«Les frontières se dématérialisent au point de traverser nos vies mêmes»

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Vous dites que les frontières n’ont pas toujours eu cette importance…

Le lien entre migrations et frontières n’a pas toujours été évident. Les migrations transatlantiques au tournant du XXe siècle n’ont pas donné lieu à la mise en scène des frontières. Dans les années 1960 et 1970, en Europe, non plus, la question ne se posait pas de la même manière qu’aujourd’hui. Tout a changé au cours des deux dernières décennies avec la mondialisation et la crise du fordisme et du Welfare state, dans le sillage de la crise pétrolière de 1973. Cette année a marqué le début de la fin des recrutements massifs de travailleurs migrants en Europe. Ce que j’ai dit pour les frontières vaut aussi pour les migrants illégaux. La figure du migrant illégal n’était pas un problème précédemment. Les étrangers étaient la cible de stéréotypes, ils étaient déjà stigmatisés dans les discours politiques. Mais les sans-papiers n’existaient pas en tant que tels. Leur apparition dans la sphère publique a été concomitante de la mutation des modes de production. 

Vous réfutez la vision d'une Europe forteresse. Réfutez-vous aussi le durcissement des politiques migratoires mises en œuvre par les États membres de l'UE ?

Je critique la vision unilatérale des frontières les réduisant à leur fonction de mur. Les frontières excluent, séparent, c’est un fait. Mais elles ne sont pas que cela. Je ne cherche pas à nier la violence qui s’exerce aux frontières, la manière dont des vies sont exploitées, enlevées. Mais il me semble qu’il faut changer de point de vue afin de retrouver un angle d’attaque plus efficace. Le concept d’Europe forteresse a été inventé dans les années 1990 pour dénoncer les politiques migratoires européennes. La référence de cette métaphore est militaire, puisque l’Europe forteresse désignait les fortifications nazies bordant les rivages de l’Atlantique. Cette image n’est pas inutile. Mais, au cours des dernières années, elle a été récupérée par les institutions européennes elles-mêmes, notamment par Frontex. À trop l’utiliser, on risque de faire le jeu des politiques qu’elle est censée combattre.

Pour répondre à votre question, il n’existe pas de politique européenne migratoire commune. Mais il existe un cadre global, à travers la mise en place de règles minimales, l’identification de supposées “bonnes pratiques”, le déroulement de négociations informelles ou encore l’établissement de relations bilatérales. Ce cadre global tend à instaurer une politique de sélection inclusive. Le but des politiques migratoires européennes n’est pas de barrer la route aux migrants. Ça, c’est le spectacle. Des centaines de milliers de personnes entrent et s’installent légalement – mais aussi illégalement – chaque année dans l’Union européenne. Les États membres ne s’en plaignent pas. Au contraire, ils en ont besoin, pour des raisons économiques et démographiques identifiées depuis longtemps par Bruxelles. L’Europe vieillit, l’Europe a besoin de main-d’œuvre. Les systèmes de migrations saisonnières, de migrations circulaires, les systèmes à point sont appréciés. Ces dispositifs sélectifs sont compatibles avec la flexibilité exigée par les économies de marché.

Les dirigeants et experts européens débattent du “management de l’immigration” et de “just-in-time” ou “to-the-point migrations”. Ils ont cru, un temps, comme en Italie, que les quotas étaient une solution adéquate. Or ceux-ci se sont avérés particulièrement rigides, donc inadaptés aux besoins des entreprises. Ce management a à voir avec une gestion entrepreneuriale. L’objectif est de diversifier les compétences des migrants. La figure du migrant peu qualifié, recruté comme OS dans l’industrie automobile, est dépassée en tant que point de référence normatif pour les politiques et expériences migratoires. La figure du migrant est multiple. Les statuts, les expériences des migrants sont plurielles. De même que la figure du citoyen et du travailleur s’est fragmentée, celle du migrant a explosé.

Comment analysez-vous l’opération italienne de Mare Nostrum ?

Elle est intéressante, car elle révèle la complexité de la situation. Les gouvernements sont plus ambivalents qu’il n’y paraît. Cette opération sauve des vies, beaucoup de vie. Des milliers de personnes ont été secourues ces dernières semaines. En même temps, ce mélange d’humanitaire et de militaire n’est pas sans poser de questions, de même que cette tentative de faire de la Méditerranée un espace de mobilité gradué et hiérarchisé, au travers de corridors, de couloirs.

Vous insistez sur le fait que les frontières sont des lieux où s’échangent des savoir-faire. Qu'est-ce qui s'invente aux frontières ? Produisent-elles des conditions de vie spécifiques, des luttes nouvelles ?

L’incorrigibilité des migrants à vouloir traverser les frontières les plus dangereuses nous rappelle que ces lieux ne sont pas vides de sens. Il s’y passe des choses importantes qui n’ont lieu que là. Les migrants subviennent à leurs besoins, des savoir-faire s’échangent, des formes de vie politique s’inventent quotidiennement. Dans les bois autour des enclaves de Ceuta et Melilla, par exemple, les migrants, malgré un fort turn over, s’auto-organisent de manière très sophistiquée. Ils se rassemblent, font circuler la parole, décident de tours de cuisine, gèrent les relations avec les ONG, etc. Je ne veux en aucun cas romancer des conditions de vie extrêmement dures. Mais il faut beaucoup d’imagination, d’énergie et d’expérience pour franchir ces barbelés. Les frontières, en ce sens, ne sont pas de la pure négativité. Les frontières ne sont pas seulement des murs ou des ponts, mais des lieux de tensions, où des pratiques s’inventent et des luttes prennent forme. Ces pratiques doivent être expliquées non seulement du point de vue des frontières mais aussi des migrants eux-mêmes. Par ailleurs, outre les migrants, de nombreux acteurs interagissent aux frontières. Dans les camps, comme à Choucha, en Tunisie à la frontière avec la Libye, les représentants des États collaborent avec une multiplicité d’ONG, d’organisations internationales et d’instances économiques aux logiques variées. Chacun a sa légitimité, chacun a son expertise. Les migrants sont appelés à négocier avec l’ensemble de ces entités, à comprendre les modes de fonctionnement et les buts poursuivis par les uns et les autres. Ces acteurs jouent un rôle majeur dans la gouvernance, dans le contrôle des frontières.

En tant que lieu de tensions, lieu de confrontations et de négociations des pouvoirs, les frontières sont une sorte de laboratoire des mutations du capitalisme contemporain. Elles se reconfigurent aujourd’hui autour de nouveaux territoires dont la particularité est de défier l’hégémonie des puissances sur le déclin. Par leur hétérogénéité, ces territoires brouillent les cartes. Ils prennent la figure de zones économiques spéciales, de corridors, de zones hors taxes, qui prolifèrent dans les espaces émergents. L’homogénéité des États-nations, avec leurs lois et leurs cultures nationales, ne rend quant à elle plus compte des transformations actuelles.

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Cet entretien a été réalisé, en anglais, le 20 juin, à l'occasion de la participation de Sandro Mezzadra au colloque consacré au philosophe Michel Foucault, organisé les 19, 20 et 21 juin à Créteil et Paris.