pour le médecin, la crise « met en avant des années de déni de ce que doit être l’hôpital public ». « On a une médecine de qualité, un bon personnel, une bonne formation, mais on est largement déficitaire par rapport à d’autres pays comparables », dit-il. Les responsables politiques de l’île le reconnaissent aisément : l’hôpital d’Ajaccio n’est absolument pas taillé pour affronter l’épidémie. « Le personnel hospitalier travaille dans des conditions désastreuses depuis des années », affirme le président de l’Assemblée de Corse Jean-Guy Talamoni.

En mai 2019, l’ex-ministre de la santé Agnès Buzyn visitait le nouvel hôpital d’Ajaccio, toujours fermé. © Twitter/LMarcangeli

Ici comme ailleurs, les réductions budgétaires, décidées par les gouvernements successifs, ont eu raison de la qualité du système public. « C’est un problème ancien, note la conseillère exécutive Bianca Fazi, urgentiste à Ajaccio et chargée des questions de santé au sein de la majorité insulaire. Pour moi, ça remonte à Juppé en 1995. » Un nouvel hôpital doit bientôt ouvrir ses portes, mais il a été pensé de telle façon qu’il comptera encore moins de lits et plus d’ambulatoire.

« Personne n’a anticipé l’ampleur de la catastrophe », dénonce Antoine Grisoni. Le président de l’URPS médecins libéraux regrette que les plans prévus pour ce type de crise « n’intègrent pas les libéraux comme acteurs privilégiés ». « On nous cite comme pivot du système, mais quand on doit envisager la santé de manière collective, on nous laisse de côté. » L’urgence nécessite pourtant de mobiliser un maximum de monde. « La question des moyens humains va très vite se poser », confirme Bianca Fazi.

Parmi le personnel soignant, certains commencent sérieusement à s’agacer contre l’administration sanitaire. « On a l’impression que les ARS et la direction générale de la santé sont hors-sol », affirme le docteur François Morin. « L’ARS est prise en étau entre les injonctions nationales et la réalité du terrain, complète Antoine Grisoni. Elle ne dispose ni des moyens ni des dispositions légales pour donner entière satisfaction aux professionnels de santé. »

Les élus insulaires, ordinairement très critiques, n’ont pas envie de pointer telle ou telle responsabilité. « Ce n’est pas le moment des polémiques », estiment-ils en chœur. Quel que soit le bord auquel ils appartiennent, tous assurent travailler collectivement avec l’ensemble des représentants de l’État, afin de sortir au plus vite de la crise. Certains déplorent toutefois la lenteur des décisions, incompatible avec l’urgence du terrain.

Ce fut notamment le cas au sujet de la chloroquine, un anti-paludique qui fait actuellement l’objet d’essais cliniques. Le 26 mars, après plusieurs jours de tergiversations, le ministre de la santé Olivier Véran a finalement autorisé sa prescription, par voie de décret et de façon très encadrée. Bien avant cela, Gilles Simeoni, soutenu par le conseil régional de l’Ordre des médecins, avait demandé que la Corse soit associée aux expérimentations.

« Ici, il n’y a pas de polémique sur le sujet », tranche Jean-Guy Talamoni. Selon le maire d’Ajaccio, Laurent Marcangeli, plus mesuré sur le sujet, l’hôpital de sa commune avait pris les devants en faisant l’acquisition d’un stock de médicaments. « On va le proposer en traitement sur les premiers symptômes, indique le docteur François Morin. C’est un choix éthique, on ne peut pas ne pas le faire. Ça peut sauver des vies. Si on attend la fin des tests dans les règles de l’art, on aura combien de morts en plus ? »

Jour après jour, de nouvelles difficultés émergent. La présidente de l’URPS des infirmiers libéraux, Marie-Claude Milhau, ne cesse d’alerter l’ARS sur la question du ramassage des déchets, qui ont un portage virologique très important. « Normalement, il devrait y avoir, pour les patients contaminés, une évacuation faite à domicile par une société agréée, dit-elle. Un responsable de l’ARS m’a répondu que c’était à nous de le faire. » Si les patients utilisent les poubelles communes, le virus va se propager. Si les infirmières s’en chargent, elles s’exposent davantage encore.

L’après-hospitalisation est également dans toutes les têtes. Car il faut pouvoir trouver – voire créer de façon éphémère – des structures médicalisées capables d’accueillir les patients qui n’ont plus forcément besoin de rester au CHA, mais sont encore trop contagieux pour rentrer chez eux. Les bungalows isolés d’un centre de vacances de Porticcio ont été envisagés, mais l’ARS bloque encore. « Ils disent qu’il n’y a pas de nécessité à ce stade, explique le docteur François Morin. Or, pour nous, c’est impératif de dégager des lits. »

Pour tous les autres habitants, le confinement – et son hashtag local #StateInCasa – reste de mise. Y compris dans les villages les plus reculés. L’accès aux plages est interdit. Comme partout ailleurs, les cérémonies funéraires sont elles aussi strictement encadrées. « Ici, il y a une grande culture du deuil. On ne peut même pas embrasser les défunts, c’est une déchirure, glisse Marie-Claude Milhau. À l’hôpital, certaines personnes âgées meurent seules. »

Comme plusieurs autres édiles, le maire d’Ajaccio, Laurent Marcangeli, a pris un arrêté pour suspendre les chantiers du BTP, malgré la volonté initiale de la préfecture. « Si on veut que la crise sanitaire ne dure pas, il faut agir. Tout ce qui n’est pas de la santé ou de l’alimentaire n’est pas urgent », estime le docteur François Morin. « L’essentiel de nos indicateurs sont dédiés à la crise sanitaire », assure de son côté le conseiller exécutif Jean-Christophe Angelini, qui préside l’Agence de développement économique de la Corse (ADEC).

Un plan d’urgence et de sauvegarde de l’économie a tout de même été lancé. Car l’heure est grave, ajoute l’élu insulaire : « Si le tourisme et le BTP s’installent dans une récession profonde, il y a un risque de péril mortel pour notre économie. » Le ravitaillement alimentaire et des besoins de première nécessité est quant à lui assuré. Il n’a d’ailleurs jamais été question d’arrêter ou de ralentir le fret. « À l’heure de la mondialisation, les flux et les échanges ne sont pas rompus », conclut Jean-Christophe Angelini.

Ellen Salvi et Khedidja Zerouali


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