Police et délinquance : des objectifs chiffrés à la décimale près

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Plusieurs documents internes attestent la « culture du résultat » exigée des policiers. En ce mois de mars, la place Beauvau a même déjà fixé des « objectifs » quantifiés au pourcentage près pour les mois qui viennent. Au point que l'on peut deviner quel sera le bilan policier de l'année 2008... dès maintenant.

Lire aussi : fabrique des statistiques et culture de la performance.

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Les chiffres de la délinquance 2008, qui tomberont début 2009, sont déjà connus. Ou presque. Disons que leurs pourcentages sont déjà définis, à la décimale près. Dans le jargon ministériel, cela s’appelle «les objectifs 2008 en matière de sécurité intérieure». Le document, à diffusion restreinte, date du 4 mars. Il est signé de la manageuse en chef : Michèle Alliot-Marie (cf.

Facsimilé Circulaire des «objectifs» 2008 pour la sécurité intérieure Facsimilé Circulaire des «objectifs» 2008 pour la sécurité intérieure
).

 

Au grand patron de la police nationale et aux différents préfets à qui elle s’adresse, la ministre de l’Intérieur fait dans le genre coaching : «Votre action devra se traduire en 2008, demande-t-elle, par une nouvelle baisse d’au moins 100.000 faits de la délinquance générale, soit 3%. La délinquance de proximité devra diminuer d’au moins 80.000 faits, soit 5%.» Il est question de «gain d’efficacité incontestable», de «gisements importants d’amélioration de notre performance globale», de «tendance générale», de «synergie», d’«améliorer le management» ou «la qualité du service public».

 

Le marché de-la-délinquance-qui-baisse, en quelque sorte, est découpé en quatre secteurs, appelés ici «priorités» : «mieux lutter contre les violences aux personnes», «renforcer les actions menées contre le terrorisme» (qui doit être combattu «avec acharnement»), «renforcer la lutte contre les violences urbaines» et celle «contre la criminalité organisée».

 

Pour ce faire, l’entreprise Police a tout prévu. Ainsi, la maison mère de la place Beauvau ne se contente pas de prédire avec dix mois d’avance la future baisse de la délinquance ; elle décortique même comment cette dernière va s’effectuer. Nom de code de l’opération : «faire des forces de sécurité intérieure un modèle de modernisation de l’Etat ». «Je veux parvenir, exige Michèle Alliot-Marie, à une police technique et scientifique de masse, au service des victimes de la délinquance quotidienne

 

Le fichier automatisé des empreintes génétiques qui « compte actuellement plus de 600.000 profils » est par exemple sommé de « passer à deux millions d’empreintes d’ici 2010». En clair, gendarmes et policiers : va falloir faire défiler les clients aux détecteurs d’empreintes! Pour le reste, un terme managérial revient à plusieurs reprises dans le document. Celui de la « mutualisation » entre police et gendarmerie. La circulaire suggère le développement d’«espaces de coopération fructueuse».

 

Sur la fin, on sent tout de même une certaine retenue dans les termes choisis. Peut-être même une gêne, par rapport à ce qui apparaît comme l’objectif n°1 de la circulaire: «la promotion de la culture du résultat ne doit pas occulter les aspects qualitatifs».

 

Voilà donc pour l’ordre de mission expédié le 4 mars par le siège national (le ministère) à ses succursales (les directions centrales de la police), priées de bien vouloir remettre « avant le 15 mars […] les objectifs départementaux, voire infra départementaux fixés pour 2008, au moyen d’un document opérationnel les décrivant et les chiffrant brièvement ».

 

Facsimilé Circulaire des «objectifs» 2008 pour la sécurité intérieure Facsimilé Circulaire des «objectifs» 2008 pour la sécurité intérieure

« Votre objectif devra se traduire par…»

Ce qui fut fait, comme l'atteste une «

«Note de service» «Note de service»
 » interne à Direction centrale de la sécurité publique, envoyée à tous les départements, en quelque sorte les détaillants, et que Mediapart s’est procurée.

 

Là encore, tout semble écrit à l’avance. Le bilan et ses explications : « Votre objectif devra se traduire […] par l’élucidation globale de 40% des crimes et délits et de 12% des infractions de proximité […]. Les cambriolages et les vols à la roulotte feront l’objet de déplacements de 100% pour les premiers et d’au moins 80% pour les seconds […] Un tableau de bord particulier à l’activité PTS (Police technique et scientifique, NDLR) est en cours de finalisation et vous sera prochainement communiqué […] L’utilisation de la PTS, la recherche de renseignements rémunérés et de témoignages sous x seront privilégiés dans la lutte contre les phénomènes de violences urbaines […] La lutte contre l’insécurité routière sera poursuivie par une augmentation de 5% du nombre d’heures fonctionnaires consacrées aux contrôles routiers […] Une progression de 5% des I.R.A.S (Infractions générées par l'activité des services, c’est-à-dire tous les délits constatés sans qu’ils aient fait l’objet d’une plainte, NDLR) semble tout à fait réaliste dans le domaine de la lutte contre le travail non déclaré, les trafics et usages de stupéfiants, notamment des infractions à caractère local, c’est-à-dire des trafics à l’échelle des secteurs et des quartiers.»

 


Dans ce même document, rédigé le 14 mars par le directeur central de la Sécurité publique, Eric Le Douaron, la couleur est également annoncée en matière de présence policière dans la rue pour les mois à venir. Celle-ci devra augmenter «d’au moins 5%». Pour y parvenir, plusieurs pistes sont offertes : «la lutte contre l’absentéisme médical» ou «la fermeture de bureaux de police non indispensables». Dans le monde des entreprises, cela porte un nom : la rationalisation.

 

«Note de service» «Note de service»

Gestion de stocks

La traduction locale de cette vision de plus en plus comptable du fait policier est réelle. Certains patrons de Direction départementale de la Sécurité publique n’ont d’ailleurs pas attendu les dernières orientations du ministère pour se plier à l’esprit d’entreprise de la maison Intérieur. Prenons celui de la Manche, Philippe Bourgade, qui a par exemple annoncé, dès le 2 janvier, la mise en place de «

Tableau de bord Tableau de bord
» au sein de ses services. Ceux-ci vont permettre de suivre à la trace le travail des policiers.

 

 

Le ton de la note explicative, dont Mediapart a obtenu copie complète, est digne d’un mémo de chef d’entreprise : «Toute gestion d’un service, quel qu’il soit, ne peut se faire à l’aveuglette et sans comparatifs référentiels», prévient le commissaire divisionnaire pour commencer. Qui enchaîne : «Tout manager ou chef de service se doit de disposer d’un tableau de bord évolutif afin de mieux analyser et comprendre les forces et les faiblesses de son service (…) Tout chef de service doit désormais rendre des comptes sur ses résultats

 

Un peu plus loin, ce patron local de la Sécurité publique concède qu’une telle démarche est encore peu habituelle dans la police : «Je suis très conscient que la tenue de ces tableaux représente une surcharge administrative non négligeable (…). Après la première période d’adaptation, je suis sûr que les mécanismes se mettront en place», dit-il, rassurant.

 

S’ensuivent onze pages de tableaux, pour l’heure encore non renseignés, où sera répertoriée bientôt toute l’activité policière du département. Brigade par brigade. Puis policier par policier (cf.

document document
). Avec, pour chacun d’entre eux, les «stocks» de dossiers mensuels, les plaintes traitées, les plaintes transmises (au procureur de la République, NDLR)... Dans le privé, cela aussi porte un nom : le «reporting».

 

 

Ainsi, la boucle est bouclée. D’un document l’autre, c’est donc bien la même logique qui court, depuis le sommet de la pyramide hiérarchique jusqu’au niveau du commissariat local ; du ministre au fonctionnaire, du PDG au salarié, si l’on peut dire. La logique d’une approche du tout-statistique, et de la délinquance et du travail policier.

 

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A son arrivée place Beauvau, en juillet 2002, l’actuel président de la République avait eu ces mots : «Les responsables de la police et de la gendarmerie devront travailler en fonction d'objectifs précis et seront évalués en permanence. De leurs résultats dépendra leur carrière.» Depuis, chaque année, la publication des chiffres de la délinquance est devenue un rituel, un moment fort du pays. Les bilans, à peine discutés, semblent aller de soi. Leur logique même, leur fabrication, sont finalement assez peu discutées. Le rouleau compresseur de l’évidence et des 20h triomphe. Les documents sur lesquels nous nous arrêtons semblent pourtant montrer qu’il y a matière à discuter. Le débat, entamé entre autres cet automne par les auteurs de Police – Des chiffres et des doutes, reste donc d'actualité. Plus que jamais.