Le RN sonné par la défaite

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Incapable de remporter une seule région, le parti de Marine Le Pen sort déboussolé d’un scrutin qui devait le propulser vers l’élection présidentielle. Au Rassemblement national, certains remettent en cause sa stratégie de « normalisation ».

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Marine Le Pen l’avait annoncé dans un dernier message vidéo envoyé à ses électeurs : ces élections régionales et départementales devaient être, pour son parti, « la première étape d’une alternance majeure dont le pays a tant besoin ». Pourtant, après la claque du premier tour, les résultats du dimanche 27 juin sont venus confirmer un cinglant désaveu pour le parti d’extrême droite, qui se réjouissait depuis des semaines de caracoler en tête des sondages.

À moins d’un an de l’élection présidentielle, le Rassemblement national (RN) ressort groggy d’un scrutin où il a échoué à conquérir la moindre région. Partout, il est en fort recul par rapport aux scrutins de 2015. Les remontrances lancées aux abstentionnistes le soir du premier tour par Marine Le Pen n’ont manifestement pas réussi à remobiliser son électorat, qui s’est une nouvelle fois massivement abstenu au second.

Déclaration de Marine Le Pen, le 27 juin. © Geoffroy Van Der Hasselt/AFP Déclaration de Marine Le Pen, le 27 juin. © Geoffroy Van Der Hasselt/AFP

En Provence-Alpes Côte d’Azur (Paca), la seule région que le RN pouvait encore espérer ravir, la défaite de Thierry Mariani, arrivé en tête d’une courte avance au premier tour, est brutale. Avec un score de 43 % il est devancé de près de 14 points par le président Les Républicains (LR) sortant Renaud Muselier. Celui qui avait pris pour modèle la victoire de Louis Aliot à Perpignan (Pyrénées-Orientales), qui avait théorisé « la mort du front républicain », doit s’incliner devant un adversaire soutenu non seulement par LREM, mais aussi par une gauche unie dans son appel à faire barrage à l’extrême droite.

Le transfuge de LR réalise même un score inférieur à celui de Marion Maréchal en 2015 – la petite-fille de Jean-Marie Le Pen avait alors recueilli 45,22 % des suffrages exprimés face à Christian Estrosi (54,7%).

Dans les Hauts-de-France, Xavier Bertrand, avec 53 %, fait plus du double du score de Sébastien Chenu (25 %). En 2015, face à lui, Marine Le Pen avait recueilli 42,2 % des suffrages exprimés. Pour le porte-parole du RN et député du Nord, qui a sillonné depuis des mois la région à bord de son « Chenu-bus », c’est une cuisante défaite après celle des municipales de Denain (Nord).

En Bourgogne-Franche-Comté, une région sur laquelle le RN misait également beaucoup, Julien Odoul n’arrive qu’en troisième position, avec 23, 7 % des voix,  derrière la présidente socialiste sortante Marie-Guite Dufay (42,5 %) et juste derrière le candidat LR Gilles Platret (24,4 %). Quant au numéro 2 du parti, Jordan Bardella, il n’obtient en Île-de-France que 11,8 % des suffrages exprimés. Un score inférieur à celui de Wallerand de Saint-Just en 2015 (14 %), mais aussi inférieur à celui enregistré au premier tour (13,14 %).

L’ex-magistrat Jean-Paul Garraud, lui aussi transfuge de LR, n’obtient en Occitanie que 24 % des suffrages exprimés, soit près de 30 points de moins que la présidente sortante Carole Delga (57,8 %). En Auvergne-Rhône-Alpes, Andréa Kotarac n’obtient que 11,5 % des suffrages exprimés, après une fin de campagne difficile. L’eurodéputé Nicolas Bay, avec 20 %, doit lui aussi se contenter d’une troisième place en Normandie. Avec une deuxième place et 27 % des suffrages exprimés, Laurent Jacobelli, dans le Grand Est, fait presque figure d’heureux perdant dans ce contexte si maussade pour sa famille politique.

« Ces régionales, c’est une parenthèse », a voulu se rassurer l’ex-journaliste de LCI Philippe Ballard, candidat à Paris, invité sur BFMTV. « Dans dix mois ce sont les présidentielles et on va retrouver les clivages entre mondialistes et nationaux », a-t-il estimé. Dans une courte allocution, Marine Le Pen a tiré à boulets rouges sur « une organisation désastreuse et erratique des scrutins par le ministère de l’intérieur » et déploré un taux d’abstention record.

« Lorsque deux Français sur trois persistent à ne pas voter, en particulier les jeunes et les classes populaires, c’est évidemment un message qui doit nous alerter. Car cette désaffection civique historique constitue un signal majeur lancé à toute la classe politique et même à toute la société, a-t-elle affirmé, manifestement pressée de tourner la page. Parce que la présidentielle apparaît plus que jamais comme l’élection qui permet de changer de politique [...], je donne rendez-vous aux Français dès demain pour construire tous ensemble l’alternance dont la France a besoin. »

Pour celle qui voulait à tout prix offrir à son parti un réseau d’élus locaux avant de se lancer dans son troisième combat présidentiel, l’échec est sévère. Après des élections municipales décevantes, le RN montre une fois de plus à travers ce scrutin régional et départemental qu’il ne parvient pas à s’ancrer localement. Alors que ses lieutenants expliquaient depuis des semaines que les digues et les plafonds de verre allaient céder, le parti de Marine Le Pen s’est pris ce dimanche un mur inattendu : celui de l’abstention de son propre électorat, insensible aux remontrances de la présidente du RN et comme gagné par la lassitude.

À une semaine du congrès du parti, qui doit entériner la mise en retrait de Marine Le Pen de sa présidence pour se consacrer à l’élection présidentielle, c’est toute sa stratégie de « normalisation », avec un virage à droite en direction des électeurs perdus de François Fillon, qui risque d’être remise en cause.

Au RN, certains ne sont pas insensibles aux critiques d’un Éric Zemmour qui a récemment estimé dans un entretien au site Livre noir que Marine Le Pen avait perdu sa boussole en renonçant à la sortie de l’euro, de l’Union européenne ou des accords de Schengen. Et qu’elle commençait à le payer dans les urnes. « En vérité, il n’y a plus de différence aujourd’hui entre son discours et celui d’Emmanuel Macron ou de Xavier Bertrand », a-t-il affirmé, l’accusant de vouer parallèlement «  aux gémonies ceux qui critiquent l’islam, ou parlent du “grand remplacement” ».

Dans un parti caporalisé, les critiques ne s’exprimeront certainement pas à la tribune du prochain congrès, mais certaines voix, parmi les proches de Marion Maréchal, dont certains ont été écartés des instances dirigeantes du RN, commencent déjà à se faire entendre. Alors que l’éditorialiste du Figaro continue d’entretenir le suspense sur sa possible candidature, nul doute que ces décevants résultats pour la patronne du RN vont réveiller les appétits de ceux qui ont toujours douté de sa capacité à remporter la magistrature suprême.

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