Pédophilie dans l'Eglise: à Bayonne, une nouvelle affaire met en cause Mgr Aillet

Par Daphné Gastaldi, Mathieu Martiniere Et Mathieu Périsse

Jamais, en vingt-cinq ans, le diocèse de Bayonne n'a alerté la justice des agissements coupables du père S., tout en étant parfaitement au courant. Il a continué à être nommé à des postes où il était en contact avec des enfants. Ce n'est qu'alertée par l'enquête de Mediapart que la hiérarchie a décidé de le lâcher, après avoir fait le ménage dans ses archives internet.

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Dans les années 1990, il a agressé un mineur de 12 ans, puis une jeune fille majeure en 2007. Et pourtant, le père S. était encore prêtre en paroisse et adjoint au directeur diocésain de l’enseignement catholique à Bayonne, il y a encore quinze jours. Alertés depuis vingt-cinq ans, les évêques successifs n’en avaient jamais informé la justice. Avant le signalement au procureur de la mère d’une victime, fin 2015.

Mediapart a pu consulter une lettre à Mgr Aillet, évêque de Bayonne, et a retrouvé le prêtre dans un monastère près de Lourdes. « Je pensais protéger mon fils en ne le révélant pas. C’est un souci que j’aurai jusqu’à mon dernier souffle. » Françoise* a mis près de vingt-cinq ans avant d’oser porter l’affaire devant la justice. Le 25 septembre 2015, cette mère de famille sort enfin du silence, et envoie une dénonciation au procureur de Clermont-Ferrand, où elle réside. Le 13 octobre, devant les officiers de police, elle dévoile tout. L’histoire du père S., qui aurait abusé de son fils alors âgé de 12 ans, quand la famille vivait à Bayonne au début des années 1990. Pour la première fois, elle dénonce « des actes de pédophilie ». « Il “avait utilisé”  mon fils chaque jour lors d’un séjour d’un mois en Pologne », écrit Françoise, dans la lettre au procureur que Mediapart a pu consulter. L’histoire est lourde : le prêtre n’est autre que l’oncle de son fils, le frère de son ex-mari. Une chape de plomb dans la famille. Et un secret bien enfoui au sein de l’Église depuis deux décennies.

Car, informés depuis le début des années 1990, les évêques successifs de Bayonne, Mgr Molères puis Mgr Aillet, n’auront pas saisi la justice pendant vingt-cinq ans. Il faudra attendre le signalement de Françoise, fin 2015, pour que Mgr Aillet alerte enfin de son côté le procureur de Bayonne, le 15 avril dernier. Et suspende, il y a seulement quinze jours, le prêtre de son ministère. Soit trois jours seulement après la conférence des évêques de France, secouée par de nombreux scandales de pédophilie autour du diocèse de Lyon et du cardinal Barbarin.

Or Mgr Aillet, en poste depuis 2008, a été informé dès 2009 par Françoise et son mari des antécédents pédophiles du père S. « En ce qui concerne l’affaire dont les faits remontent à 1991, la victime n'a pas voulu porter plainte. Position que je regrette, mais qui lui appartient. Lorsque ses parents m'ont écrit en juin 2009 puis en décembre 2014, je leur ai rappelé qu'il était toujours possible de déposer plainte ou de faire un signalement », confirme dans une réponse à Mediapart (voir la boîte noire) Mgr Aillet qui, à la suite de nos questions, a publié un communiqué en forme de contre-feu mercredi 27 avril, sur le site du diocèse de Bayonne, où il donne le nom du prêtre.

Toutes les photos et mentions portant le nom du père S. ont été effacées, dans la précipitation, du site de la paroisse de Saint-Pierre de Nive-Adour à Bayonne, ce mercredi 27 avril. Cette photo a été extraite par Mediapart quelques jours auparavant Toutes les photos et mentions portant le nom du père S. ont été effacées, dans la précipitation, du site de la paroisse de Saint-Pierre de Nive-Adour à Bayonne, ce mercredi 27 avril. Cette photo a été extraite par Mediapart quelques jours auparavant

Que savait exactement Mgr Aillet, après sa prise de fonctions à Bayonne en 2008 ? Dès 2009, il reçoit une longue lettre de Françoise, à laquelle Mediapart a pu avoir accès. La mère de famille écrit que le père S. lui aurait avoué avoir « rompu son vœu de chasteté » avec son fils, âgé de 11 ou 12 ans au moment des faits. Avec émotion, elle raconte que lorsqu’elle apprend la vérité de la bouche du prêtre, en juillet 1991, elle prévient de suite Mgr Molères, évêque à l’époque, qui lui rend visite et lui assure que le prêtre sera suivi psychologiquement. « Si nous n'avons pas entamé de poursuite judiciaire à cette époque-là, c'est parce que nous pensions alors protéger [notre fils] en n'étalant pas sur la place publique son vécu, ses souffrances. Aujourd'hui nous savons que nous avons commis une grave erreur », estime Françoise dans sa lettre à Mgr Aillet. Une erreur, ou plutôt un excès de confiance envers l’institution, puisque le diocèse de Bayonne gardera le silence pendant vingt-cinq ans.

Mais en 2007, nouveau drame à Bayonne. Le père S. avoue devant la police une agression sexuelle sur une jeune femme majeure. Un non-lieu s’ensuit, et le prêtre commet une tentative de suicide. « Ce nouveau scandale avec une jeune fille n'aurait jamais dû se produire. Nous nous sentons en partie responsables », écrit la mère de famille à l’évêque actuel de Bayonne.

En mai 2009, Mgr Aillet rencontre pour la première fois le père S., après deux années de thérapie. Le curé l’informe « avec loyauté », selon l’évêque de Bayonne, des agressions sexuelles commises dans les années 1990. Mais Mgr Aillet ne signale ces faits ni à la police, ni à la justice. Après cet entretien, le curé est même nommé par son évêque prêtre à mi-temps dans une paroisse de Bayonne, et adjoint du directeur diocésain à l’enseignement catholique, le reste du temps. Il « était chargé de seconder ce dernier auprès des adultes (chefs d'établissement, enseignants et animateurs pastoraux) de l’enseignement catholique. Il n’avait pas de responsabilité dirigée directement vers les enfants », affirme l’évêque de Bayonne dans sa réponse à Mediapart, qui assure avoir personnellement « organisé un suivi régulier ».

Après plusieurs jours d’enquête, nous avons retrouvé le prêtre dans un monastère près de Lourdes. Joint par téléphone, le père S. ne s’est pas dérobé et a répondu à toutes nos questions. « Dans l’attente d’une convocation au commissariat », le prêtre dit ne pas vouloir nier les faits et va « tout avouer ». « Les méfaits de 1990 » comme « les gestes déplacés sans violence » sur une jeune femme en 2007. D’une voix fatiguée, il assure que Mgr Aillet s’est montré « vigilant », en lui confiant un ministère « où il n’était pas au contact de jeunes ».

Mais comment alors interpréter toutes ces photos sur le site de la paroisse (par ailleurs effacées depuis les questions de Mediapart au diocèse de Bayonne) et dans les pages de la presse régionale, où on l’aperçoit au milieu de dizaines d’enfants ? Dans un article d’août 2010 du journal local Sud Ouest, on voit même le prêtre en soutane, faire le geste de bénédiction sur un bateau entre deux enfants en gilets de sauvetage. La légende est explicite : « Le prêtre et les enfants de chœur n’ont pas tremblé, les sauveteurs étaient à bord. »

Capture d'écran de sudouest.fr Capture d'écran de sudouest.fr

« Oui, il m’arrivait d’intervenir occasionnellement dans des classes scolaires, mais toujours en présence d’adultes », admet finalement le père S. par téléphone. Il ajoute, face à nos questions, qu’effectivement il a « fait les JMJ [Journées mondiales de la jeunesse – ndlr] de Madrid en 2011, mais c’étaient [s]es dernières ». L’homme nous assure, dans une confession aux accents de sincérité, que le travail de psychanalyse qu’il a entrepris en 2007-2009 a « porté ses fruits ». « Je me suis engagé pleinement. Je me sentais bien ces dernières années dans ma vie de prêtre », confie le père S., qui estime que « le prêtre, comme tout homme, a le droit à un rachat, à se reconstruire ».

En veut-il pour autant aux évêques successifs de Bayonne de ne pas avoir agi plus tôt ? De ne pas avoir prévenu la justice au risque de retarder sa guérison ? « Au début des années 1990, il n’y avait pas d’affaires, il n’y avait pas toute cette médiatisation. Mes supérieurs n’ont pas su adapter leurs comportements. La réalité, c’est qu’ils ne voulaient pas forcément couvrir les actes, mais ils étaient démunis face à ce genre de situation », regrette le père S., dans un soupir. « C’est un poids que nous traînons tous depuis vingt-cinq ans. »

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

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*Pour respecter l’anonymat, le prénom a été modifié.

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Daphné Gastaldi, Mathieu Martiniere et Mathieu Périsse, trois journalistes indépendants basés à Lyon, sont membres du collectif We Report, qui réalise des enquêtes et des reportages long format et multimédia.

Nous avons adressé une liste de questions, mardi 26 avril, à Mgr Aillet, évêque de Bayonne depuis 2008. Le lendemain, le diocèse de Bayonne a publié un communiqué officiel sur son site internet en forme de contre-feu aux questions de Mediapart, et a dévoilé le nom du prêtre.

Dans le cadre de cette enquête, pour recueillir les paroles des victimes ou des témoins d’actes de pédophilie, une boîte mail spécifique a été créée : temoins@wereport.fr. L’anonymat et le secret des sources seront bien entendu respectés.