François Hollande affûte son présidentialisme

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En annonçant son intention de taxer les hauts revenus à 75 %, le candidat socialiste a pris de court son entourage. Façon de rappeler : «le chef, c'est moi». Mais celui-ci ne veut pas épiloguer, préférant appuyer une mesure qu'il n'a pas franchement vu venir.

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Derrière l'annonce de campagne, la stratégie s'affine. Au-delà de son habileté comptable, l’annonce de François Hollande d’une nouvelle tranche d'imposition à 75 % pour les revenus excédant 1 million d'euros (lire ici le parti pris de Laurent Mauduit), indique au moins qu’un débat tactique a été tranché en interne. Depuis deux semaines et l’entrée en campagne de Nicolas Sarkozy, l’entourage socialiste se divisait sur l’attitude à adopter : s’en tenir au programme et à lui seul, ou y ajouter des mesures au gré de la campagne. La première option avait la faveur des plus «responsables» de l’entourage, comme le directeur de la communication Manuel Valls, estimant qu’il fallait s’en tenir à une «ligne mendésiste» se limitant au projet et sans promesses de circonstances.

Le débat a été mené lors du conseil politique du candidat PS la semaine dernière. «Ça devenait inévitable de contre-proposer et non plus seulement dénoncer, explique un proche de Martine Aubry. Cela permet d’éviter les séquences médiatiques trop longues autour de Sarko, et surtout de relancer le débat autour de nos valeurs et non des siennes. Mieux vaut recentrer sur la taxation des riches, ou sur le blocage des prix du pétrole, plutôt que sur un référendum sur les chômeurs…»

Petit hic dans la mise en scène de l’annonce, la proposition a d’abord été balbutiée par Hollande sur TF1 (évoquant d’abord ceux qui «gagnent un million d’euros pas mois» avant de se reprendre et corriger : «un million d’euros par an»), avant d’être carrément esquivée par l’un de ses proches, Jérôme Cahuzac, quelques minutes après sur France-2.


Le président de la commission des finances semble étonné, et cache à peine son scepticisme. Si une partie du staff était au courant de l’annonce de Hollande («On m’a dit : “il va faire une annonce sur l’impôt des riches”», raconte un cadre socialiste), l’on peine à croire que le chargé du budget dans l’équipe de campagne ne l’ait pas été. Une dizaine de responsables de l’équipe de François Hollande ont été contactés par Mediapart ce mardi, en vain. Un seul a rappelé, pour ne rien dire. Si ce n’est : «Il faut demander à Pierre Moscovici. Ah, il ne vous rappelle pas. Rassurez-vous, nous non plus…»

Seul embryon de version officielle, un mail aurait été envoyé aux membres de l’équipe resserrée pour les prévenir de cette annonce, peu avant l’intervention sur TF1. Le porte-parole Bernard Cazeneuve admet avoir reçu un SMS avant l’émission l’informant de la proposition. Et s’il dit ne pas avoir participé aux discussions sur le sujet, il juge que «cette annonce se situe dans l’affinement du discours du Bourget». Mais pas plus d’information sur le mécanisme de prise de décision, dont l’hypothèse la plus probable reste qu’elle a été individuelle. «François sollicite énormément d’avis, il s’inscrit dans un processus coopératif, assure Cazeneuve. Mais à la fin, il assume la responsabilité de trancher les sujets.»

Hollande seul décisionnaire

François Hollande semble se complaire de plus en plus dans le costume du présidentialisme, selon lequel lui seul décide en dernier ressort. Et tant pis si la méthode peut provoquer parfois quelques couacs à gauche, où ce n’est pas vraiment la culture maison. Certains ont encore du mal à se faire à cette vision personnalisée du pouvoir, qui s’imprime déjà dans la pratique des groupes parlementaires PS, par exemple lors du vote en faveur de la loi sur la négation du génocide arménien, ou lors de l’abstention sur le mécanisme européen de stabilité (MES). A chaque fois, Hollande donne la consigne, et les députés et sénateurs, majoritairement, opinent ou se font porter pâles.

Déjà discutée lors du dernier conseil de campagne, mais sans qu’une décision ait été alors prise, cette proposition a été assumée et affirmée par François Hollande, depuis le salon de l’agriculture ce mardi. «J'avais depuis longtemps cette idée face à des rémunérations qui peuvent être excessives, indécentes, a-t-il dit. Certains dirigeants gagnent jusqu'à 250 années de smic en un an. Est-ce que c'est normal, acceptable ? L'effort doit être demandé à tous. Ceux qui gagnent le plus doivent montrer l'exemple. C'est un signal qui est envoyé, un message de cohésion sociale. C'est faire acte aussi de patriotisme d'accepter de payer un impôt supplémentaire pour redresser le pays.»

A propos de l’apparente découverte de Cahuzac, il lance : «Maintenant, il est au courant. C’est normal que je prenne un certain nombre d’initiatives. Je suis le candidat.» «Cahuzac a un problème d’ego, assure un dirigeant socialiste proche de la première secrétaire. Surtout quand il perd un arbitrage…» Garant de l’orthodoxie budgétaire dans l’entourage Hollande, le député va devoir se faire à l’idée que son candidat peut aussi parfois «trancher à gauche».

«Je ne crois pas qu’il n’était pas au courant, explique Olivier Faure, proche de Jean-Marc Ayrault. Il savait très bien que François allait dans ce sens.» Pour cet ancien directeur de cabinet de Hollande, «on n’est pas dans l’absolue nouveauté, mais dans la remise au goût du jour de propositions de loi socialistes», et cette proposition de nouvelle tranche d'impôt a déjà été évoquée pour le 20 heures de TF1 la semaine d'avant. Les socialistes n’entendent pas se laisser enfermer dans un débat sur l’improvisation dans l’équipe de campagne. «Avec Sarkozy, tout est improvisation !, s’irrite Faure. Aucun chiffrage, des référendums sans intitulés… Nous, on se pose la question : “Est-ce que c’est juste ou pas?” et on assume une certaine réactivité…»

Soutien général au PS

Dans les médias, les ténors du PS se sont succédé dans la matinée pour se réjouir de l’annonce. Comme Ségolène Royal, pour qui «c'est une des missions de la gauche de faire de la justice fiscale et de faire reculer les inégalités». Ou Bertrand Delanoë, pour qui «il faut avoir le courage qu'a François Hollande de dire la vérité : il faudra faire un effort». Jean-Marc Ayrault a lui estimé que son champion «a voulu frapper fort, adresser un message fort à tous les Français : que l'indécence ça suffit, qu'on ne peut plus continuer comme ça, qu'il y a des efforts à faire dans tout le pays mais que certains s'en exonèrent !». Le député PS du Rhône et économiste, Pierre-Alain Muet, a lui évoqué une «mesure rooseveltienne», en référence au New Deal, qui avait «augmenté très fortement l'imposition sur les très, très hauts revenus, la faisant passer à 60 %, puis à 80 %».

A l’aile gauche du parti, Benoît Hamon se félicite lui aussi de la nouvelle. «La proposition d’une tranche exceptionnelle d’impôt a déjà été évoquée à maintes reprises, rappelle-t-il, lors des conventions du PS sur le projet.» Conscient de la relative portée d’un finalement assez faible matraquage fiscal, il estime que «cela permet de compléter le dispositif fiscal en mettant à contribution très concrètement les très haut revenus, qui ne cessent d’augmenter, alors que le salaire moyen stagne à 1 600 euros depuis si longtemps…».

Dans l'entourage de Jean-Luc Mélenchon, on se contente de rappeler que le programme du Front de gauche prévoit une taxation à 100 % au-dessus de 360 000 euros par an. «Cette proposition ne visera que les patrons du CAC 40 et les grands sportifs», dit ainsi le communiste Olivier Dartigolles. «On assume complètement le caractère dissuasif de notre mesure, réplique Olivier Faure. Mais avec l’idée que les hauts revenus participent au redressement de la France, plutôt que de penser à fuir pour planquer son magot. On parle quand même de personnes qui ne pourront pas s’acheter un deuxième yacht… On veut faire émerger la notion de salaire maximal, sans l’imposer, car nous ne sommes pas des planificateurs…»

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Toutes les personnes citées dans cet article ont été jointes par téléphone ce mardi, à l'exception de François Hollande, Jean-Marc Ayrault, Pierre-Alain Muet et Ségolène Royal. Plusieurs autres n'ont pas donné suite.