Dans les facs, La France insoumise perturbe le jeu syndical

Par et

Cet été, l’Unef a été secouée par l’exclusion de huit membres de son bureau national passés à La France insoumise. Le mouvement de Mélenchon compte bien s’implanter chez les jeunes et concurrencer le M1717 de Benoît Hamon.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Mardi 26 septembre, Emmanuel Macron lançait à la Sorbonne son appel à la refondation de l’Europe. À l’extérieur, un cordon policier a dû tenir à l’écart près de 300 personnes pour les empêcher de perturber le discours du président. À l’origine de cette manifestation, le syndicat étudiant Unef, c’était attendu, mais aussi La France insoumise. C’est même cette dernière qui est parvenue à déployer la plus grande banderole.

Cette mobilisation de jeunes insoumis intervenait quelques jours après le discours de Jean-Luc Mélenchon, samedi 23 septembre place de la République, à Paris, appelant les étudiants et les lycéens, « premières victimes des ordonnances » Macron réformant le droit du travail, à « se mettre en mouvement ». « Jeunes gens, c’est votre devoir à présent d’entrer dans l’action. C’est vous qui, en arrivant sur le marché du travail, aurez les contrats précaires, les CDI de chantier, ces inventions qui brisent des vies », a ajouté le député de Marseille. Pas question pour autant de créer une branche Jeunes de la FI. David Guiraud, un ex du Parti de gauche qui pilote ces groupes d’appui dans les universités, confirme : « Il y a un revers malsain à faire cela : c’est souvent une manière d’écarter les jeunes du pouvoir. Même si on assume de faire des campagnes à destination spécifique des jeunes. »

Victor Germain, référent et co-responsable du groupe d’appui de Sciences Po Paris, refuse pour sa part « le jeunisme qui consiste à dire que la révolution passe seulement par les jeunes. Nous voulons incarner l’ensemble de la société française et non pas la diviser. Nous voulons mener une opposition constructive contre Emmanuel Macron ». D'après lui, les émanations jeunes des partis politiques ne sont pas efficaces et sont surtout une agrégation de « jeunes aux dents longues ». Là où il explique ne pas « se placer dans une logique carriériste ». Sinon, persifle-t-il, il se serait engagé dans En Marche!.

Mais si La France insoumise (FI) refuse de créer une organisation de jeunesse spécifique, à l’inverse du PS (avec le MJS) ou du PCF (avec le MJCF), le mouvement de Jean-Luc Mélenchon veut mobiliser à travers ses groupes d’appui : ils ont imprimé 100 000 tracts pour « conscientiser les jeunes et les inviter à l’action », explique David Guiraud, essentiellement dans les principales villes universitaires comme Paris, Nanterre, Lille, Bordeaux, Montpellier, Orléans ou Strasbourg.

Mais ce nouveau travail à destination des étudiants ne va pas sans quelques crispations, notamment à l’Unef. En juillet, huit membres du bureau national du syndicat ont fait part à la direction de l’ancienne organisation étudiante majoritaire (aujourd’hui distancée par la Fage), dans un mail, de leur volonté de militer dans les rangs de La France insoumise. La sentence a été sans appel : les rebelles ont été exclus dans la foulée.

Cet épisode a été très vite interprété comme le signe d’une volonté de Jean-Luc Mélenchon de s’emparer de l’Unef, qui a si longtemps gravité dans le sillage du Parti socialiste, aujourd’hui exsangue, pour la transformer en satellite de La France insoumise. Pour tous les protagonistes interrogés, cette théorie du “Baron noir” relève du fantasme journalistique. David Guiraud, de La France insoumise, brocarde « le jeu des médias qui sèment la division » et déplore que ce mauvais feuilleton « à la Derrick » n’éclabousse par ricochet son mouvement, accusé donc de manœuvrer en douce.  

« Pendant des années, on nous a dit que nous étions manipulés par le PS et maintenant c’est au tour de La France insoumise. Nous sommes capables de prendre nos propres décisions, nous ne sommes pas des pantins », insiste l’actuelle présidente de l’Unef, Lilâ Le Bas. Elle justifie par ailleurs la sanction contre les huit par la volonté de l’Unef de sortir des ingérences politiques.

« Aujourd’hui, les partis sont incapables de contrôler les organisations de jeunesse, estimait le député PS Pouria Amirshahi, ancien président de l’Unef, en 2014. Y compris par traumatisme de notre rupture avec Camba. » À son époque, l’Unef s’était autonomisée de la tutelle de Jean-Christophe Cambadélis (et de Julien Dray), dans un climat extrêmement violent entre « camarades ».

En perte de vitesse dans les universités, l’Unef se cherche encore aujourd’hui une nouvelle doctrine, entre indépendance syndicale – elle est signataire de la charte d’Amiens – et engagement politique. Le syndicat est tenté de cloisonner drastiquement, alors que, sur le terrain, il est souvent soupçonné d’être la voix du PS et le lieu de manœuvres d’appareil douteuses. L’organisation a bien défilé au printemps 2016 contre la loi sur le travail portée par un gouvernement socialiste, et son ancien président, William Martinet, a rejoint pendant la campagne présidentielle La France insoumise. Mais elle a encore perdu du terrain depuis, au point de perdre sa place de premier syndicat en début d’année au profit de la Fage.

En pleine campagne électorale, primaires de la gauche et législatives comprises, les membres du bureau national ont dû ruser pour militer, qui pour Benoît Hamon, qui pour Jean-Luc Mélenchon. « On faisait en sorte d’aller dans des endroits où on ne trouverait pas d’autres camarades pour distribuer des tracts par exemple, témoigne un « purgé » de la direction du syndicat. On se cachait pour aller à des réunions ou alors il y avait avec nous des cerbères de l’Unef. On n’avait même pas le droit de liker des posts sur Facebook de Mélenchon ou Hamon. Tout ça était guidé par la peur de la division. »

« Pour exister dans ces milieux, il faut avoir des gens en permanence disponibles »

Un autre de ces « purgés » – « les huit » comme ils se baptisent entre eux – l’assure : il y avait une volonté de respecter les règles et surtout aucun désir de créer un courant insoumis au sein de l’Unef.  « La direction pense qu’on peut exister en dehors des partis, car elle a une grande défiance envers le politique à l’instar de beaucoup de jeunes », analyse encore l’un des ex-membres du bureau national.

« L’ensemble des organisations syndicales, un peu traditionnelles, se pose des questions sur comment se renforcer, avoir un taux de syndicalisation plus élevé dans un contexte où il y a une défiance envers les partis politiques chez les jeunes, qui se tournent plutôt vers l’associatif », abonde la présidente Lilâ Le Bas. En signe de réconciliation, celle-ci et l’un des responsables des groupes d’appui de La France insoumise se sont rencontrés avant la manifestation du 21 contre les ordonnances sur le code du travail. Histoire de se coordonner a minima, mais sans régler le problème de fond.    

« Après un cycle de dix ans où il y a eu des choses comme le CPE ou même la loi travail, on voit que le mouvement étudiant doit se renouveler, explique un ancien dirigeant étudiant. L’Unef doit maintenant décider si elle veut se dégager totalement de toute tutelle politique. Mais il faut aussi proposer un débouché politique à ses militants. Ou alors ils ne proposent rien et meurent. »

Une interrogation aussi vieille que le mouvement étudiant et qui traverse toutes les organisations de jeunesse. Elle est simplement ravivée par la croissance de la FI. Florent Chapelle, porte-parole de Solidaires étudiant.e.s, distingue l’office différent rempli par les syndicats et les partis politiques. « Les syndicats vont être les moteurs pour lancer des AG dans les facs, ou créer des banderoles. Et La France insoumise ne pourra pas porter une initiative, car elle n’est pas spécifiquement organisée pour cela, mais elle pourra être complémentaire », explique-t-il.

Anouar Benichou, président de l’Unef Lille, confirme que La France insoumise est aujourd’hui visible sur le campus, essentiellement par ses distributions de tracts. Mais lui aussi jure qu’il n’y voit aucune concurrence avec le syndicalisme classique. À Lyon, Majdi Chaarana, de l’Unef, atteste la présence régulière d’une quinzaine d’Insoumis sur sa fac : « Ils sont conscients qu’ils peuvent construire dans les facs leur puissance et avoir une certaine base militante. Ils savent que le campus de Bron [près de Lyon – ndlr] est un vivier d’étudiants politisés. Nous n’avons pas de souci avec eux tant qu’ils ne font pas de publicité pour leur parti pendant les actions collectives. » 

Les partis n’ont pas l’autorisation, contrairement à l’Unef ou aux autres organisations étudiantes, d’aller dans les amphithéâtres expliquer les actions en cours. Ils ne sont pas présents non plus dans les conseils centraux et ne sont pas des interlocuteurs des pouvoirs publics. Cyril Guinet, membre du groupe d’appui de La France insoumise, étudiant en sciences politiques à Bron, qualifie d’ailleurs son action de « pédagogie politique » et réfute toute action para-syndicale. Il a été syndiqué à l’Unef mais utilise aujourd’hui son énergie pour « expliquer les logiques libérales dissimulées derrière toutes les politiques du gouvernement ». Il aimerait prouver qu’il existe « un autre choix de société ».  

Victor Germain explique qu’à l’Institut d'études politiques de Paris, les syndicats comme l’Unef et la fraction France insoumise peuvent mener des combats communs, pour obtenir par exemple la baisse des frais d’inscription ou dans le mouvement social. Il revendique environ 80 militants actifs. « En réalité, il y a environ 150 personnes qui nous suivent. »

Leur mode d’action se veut un peu différent, en tout cas moins attendu. Ici, La France insoumise organise des soirées étudiantes afin de « montrer que la politique, ce n’est pas ennuyeux ». L’étudiant poursuit : « On ne veut pas faire ce que font d’autres formations avec des réunions interminables où on s’embrouille pour savoir si on met un point ou un point-virgule dans un tract ».

Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon en 2010 © Reuters Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon en 2010 © Reuters

Le M1717, le mouvement lancé le 1er juillet dernier par l’ancien candidat socialiste Benoît Hamon, suscite de prime abord moins d’enthousiasme, le mouvement ne disposant a priori pas d’une surface militante équivalente. Il paie aussi, aux yeux de certains militants, une image « pas assez à gauche », selon l’expression de Solidaires étudiant.es. Cyril Guinet, de La France insoumise, estime pour sa part que l’ancien ministre de l’éducation reste associé au quinquennat Hollande, celui de « la trahison ». « Qu’il propose quelque chose de concret et on verra. Nous on lui tendra la main mais on ne tient pas à nouer des alliances à tout prix. On reste prudent. »

Benoît Hamon est bien conscient d’être à la tête d’un mouvement qui se crée de A à Z et en est encore à ses balbutiements. Cela n’empêche pas le M1717 d’avoir déjà une action dans les facs, d’autant que l’ancien candidat, passé par l’Unef et les MJS, est réputé pour être un excellent connaisseur du milieu étudiant – en témoigne la foule de jeunes à ses meetings lors de la campagne présidentielle. « Des comités universitaires ont commencé à se structurer, explique à Mediapart l’ancien candidat à la présidentielle. Ils répondent aux mêmes principes que les autres dans les villes, dans les quartiers, sur les lieux de travail : il s’agit soit de personnes déjà politisées de longue date ou bien d’étudiants arrivés à la politique lors de la présidentielle. »

Hamon poursuit : « Le Mouvement du 1er juillet s’appuie beaucoup sur les compétences des jeunes. Il propose de parler des choses essentielles de la vie : comment je maîtrise ma vie, comment je prépare mes diplômes, quelles règles du jeu sont respectées, mais aussi mon logement, mes transports, mon travail, pour prendre un pouvoir sur leur vie que Macron, au contraire, menace directement. » Et de conclure : « Ce qui m’intéresse, ce n’est pas une protestation muette, mais une protestation fertile, constructive, qui exige une reprise de contrôle de nos vies. »

À ce jour, le M1717 annonce plusieurs comités dans les universités, dont ceux de Grenoble, Lyon et Versailles-Saint-Quentin sont les plus importants. La France insoumise revendique, quant à elle, une cinquantaine de groupes d’appui dans les grandes villes, auxquels il faut ajouter des groupes de petite envergure implantés dans les lycées, par exemple. Sans oublier « ceux qui ne sont pas encore dans les radars », explique David Guiraud. « Sincèrement, je ne crois pas trop en la capacité de Benoît Hamon, sans organisation de jeunesse, d’avoir du poids dans les facs. Pour exister dans ces milieux, il faut avoir des gens en permanence disponibles. Si on veut qu’il se passe quelque chose, il faut l’organiser ! Je ne crois pas trop aux mobilisations spontanées », développe pour sa part Camille Lainé, porte-parole des Jeunesses communistes (MJCF).

À Grenoble, Lili Behiels vient tout juste de créer le comité M1717, il y a quelques semaines. Passée par le MJS pendant la campagne de Benoît Hamon, la jeune femme y est toujours mais partageait, avec l'ancien candidat, « l'idée qu'il fallait créer quelque chose de nouveau ». Si le comité campus ne compte que quelques membres à cette heure, Lili Behiels assure qu'elle ne rencontre pas d'animosité lorsqu'elle participe à des réunions avec les autres mouvements présents à la fac : Unef, Solidaires, FI, Jeunes Écologistes, JC, MJS... Tous ces mouvements se retrouvent pour organiser la lutte sur des sujets précis... jusqu'aux prochaines élections.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale