La Strausskahnie tire un trait sur DSK

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«Ce n'est plus un fait politique, mais un fait divers.» Le jugement est sans appel: ses anciens partisans et conseillers assistent stupéfaits à l'effondrement de Dominique Strauss-Kahn. Il ne reste rien du dispositif qui devait propulser l'ex-directeur du FMI vers l'Elysée et du strausskahnisme comme courant politique.
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Samedi 22 octobre, à la halle Freyssinet dans le XIIIe arrondissement de Paris, François Hollande s'avance à la convention d'investiture pour recevoir l'onction militante et devenir le candidat du PS à la présidentielle. Dans la foule, l'eurodéputé fabiusien Henri Weber n'en revient encore pas. «Quel destin! Et dire qu'il y a encore six mois, Strauss-Kahn était incontournable...» Puis, à l'évocation des derniers développements de l'affaire du Carlton de Lille (lire notre article ici), qui a surgi juste une semaine avant dans l'actualité, il soupire: «On a incontestablement sous-estimé son addiction...»

Dans la salle, les strausskahniens sont disséminés un peu partout dans les premiers rangs d'honneur, symbole de l'éclatement d'un courant déjà éparpillé depuis le dernier congrès de Reims. Seul Pierre Moscovici figure au centre du premier rang, fort de son soutien précoce à François Hollande. Il est le survivant de la galaxie DSK qui s'en sort le mieux. Sur les côtés et derrière, on retrouve Michèle Sabban, qui s'est rangé derrière Manuel Valls, ou Jean-Christophe Cambadélis, soutien de Martine Aubry. D'autres, comme Jean-Marie Le Guen ou Christophe Borgel se promènent dans les allées. Mais plus personne ne parle de DSK.

«Contrairement aux derniers rassemblement socialistes, Strauss-Kahn n'est plus dans aucune discussion, constate Marie-Pierre de la Gontrie, secrétaire nationale du PS aux libertés publiques. Il a disparu de notre radar socialiste.»

Dans l'entourage de Martine Aubry, même son de cloche. «C'est simple, on n'en parle plus du tout, assure un conseiller de la première secrétaire, il n'a aujourd'hui plus aucune influence et personne dans le parti ne s'en revendique. Il nous a déjà tellement plombés...» Quand on interroge le directeur de cabinet d'Aubry, Jean-Marc Germain, à la veille du second tour de la primaire, sur le «boulet Strauss-Kahn» dont il aurait peut-être fallu se débarrasser, lui se contente de nier, les yeux dans le vide: «Je ne suis pas d'accord avec ça. Il y avait un accord politique qui a permis de reconstruire le parti...»

Un autre du cabinet confie, mi-fataliste, mi-désabusé: «DSK cité dans une affaire de proxénétisme le dernier jour de la primaire, à Lille, c'était comme une cerise sur le gâteau, comme une boucle bouclée»...

Un cadre du courant de Benoît Hamon fulmine, de son côté: «Bien sûr que ça a été un boulet, dès avant le 14 mai. Le pacte en tant que tel était un boulet. Alors, après...» Un ancien cadre des jeunes strausskahniens, amer, le confirme aussi: «Aujourd'hui, on est même au-delà de la consternation. Tant pis, c'est sa vie, on tourne la page. On est conscient que ça va nous salir un peu plus. Maintenant, entre nous, ça tourne à la blague: dès qu'il y a une histoire de cul glauque, on se demande quand Strauss-Kahn va apparaître dans le dossier...»

«C'est simple, on veut tout oublier»

De toute la bande du courant «Socialisme & démocratie», c'est sutout Pierre Moscovici qui s'en sort le mieux, étant le premier strausskahnien à rejoindre Hollande, dont il dirigera la campagne de la primaire. S'il risque de faire les frais du rassemblement et du renouvellement de son équipe, ainsi que Hollande l'a annoncé au soir de sa victoire, «Mosco» sera en bonne place dans l'équipe de campagne présidentielle.

Quant aux autres figures de l'entourage strausskahnien, ils ont en grande partie soutenu Martine Aubry durant la primaire. La plupart ont décroché après l'intervention télévisée de DSK sur TF1, face à Claire Chazal, terrifiés par l'aplomb de leur ancien mentor. «Dire que ça nous a fait du bien serait excessif», euphémise en soupirant un élu parisien. Marie-Pierre de la Gontrie estime toutefois que «le chemin politique avec lui est terminé», et que le PS et son candidat ne seront pas encombrés par l'écume judiciaire autour de Strauss-Kahn: «Il n'y a pas de confusion possible entre l'action politique et l'homme privé.»

Quant à la sphère strausskahnienne, courant important au PS, patiemment construite dans la continuité du courant rocardien jusqu'à son éclatement après la primaire socialiste de 2006, puis lors du congrès de Reims de 2008, a-t-elle encore un avenir en tant que telle, au sein du PS? «Cela fait trois ans qu'on est divisé, alors on est habitué, dit encore de la Gontrie. Le strausskahnisme n'est plus une écurie, mais continue en tant que vision de la société.»

«Il faudra réfléchir pour savoir si l'on pourra exister encore comme mouvement, dit un autre proche de l'ancien directeur du FMI, mais à partir du moment où le strausskahnisme s'est dissous dans le socialisme, et notamment le projet du PS, la question n'a plus vraiment de sens.»

Les derniers fidèles ont lâché avec les révélations sur l'affaire du Carlton de Lille. «C'est simple, on veut tout oublier, tourner la page», dit un parlementaire strausskahnien. Un ancien conseiller ne parvient pas encore à y croire tout à fait: «Je l'ai pratiqué, Dominique, j'en ai fait des déplacements de campagne. Qu'il y ait eu de la drague, souvent, et qu'il ait eu du succès, c'est sûr. Mais je ne l'ai jamais vu dans un truc pathologique, ni jamais dans une relation tarifée...» Puis, il lâche, comme s'il se faisait une raison: «Heureusement qu'il n'a pas été candidat, sinon il aurait dû se retirer en pleine campagne... C'est fou qu'il se soit convaincu qu'il passerait au travers...»

Pour un conseiller de Hollande, la cause est entendue, à l'approche de la campagne présidentielle: «Ils cherchent à se placer, sinon ils sont tous morts, à part quelques grands élus et Moscovici.» Parmi les grands blessés de la strausskahnie désintégrée, l'agence Euro RSCG. Dirigée par des très proches de Strauss-Kahn, la boîte de com' pilotée par Stéphane Fouks a perdu avec la candidature DSK un sacré marché, même si cet intime de Manuel Valls espère encore que ce dernier parviendra à influencer l'équipe du nouveau candidat.

Pourtant rallié (tardif) à Hollande et bien que «strausskahnien récent», le «monsieur sécurité du PS», Jean-Jacques Urvoas, pourrait avoir de son côté perdu ses espoirs de ministère de l'Intérieur, victime en interne pour avoir consulté à plusieurs reprises le commissaire Jean-Christophe Lagarde, patron de la sûreté urbaine de Lille, et mis en examen dans l'affaire de proxénétisme qui touche aujourd'hui Dominique Strauss-Kahn. «Même Finchelstein est tombé de sa chaise!, assure un proche. Ses communicants, ils auraient su ça, ils ne l'auraient jamais envoyé faire ce qu'il a fait sur TF1!»

Quelques-uns des interrogés estiment que la stupéfaction générale du premier cercle accréditerait la thèse d'un «réseau complètement parallèle, en dehors du premier cercle traditionnel», et qui pourrait donc mener au Nord-Pas-de-Calais...

«Ce n'est plus un fait politique, mais un fait divers»

Mais quel était donc ce lien entre Dominique Strauss-Kahn et Jacques Mellick junior, fils de son père, l'ancien maire de Béthune, condamné pour faux témoignage, et baron parmi les grands féodaux fédéraux du Pas-de-Calais socialiste? La connexion se ferait via un «compagnon de soirées coquines», Fabrice Paszkowski. Lui est gérant d'une entreprise de matériel médical, Mellick fils gérant d'une pharmacie.

Loin des rumeurs de participation à un réseau de proxénétisme, ces deux-là sont surtout suspectés localement de rafler les marchés médicaux dépendant du conseil général. «Notamment les maisons de retraite, aidés par l'amicale pression du père auprès des élus locaux», affirme un conseiller général. Ces deux-là sont aussi des anciens responsables du club strausskahnien A gauche en Europe, le think-tank strausskahnien créé en 2003 et destiné à élargir et structurer les réseaux de DSK dans l'optique de la primaire socialiste de 2006. C'est dans ce cadre que Mellick fils a présenté Paszkowski à Strauss-Kahn, en marge d'une réunion à Béthune en 2004.

Après sa mise en sommeil fin 2006, «Mellick fils a été l'un des rares à avoir maintenu localement l'association (A gauche en Europe), alors que Moscovici l'avait dissoute», remarque un ancien cadre national de ce club de réflexion destiné à «élargir le réseau DSK à des intellectuels et des non-membres du PS». Selon lui, «Mellick junior apparaît dans le dispositif parce qu'on avait très peu de forces dans le Pas-de-Calais, que Béthune c'est une grosse section de 500 cartes. En revanche, le Paszkowski, je ne l'ai jamais vu, je n'en ai jamais entendu parler...»

Un proche de François Hollande se veut serein, mais s'interroge tout de même, ne pouvant s'empêcher de noter que le successeur de Strauss-Kahn à la mairie de Sarcelles, François Pupponi, a été entendu par la police –à sa demande– dans le cadre d’une enquête sur des cercles de jeux parisiens liés au banditisme corse: «La question est de savoir s'il y a plus grave derrière cette histoire. Et, pire encore, si toutes les histoires font système. DSK, Carlton, Pupponi et les réseaux corses...»

Un strausskahnien redoute quant à lui une libération de la parole: «Avant, il pouvait être président, alors tout le monde fermait sa gueule, mais maintenant tout le monde va l'ouvrir, peut-être à raison, peut-être à tort et à travers...» Pour un proche de Pierre Moscovici, l'écueil est malgré tout évité, quoi qu'il arrive, pour le PS: «La primaire nous a évité le pire, en permettant que tout le débat se fasse sans lui. DSK, ce n'est plus un fait politique, mais un fait divers.»

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