Municipales : la faillite des sondages

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Les enquêtes d’opinion réalisées avant le premier tour des élections municipales ont sous-estimé le Front national et surestimé le PS, selon une étude de l’Observatoire de la vie politique et parlementaire. Elles ont pourtant été abondamment commentées dans les médias et prises pour argent comptant par les politiques.

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Avant le premier tour, la ministre socialiste Marie-Arlette Carlotti se voyait déjà apporter Marseille à la gauche, « où vivent de plus en plus de bobos », disait-elle, grâce à sa victoire dans le 3e secteur. Un sondage début mars ne l’avait-il pas annoncé ? Elle a été largement battue. Quant au candidat du PS dans la ville, Patrick Mennucci, il est tombé des nues dimanche 23 mars en découvrant son score. Encore donné à 28 % par un sondage le 19 mars, il a finalement atterri à 20,77 %. Loin derrière l’UMP Jean-Claude Gaudin. Mais aussi derrière le Front national Stéphane Ravier, dont le score fut finalement bien plus élevé que ce que les enquêtes d’opinion lui prédisaient.

À Grenoble, aucun sondage n’avait non plus donné l’écologiste Éric Piolle devant le socialiste Jérôme Safar. Dimanche soir, bien des candidats socialistes, largement shootés aux sondages d’opinion, n'en sont pas revenus de la maigreur de leur score. Si bien qu’un proche de François Hollande se demande si « l’écart croquignolet entre les sondages et les résultats ne remet pas en cause le bien-fondé même de l'exercice ».

Le Dauphiné Libéré, 18 mars Le Dauphiné Libéré, 18 mars

Un recensement des sondages d’avant le premier tour dans une vingtaine de villes significatives, établi par l’Observatoire de la vie politique et parlementaire et le Cercle Colbert, démontre combien le score du PS a en général été largement surestimé, tandis que celui du Front national est quasi systématiquement sous-estimé.

Dans les enquêtes de février et de mars, sur lesquelles s’est fondé l’Observatoire, l’UMP est en général assez bien évalué. Mais le score du PS dans les enquêtes d’opinion est presque toujours bien plus haut que ce qu’il sera finalement : entre + 8 et + 9 à Marseille, + 7 à Amiens, entre + 6 et + 7 à Perpignan, + 6 à Grasse, + 5,5 à Laval, entre + 4 et + 5 à Reims, + 3,7 à Toulouse, + 2,7 à Carpentras, etc.

À l’inverse, le score du FN est très souvent bien en deçà de ce qu’il sera finalement : – 9,3 à Carpentras, entre – 8 et - – 9 pour Robert Ménard à Béziers, entre – 5 et – 6 à Perpignan et Hénin-Beaumont, entre – 3 et – 4 à Strasbourg, entre – 3 et – 6 à Reims, entre – 2,5 et – 5,5 à Avignon, entre – 2,7 et – 4,7 à Cannes, etc. À Grasse, Amiens, Aix-en-Provence, et Bourg-en-Bresse, en revanche, le score du FN est conforme.

lepoint.fr, 9 janvier 2014 lepoint.fr, 9 janvier 2014

À ce constat, les sondeurs opposent des arguments connus. Ils disent qu’ils ne sont pas là pour prédire les résultats, mais approcher au plus près la réalité à un instant donné. Ils assurent que la participation est difficile à appréhender car les électeurs se décident au dernier moment – même s’ils avaient plutôt anticipé le record d’abstention observé dimanche 23 mars. Ils font valoir que les municipales sont un scrutin particulièrement compliqué pour eux, car au contraire des présidentielles les échantillons sont trop petits (en général de 500 à 600 personnes, sondées par téléphone).

Par ailleurs, ils admettent toujours avoir un problème à mesurer le Front national. « Malgré la “dédiabolisation”, il reste un vote caché », assure au Monde Frédéric Dabi, de l’Ifop. Ils assurent surtout que, pour l’essentiel, leurs résultats sont situés dans la marge d’erreur, estimée à environ 4 points quand le sondage comporte un échantillon aussi restreint. Et que ce n’est pas de leur faute si les journalistes ne signalent pas cette marge d’erreur qui relativise les données brutes.

Selon l’Observatoire des sondages, site critique qui effectue une veille permanente sur les enquêtes d’opinion, ces arguments ressassés ne lèvent pas un certain nombre de zones d’ombre méthodologiques : par exemple les recettes des instituts pour “redresser” les scores (du FN, par exemple) ou bien le fait de savoir si les sondeurs respectent les quotas permettant d’obtenir le fameux « échantillon représentatif ». Dans Libération, le chercheur Jean-Yves Dormagen pointait lui aussi la faible représentativité des échantillons.

Les sondeurs sont souvent les premiers exposés après une sanction électorale non prévue. Mais en réalité, ils ne sont pas les seuls à blâmer. En période électorale, la litanie des sondages semble constituer la trame narrative de fond de la campagne dans bien des rédactions. Grands consommateurs d’enquêtes d’opinion pendant les campagnes, de nombreux médias (télés, radios, presse écrite, certains sites internet) commentent le moindre point gagné, la moindre inversion de courbes. Alors que ces mouvements n’ont statistiquement aucune réalité et se situent souvent dans la marge d’erreur. Ils n’hésitent pas non plus à commenter (sans l’indiquer) des sondages de second tour, alors même que le premier n’a pas eu lieu. Durant toute l’année, les responsables des instituts sont contactés par les médias pour se faire les exégètes de l’air du temps, indiquer la météo de « ce que pensent les Français ». Le soir des élections, des sondeurs commentent les résultats avec les journalistes. La « surprise » des résultats passée, personne ne s'interroge sur ce qui peut l'expliquer, et rien ne change. Depuis une semaine, les enquêtes d'opinion pour le second tour ont fleuri de plus belle.

Également complices, les politiques eux-mêmes, qui vivent les yeux rivés sur les enquêtes d’opinion, jusqu’à faire de sondeurs leurs proches conseillers politiques. Par une sorte d’auto-intoxication mutuelle, un microcosme finit par se convaincre d’une réalité qui n’est pas forcément étayée. Ce fut typiquement le cas lors de la présidentielle 2002, où la quasi-totalité de l'équipe de campagne de Lionel Jospin ne voulut pas croire en la percée du Front national.

Et ce fut encore le cas cette fois-ci : comment expliquer autrement la genèse de cette incroyable fable du « scrutin avant tout local » qui ne serait pas tant que ça impacté par le désaveu du gouvernement, seriné par le PS et de nombreux sondeurs ces dernières semaines ? Certes, les électeurs dans les porte-à-porte parlaient souvent de problèmes locaux. Et ils considéraient au téléphone que oui, les élections municipales sont bien des élections locales. Mais cela ne voulait pas dire qu’ils n’avaient pas non plus envie d’exprimer leur mécontentement envers la politique du gouvernement.

« Depuis trois mois, les gens ne nous parlaient plus du tout. Cela m'avait mis la puce à l'oreille », dit un député dont la principale ville de la circonscription pourrait passer à droite dimanche 30 mars. Les faits sont têtus : de 1977 à aujourd’hui, les municipales ont presque toujours sanctionné le pouvoir en place.

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