Mediapart révèle le «tableau de bord stratégique» de la préfecture de police de Paris

Chaque mois, depuis janvier, les directeurs de la police de la Préfecture de Paris reçoivent sur leur bureau un très confidentiel rapport d’activités. Il raconte toute la vie policière de la capitale. Au-delà des chiffres, c’est une capitale inédite qui surgit. Et quelques priorités policières qui semblent toutes politiques. Lire aussi: Sans-papiers: «objectif 64 reconduites hebdomadaires» en 2008

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Le document contient une cinquantaine de pages et des milliers de chiffres. Il est froid, clinique, aligne les records comme la routine : 10 missions, 62 objectifs, 143 indicateurs, voilà son résumé. Mais ce « Tableau de bord stratégique » en dit infiniment plus.

Ce qui est ici révélé, pour la première fois. Et pour cause : son accès est réservé aux seuls directeurs de la police parisienne. Un petit cercle, une quinzaine de personnes tout au plus. Colonne après rangée, petites notes de bas de page après intitulés, ce catalogue inédit raconte Paris comme personne. Paris version police. Paris vu de la Préfecture. Paris hooligan, Paris manifestant, Paris terroriste, Paris plage et pavés. Presque rue par rue.

L’outil, tout récent, est en vigueur depuis janvier seulement. C’est Michel Gaudin, l’actuel préfet de police, l’ancien grand patron de la Police nationale, un fidèle de Sarkozy, qui en a décidé ainsi. Jusqu’ici, la préfecture de police de Paris (PP) ne possédait pas de rapport aussi transversal et complet. Désormais, l’activité policière est sous contrôle chiffré. L’index que Mediapart s’est procuré est le dernier en date (avril).

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Première mission, « lutter contre la délinquance ». Elle concerne essentiellement les vingt commissariats centraux de la capitale, ou l’une de leurs succursales, les « unités de police de quartier » que les Parisiens, ces nostalgiques, continuent à appeler les commissariats de quartier.

Ici, c’est le tout-venant, de la petite bricole jusqu’aux violences crapuleuses (ou non). Ce sont les affaires des policiers en uniforme et ceux des Brigades anti-criminalité (Bac). C’est la délinquance visible. Et à dire vrai, rien de transcendant. Pas de révélations fracassantes, comme plus loin. Mais une logique de dizaines de chiffres alignés, qui convergent vers un seul : le bilan mensuel, complaisamment relayé un peu partout.

A la colonne « cible pour l’année 2008 », il est écrit : « -3% ». Ça tombe bien. Pour mars dernier, la plupart des indicateurs font mieux. L’inventaire global est flatteur: « -7,30% », sans qu’on sache, comme toujours en pareil cas, s’il s’agit là de l’activité de la police et/ou de la réalité de la délinquance.

Dans les très nombreuses réunions entre directeurs des services de la PP, celui de la Police urbaine de proximité doit respirer. Ce bilan là, c’est beaucoup le sien. C’est aussi ça, l’effet «Tableau de bord». On reçoit les félicitations du patron, ou on se fait taper sur les doigts. Le prix de la transparence, probablement... Petit détail : chaque pourcentage a droit à son comparatif avec les résultats de la Police nationale. Un signe de la survivance de la guerre larvée entre la préfecture de police et le ministère de l’intérieur…

En revanche, avec 82 vols à mains armées, c’est 24,2% de plus que le même mois l’année dernière. L’explication serait à chercher du côté des bijouteries. Les braquer, ce serait devenu très tendance dans les beaux quartiers. Amusant : la presse s’est fait l’écho de cette nouvelle mode, sans trop savoir qu’en parler, c’était en quelque sorte justifier par ricochet un mauvais chiffre… C’est le second effet «Tableau de bord». Un outil de com’ d’autant plus formidable qu’il est confidentiel, et que l’on peut en extraire un bout sans révéler quelques failles.
Parmi les multiples tendances dans la catégorie « délinquance de proximité » (à défaut de police du même nom, c’est en effet le vocable employé pour désigner ce que la police appelait jadis la « délinquance de voie publique »…), deux sont suivies à la loupe. D’abord, les véhicules brûlés. Un genre venu d’outre périphérique et qui a inexorablement gagné la capitale. En février, ce fut même l’hécatombe : 54,55% de plus. La faute à deux parkings de motos qui se sont embrasés.

Et l’autre, « la délinquance dans les réseaux ferrés », véritable spécialité locale cette fois. RER, métro, en mars, le Service régional de la police des transports a comptabilisé 3994 faits (-11,70%).
Et voici un ultime baromètre. Tout neuf, celui-ci, qui en dit long sur l’époque et l’évolution des méthodes policières. Il s’agit du « développement de la police technique et scientifique ». Depuis que la « PTS » est devenue la grande affaire de la ministre de l’intérieur, chacun est sommé d’appliquer ses directives. La préfecture n’y coupe pas.

C’est écrit en toutes lettres et cela signifie pour les agents des antennes locales de la police technique de Paris qu’au moindre cambriolage, il faut se déplacer. Ou presque. En langage policier, on dit « se transporter ». A la petite et moyenne délinquance, on opposerait désormais les mêmes armes qu’à la grande. Jusqu’ici, c’était la police de papa. De vagues enquêtes, quelques renseignements au troquet du coin.

Désormais on joue aux Experts en plein Quartier latin ou à Barbès pour la plus petite affaire. Fibres de vêtements, empreintes digitales, salive, sang, cheveux, toutes sortes de traces qui sont bonnes à relever. «Taux de transport sur les cambriolages » en mars, 88,4%. En février, petit hasard des calculs, la statistique s’affolait pour atteindre l’himalayesque 124% de taux de transport. Soit plus de transports que de cambriolages.
Encore faut-il exploiter les traces récupérées… Là encore, la minutie administrative est à l’œuvre. Empreintes digitales ou génétiques, à Paris, c’est exclusivement l’affaire de la PJ. Nombre de traces traitées, identifiées, d’affaires résolues, tout y passe. Comme souvent, les astérisques sont les plus parlants. Si en 2006, le chiffre fut bon, c’est « grâce au renfort de 35 vacataires »… En mars 2008, sans vacataires, le « stock en attente » d’empreintes génétiques relevées mais pas encore enregistrées dans le fichier central s’élevait à… 81.305!


Enfin, petit détour rue des Châteaux-des-Rentiers, dans le XIIIe. Nous sommes à la très sélect Sous-direction des affaires économiques et financières de la PJ. C’est ici qu’on « lutte contre la grande délinquance économique et financière ». Des Kerviel au petit pied, il en est passé 2401 en mars. Curieusement, ce chiffre là sort rarement.

Terrorisme, RG et sans-papiers

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C’est la mission la plus délicate. Si son récapitulatif bénéficie de flèches (qui montent, pour la plupart), ses classements restent sibyllins – pour d’évidentes raisons de confidentialité, quand bien même le document serait normalement destiné à un usage interne très restreint.

Des sigles font leur apparition : RG (pour Renseignements généraux) ou Uclat (pour Unité de coordination de la lutte antiterroriste, rattachée au directeur général de la police nationale). Les objectifs sont, eux, très clairs. En premier chef, la PP veut « contenir la menace ». C’est-à-dire traiter les informations qu’elle reçoit ou obtient.

Toute forme de terrorisme semble visée mais la principale, et de très loin, c’est l’islamisme. Enquêtes sur le financement des structures de l’islam radical, lutte contre le prosélytisme, contrôles d’établissements, islamistes expulsés : des flèches, encore des flèches.

Signe que la mission est prioritaire, la formation dans ce domaine des policiers (mais aussi des sapeurs-pompiers de Paris, qui dépendent de la PP) est particulièrement soutenue. Et elle est tous azimuts : « formation à la gestion scène de crime attentats majeurs », entraînements en cas d’attaques « NRBC » (Nucléaire, radiologique, biologique et chimique), « formation semestrielle sur l’islam radical et le renseignement », etc.

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Autre mission de premier plan, la lutte contre les sans-papiers. Aussi politique que la précédente, pour d’autres raisons, celle-ci a fait l’objet de longues discussions lors de l’élaboration du « Tableau de bord stratégique ». Comment mesurer l’activité de la police, quelles significations donner aux chiffres ? C’est tout l’enjeu de cette partie, que Mediapart a décidé de décortiquer, séparément, dans un focus.

Comme pour le terrorisme, les RG sont ici en première ligne. Chez eux, on parle en section. Celle qui surveille les immigrés est la 12e. Elle est constituée d’une centaine de fonctionnaires. Leurs bureaux sont situés au cœur même de Paris, dans l’enceinte de la Préfecture, sur l’île de la Cité.

Réclamations, CRS et hooligans

Dans le genre outil managérial, ce « Tableau de bord » pousse très loin le souci du détail. Voici la mission 4. Celle de l’« accueil du public et des relations avec les usagers ». Cette fois, nous sommes aux quatre coins de Paris. Tout guichet policier peut se retrouver dans ces colonnes.

Miracle : le nombre de mécontents reçus par les commissariats est faiblissime (0,02% pour mars dernier), l’attente (calculée en minute, par tranches de quinze) est en baisse, quant au nombre de courriers de réclamations reçus directement par le préfet, il demeure très bas (35).

Petite cruauté mathématique, en face de la colonne « remerciements » reçus par le préfet, il est indiqué : « zéro ». Ingrats de Parisiens, tout de même. Les « délais moyens des interventions urgentes à Paris » restant stables : environ 7 minutes, avec mention spéciale pour la brigade fluviale, qui ne connaît pas les joies de la circulation routière – à peine 4 minutes et 45 secondes.

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Et maintenant, l’axe République-Bastille. Ou Nation-Denfert-Rochereau. Les passages obligés des manifs. Car Paris vu de la police, c’est évidemment ça aussi : les cortèges. Et si on en juge par les objectifs désignés, la fréquence des rassemblements commence un tantinet à lasser les services préfectoraux.

D’abord, il y a les RG, dont les prévisions ne sont plus ce qu’elles étaient, dans un sens comme dans un autre. «Pourcentage moyen d’écart entre chiffrage prévisionnel des RG et nombre de manifestants recensés » ? Un astronomique 36,88% pour mars 2008… Sans compter, dans le même temps, les 30 « opérations coups de poing (pas d’info RG) » qui ont eu lieu dans la ville (à savoir: occupations d’immeubles, irruptions, manifs sauvages, etc.).

A la décharge des RG, il faut reconnaître que la palette maintien de l’ordre (M.O.) dans la capitale est considérable. Aux manifs, il faut ajouter les services d’ordre (S.O., type Tour de France, concerts, foires et marchés internationaux) et les V.O. (voyages officiels, type le Khadafi Tour). Un ensemble de festivités qui mobilisent (en hommes) et coûtent cher (en salaires). D’où l’objectif de « réduire la part de l’ordre public ».

Un fin connaisseur de la préfecture le reconnaît : « Jusqu’ici, on sortait la ceinture, les bretelles et les élastiques au moindre événement. On mobilisait jusqu’à saturation. Il va falloir que ça baisse. »

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Problème, question maintien de l’ordre, Paris est vraiment magique, Paris a son Saint-Germain et ses hooligans. A la lecture du baromètre confidentiel, une nouvelle spécificité parisienne saute au yeux: les « tensions à l’occasion des rencontres de football ».

La question est si vaste que le comptage s’établit ici en nombre d’heures d’agents occupés. Pour mars, voici la litanie : 884 « heures d’hommes » de la Direction de l’ordre public et de la circulation. 931 « heures d’hommes » de la Police urbaine de proximité. 164 « heures d’hommes » de la Direction des services techniques et logistiques. 990 heures en soldats de forces mobiles. Le tout pour… trois matchs.

Quant aux supporters interdits de stade, c’est généralement la Cellule opérationnelle Parc des Princes, dont le port d’attache est le commissariat du XVIe arrondissement, qui s’en charge. Parfois, la PJ est mise à contribution. Comme dans l’affaire de la banderole anti-ch’tis, dûment répertoriée ici (53 interdits de stade en mars, éloignés par décision de justice ou par le préfet lui-même).

Accidentologie & déontologie

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Paris, c’est encore ses boulevards, ses quais de Seine, son périph’, sa place de l’Etoile, ses priorités que peu respectent, ses scooters en trombe et ses Vélib’ à contresens. «Sécurité routière et gestion du trafic », sixième mission cardinale. Et là encore, il y a du travail. Inutile de revenir sur les chiffres, régulièrement annoncés. Quelques surprises, tout de même : -46,5% de flashes sur le boulevard périphérique entre mars 2008 et mars 2007! Jugement sans appel en bas de page: « Les Parisiens roulent moins vite. »

Mieux encore, le nombre de PV pour circulation dans les couloirs de bus avec vidéosurveillance : un triomphal -98,6% ! Immédiatement atténué par ce léger dysfonctionnement : « plus de caméras en mauvais état de marche », ce mois-là. Des caméras dont « la réparation s’effectue immédiatement » pourtant, selon le rapport…
Question route, pour tout dire, ça ne semble pas gagné. Y compris en interne. Ainsi, au dernier trimestre 2007, la responsabilité de véhicules de l’Ordre public et de la circulation était engagée dans… 44,3% des accidents du service. Et dans 22,1% pour ceux de la Police judiciaire. Même toutes sirènes hurlantes, ces chiffres demeurent élevés. Et semblent passablement gêner leur(s) commentateur(s) qui rappelle(nt) dans une notule que « ces éléments statistiques n’ont pas une fiabilité absolue »…
En attendant, heureusement, il y a le « garage central » de la PP, sis boulevard de l’hôpital. Son activité est à son tour examinée de près. On ne plaisante pas avec l’intendance. C’est même ici, à la Direction opérationnelle des services techniques et logistiques qu’on répare tout. Y compris les armes. « Délai moyen de réparation des armes» ? « Une heure ». Seulement.
La préfecture, c’est encore Paris sous surveillance ou la « protection des institutions » (rondes, patrouilles, gardes statiques). Une activité chronophage, elle aussi coûteuse en hommes comme en argent. En creux, c’est aussi le Paris du tourisme, le Paris de ces visiteurs venus du monde entier étudier cet Etat dans l’Etat qu’est la préfecture de police : en mars, une délégation de la National Intelligence Agency sud-africaine s’y est déplacée en vue de la préparation de la prochaine coupe du monde de rugby.

C’est encore les caméras de vidéosurveillance : 9797 au dernier pointage, tous systèmes confondus, des boulevards extérieurs aux tunnels, des rues à la RATP, du Stade de France aux images SNCF, auxquelles il faut ajouter les 4067 caméras extérieures privées (banques, etc.) et les… 26.810 caméras intérieures privées (magasins, immeubles).
Moins connues, les missions d’hygiène de la Direction des transports et de la protection du public de la préfecture. Ou l’autre versant de l’immobilier à Paris : immeubles en péril, IGH (pour Immeubles de grande hauteur) sous avis défavorable (généralement pour cause de risques d’incendie), hôtels fermés, marchands de sommeil interdits, « contrôles d’établissements de bouche » (784, en mars), « établissements faisant l’objet d’analyses inopinées de la concentration en légionelles de l’eau des circuits des tours aéroréfrigérantes », contrôles d’usines à risques, tout y passe. Et repasse.

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Enfin, ultime mission : la « gestion des ressources humaines ». Avec 33.000 fonctionnaires, dont 18.643 policiers, on mesure l’ampleur de la question pour la maison. Et les casse-tête en cascade. Car la Préfecture n’est évidemment pas une institution publique comme les autres. Elle a ses missions propres et son règlement intérieur : la « déontologie policière ».

C’est l’un des chiffres noirs que recèle ce document. Au premier trimestre 2008, on dénombre 262 sanctions pour des faits mineurs impliquant des agents et 35, plus graves, prononcées en conseil de discipline. Soit une sanction conséquente tous les trois jours. Avec un « délai moyen du traitement des sanctions directes » qui avoisine les… 225 jours.

Parallèlement, les saisines de l’IGS (la police des polices, ouverte au public, rue Hénard dans le XIIe) ont culminé en mars 2008 avec 109 dossiers ouverts. Trois par jour.

David Dufresne

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