Pourquoi la corruption ne gêne pas les électeurs

Par

Paradoxe de la démocratie, les électeurs qui rejettent par principe la corruption s'empressent généralement de réélire un dirigeant condamné pour corruption. Des chercheurs menés par Pierre Lascoumes publient une vaste enquête sur «le favoritisme et la corruption à la française». Compte-rendu.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Lors de la récente élection municipale de Corbeil-Essonnes, la victoire de l'équipe sortante, qui avait été invalidée pour fraude, est venue confirmer à quel point les règles politiques pratiques s'avèrent souvent plus puissantes que les principes de la morale démocratique et même, parfois, que les normes de droit. Comment comprendre autrement la remarque en forme d'aveu d'impuissance formulée par la sociologue Dominique Schnapper dans son livre d'observation-participation au sein du Conseil Constitutionnel dont elle fut neuf ans membre: «A quoi bon annuler une élection, avancent les conseillers, lorsque le candidat invalidé va être triomphalement réélu?».

C'est l'une des énigmes démocratiques classiques qui s'est trouvée ainsi de nouveau soulignée dans le fief de Serge Dassault: alors qu'interrogés par sondages les citoyens se déclarent de plus en plus persuadés d'un haut niveau de corruption de leurs élus et dirigeants politiques, et confient leur ferme réprobation, ces mêmes citoyens n'en tiennent que très rarement rigueur devant les urnes.

Depuis plus d'un siècle le paradoxe intéresse les observateurs américains de la politique. Dès 1904, The Shame of the Cities, une vaste enquête journalistique de Lincoln Steffens dénonçait, dans la plus pure tradition du muckracking, tout en essayant de le comprendre, l'échec des politiques de lutte anti-corruption dans six grandes villes. Souvent débarrassée de jugements moraux naïfs, toute une littérature noire, de La Moisson rouge au Petit Caesar, documentera le phénomène en attendant qu'à la fin des années 1960, le sociologue John A. Gardiner vienne étudier une ville de la côte Est qu'il choisit d'anonymiser en lui donnant le nom fictif de Wincanton. Il rompt avec les approches normatives et/ou idéalistes de la politiques en refusant de comparer la situation de la ville qu'il étudie avec ce que serait celle d'une cité vertueuse, il neutralise également tous les éléments personnels qui invitent à une lecture psychologisante pour mieux s'intéresser à une réalité sociale sur laquelle il ne porte pas de jugement : la «corruption».

Une définition pas seulement juridique

C'est dans le sillage de ce travail pionnier publié en 1970 (The Politics of corruption) que s'inscrit la première grande enquête menée en France sur la « probité publique » et dont les résultats viennent de paraître sous la forme d'un volume dirigé par Pierre Lascoumes, Favoritisme et corruption à la française (Presses de Sciences Po). Un travail collectif ambitieux qui frappe d'abord par la sophistication de son dispositif d'enquête.

Dans un long prologue, le sociologue Pierre Lascoumes, auquel on devait déjà un livre important sur Les Elites irrégulières, expose le choix retenu de trois monographies préalables de villes : Mélisse, Plaise et Oroncour. Trois communes qui ne figurent sur aucune carte de France, trois villes dont les noms ont été modifiés et les traits stylisés de manière à produire trois idéaux-types, débarrassés de logiques personnelles et de noms propres encombrants pour une compréhension proprement sociologique – à mille lieues donc d'une démarche judiciaire et, quasiment toujours, journalistique. Le souci épistémologique a même conduit les enquêteurs à retenir à côté des deux villes terrains dans lesquelles le maire a connu des ennuis judiciaires avant de revenir en politique (l'une de gauche, l'autre de droite), une troisième ville test dans laquelle aucune « affaire » majeure n'est survenue. Là encore une démarche qui tranche avec celle d'un juge ou d'un journaliste, qui l'un comme l'autre s'intéresse par définition à la seule déviance.

C'est sur la base de ces trois monographies de villes que l'équipe de chercheurs (parmi lesquels Bruno Cautrès, Jean Chiche ou Nonna Mayer) a conçu, d'une part un questionnaire de sondage administré à plus de deux mille personnes en face à face et, d'autre part, des focus groups, lors desquels des personnes étaient invitées à dialoguer sur les questions de probité et de corruption. L'observation des trois villes a notamment permis d'opérer un travail de clarification lexicale et de préciser ce qu'on pouvait entendre par « corruption », la définition strictement juridique, bien trop stricte, ayant d'emblée été écartée.

Juristes, journalistes, politiques: des entrepreneurs de morale

C'est également ce travail de terrain qui a permis de définir, tâche au moins aussi importante, l'envers de la corruption, i.e. ce qu'attendent les citoyens de leurs élus et dirigeants politiques. Seule la saisie conjointe du verso et du recto permet en effet de s'affranchir des modèles démocratiques idéalistes vantés par tous les entrepreneurs de morale (juristes, journalistes ou politiques eux-mêmes) mais dont le seul effet consiste à servir d'obstacle à toute forme de compréhension des phénomènes de corruption.

Pour analyser les «débordements de rôles» politiques, il faut d'abord, note logiquement Lascoumes, appréhender ce que sont pour les citoyens les « rôles » politiques. S'inscrivant dans la suite de nombreux travaux de sociologie politique français des vingt dernières années sur la politique locale notamment (ceux de Jacques Lagroye, Jean-Louis Briquet, Frédéric Sawicki, Florence Haegel...), Lascoumes propose une catégorisation des attentes en matières de rôles politiques, selon d'une part les fonctions (représenter, délibérer) et, d'autre part, les façons d'agir (autorité, proximité). A partir de ce tableau caractérisant les rôles politiques, on peut symétriquement construire un tableau des débordements de rôles, qui permet de distinguer entre clanisme (représentation et autorité), localisme (représentation et proximité), autoritarisme (délibération et autorité), clientélisme (délibération, proximité).

L'analyse fine des attentes de rôles, et de ce qui est perçu comme des débordements, à travers notamment les discours de justifications des pratiques que déploient les citoyens des trois communes observées, permet de mettre en évidence ce que les chercheurs anglo-saxons nomment « implicit trading », désignant les mises en balance des avantages et des inconvénients de certaines façons de faire de la politique de la part d'un élu. Ces manières de peser le pour et le contre prennent des formes très diverses et ne correspondent pas à l'idéal démocratique de certains d'un électeur rationnel capable de dresser un bilan coût-avantage digne d'un arrêt du Conseil d'Etat.

Seule la saisie de ces représentations ordinaires de la politique, souvent très loin des catégories normatives idéalisées, permet de comprendre ce qui ne se révèle qu'en apparence un paradoxe : le décalage entre la condamnation par principe de la corruption des élus et le fait de revoter pour son maire après qu'il ait été condamné pour corruption.

Fragilité éthique de la fonction politique

En conclusion d'un volume dont la richesse est à la mesure de la sophistication de l'enquête menée, Pierre Lascoumes reprend trois hypothèses désormais étayées par cette recherche. Premièrement, il existe une fragilité éthique de la fonction politique, qui « semble facilement sujette aux débordements. Le rôle politique (apparaissant) comme étant à double face : d'un côté il est cadré par un ensemble de règles et de devoirs, souvent idéalisés ; mais d'un autre, il donne aisément lieu à des débordements, aussi bien sous l'influence de l'hubris (de démesure) que de pressions économiques ou idéologiques. ». Deuxièmement, c'est l'ambivalence de cette « perception simultanée en noir et blanc de la fonction politique qui explique en grande partie le degré parfois élevé de tolérance à l'égard des débordements de rôle des élus ». Et Lascoumes ajoute : « C'est surtout la large diffusion de la représentation de la fonction, du “métier” politique, comme d'une activité à risque, potentiellement corruptrice, qui explique la tolérance aux débordements. » Troisièmement, «cette vision en partie désenchantée de la politique ne conduit pas à une généralisation négative».

Où l'on se rend compte que face à la corruption politique les citoyens ordinaires, fermes sur les principes dans leurs déclarations faites aux sondeurs mais plus réalistes dans leurs appréhensions de situations concrètes, se font en quelque sorte souvent plus sociologues que tous les entrepreneurs de morale qui, préférant regarder toujours le monde tel qu'il devrait être, s'avèrent incapables de le saisir tel qu'il est.

 

 

Pierre Lascoumes (dir.)

Favoritisme et corruption à la française

Presses de science po

284 pages, 26 euros

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale