Aux QG des candidats: «C’est ça, se rassembler?»

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Une poignée de main Fillon-Juppé et il est maintenant question de « rassemblement ». Les proches du maire de Bordeaux sont perplexes : les gages donnés à l’extrême droite ne s’oublieront pas de sitôt.

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Des effusions de joie d’un côté, un silence de mort de l’autre. Dimanche 27 novembre, au soir du second tour de la primaire de la droite et du centre, la victoire écrasante de François Fillon sur Alain Juppé a suscité des sentiments logiquement contrastés chez les militants LR, qui depuis des mois font campagne derrière leurs champions. En engrangeant 66,5 % des suffrages exprimés, contre 33,5 % pour son adversaire, l’ancien premier ministre de Nicolas Sarkozy s’est imposé comme le nouvel homme fort du parti de la rue de Vaugirard, celui qui aura pour tâche, selon ses propres mots, de « mettre un terme » au quinquennat « pathétique » de François Hollande.

Alain Juppé et François Fillon au siège de la Haute autorité de la primaire, le 27 novembre au soir. © Reuters Alain Juppé et François Fillon au siège de la Haute autorité de la primaire, le 27 novembre au soir. © Reuters

Encore impensable il y a un mois, le triomphe du député de Paris était devenu inéluctable depuis le premier tour du scrutin, où il avait déjà éliminé Nicolas Sarkozy et écrasé Alain Juppé, en rassemblant 44,1 % des voix. « C’est triste, mais finalement, les résultats de ce soir viennent surtout confirmer ceux de la semaine dernière », confie, résigné, un très proche du maire de Bordeaux.

La forte mobilisation enregistrée pour ce second tour – près de 4,3 millions de votants, comme au premier – a d’abord rassuré les équipes d’“AJ pour la France”, convaincues que la gauche et le centre se seraient mobilisés pour faire barrage au député de Paris. Une éventualité à laquelle ont également cru certains soutiens de ce dernier, comme sa porte-parole, la députée des Bouches-du-Rhône Valérie Boyer, qui a déploré sur Twitter « l’honnêteté intellectuelle » de cette « gauche » capable de signer « une charte des valeurs de droite ».

Qu’importe le petit frisson du dimanche après-midi. Chez les fillonistes, nul ne doutait vraiment du succès. D’ailleurs, à la Maison de la chimie, où se réunissaient les partisans du député de Paris, l’ambiance a rapidement tourné à la fête. Très tôt dans la soirée, les proches de François Fillon affichent des mines réjouies en s’échangeant les dernières estimations. Tous se projettent déjà « dans l’après », en mai 2017, persuadés que la victoire sans appel de l’ancien premier ministre a créé une dynamique qui ne s’arrêtera pas. « François Fillon va maintenant avoir à cœur de constituer rapidement une équipe pour être opérationnel dès le mois de mai, s’il est élu », affirme le député du Loiret Serge Grouard, avant même que les premiers résultats ne soient proclamés.

« C’est quand même la première fois qu’un candidat gagne en disant la vérité, lance également le député du Val-d’Oise Philippe Houillon, un autre fidèle. Tout le monde lui disait : “Tu as raison, sur la dette, sur les efforts à demander aux Français, mais tu peux pas gagner en disant ça.” Eh bien il a prouvé le contraire. Ce soir, c’est la preuve que les Français en ont marre des demi-mesures, des reculades. » Alors que l’impressionnant score se confirme peu à peu, certains semblent respirer de nouveau. Ces derniers jours, regrettent-ils, la campagne s’était beaucoup durcie.

« La presse a été très caricaturale, déplore Serge Grouard. Moi qui suis François Fillon depuis le début, je ne me reconnaissais pas du tout dans cette présentation du “catho”, “ultralibéral”. Son message au fond est très simple. Il dit juste que le bateau prend l’eau de toute part et qu’on ne peut pas continuer ça ! » L’héritage Thatcher revendiqué par l’ancien premier ministre ? « Franchement, quand on voit la situation de l’Angleterre aujourd’hui, son dynamisme, c’est tout le mal que je nous souhaite ! » s’amuse Fatima Amarir, adjointe au maire d’Argenteuil et engagée depuis des mois dans la campagne.

Alors que le dernier débat a soulevé des craintes quant à la volonté de François Fillon de vouloir en partie privatiser la Sécurité sociale, Serge Grouard minimise. « C’est un sujet qui a été mal compris, assure-t-il. On a laissé penser que les remboursements allaient être l’exception ! Ce n’est pas du tout ça ! François Fillon n’a pas du tout l’intention de tout casser ! Tout cela sera bientôt précisé d’ailleurs. » Selon lui, le projet pourrait évoluer, sur ce point comme sur d’autres, au cours des prochains mois. « Nous ne sommes pas bornés. On était dans une primaire, il faut aller maintenant vers un projet présidentiel. »

De fait, les partisans de l’ancien premier ministre savent parfaitement qu’ils ne pourront mener une campagne aussi radicale pour conquérir l’Élysée. Car avant même d’espérer convaincre une majorité de Français, ils devront commencer par rassembler tous ceux qui, à droite et au centre, avaient fait le choix d’Alain Juppé. Si le maire de Bordeaux a apporté, dimanche soir, un soutien sans équivoque à François Fillon, il n’en demeure pas moins porteur, dans la tête de ses proches, de « valeurs qui n’ont pas grand-chose à voir avec celles » du député de Paris, affirme un membre du premier cercle.

Au QG du maire de Bordeaux, entre deux larmes et un verre de vin, plusieurs militants confient d’ailleurs à Mediapart leur gêne à l’idée de mener campagne derrière l’ancien premier ministre. « Sens commun, les amis de Poutine… C’est pas ma droite », dit l’un d’entre eux. « Je connais pas mal de nos amis centristes qui envisagent de rallier Macron », explique encore un autre. Les élus juppéistes, dont la parole est forcément contrainte par la nécessité du « rassemblement » auquel tous les candidats de la primaire ont souscrit, affichent bien moins d’inquiétude.

« Les nuances entre les deux hommes ne sont pas des abîmes, assure le maire du Ier arrondissement de Paris, Jean-François Legaret. De toute façon, François Fillon ne pourra pas mener une campagne aussi à droite, sinon François Bayrou sortira du bois. » Virginie Calmels, première adjointe d’Alain Juppé à Bordeaux, est du même avis. « Ceux qui liront le projet d’Alain Juppé comprendront qu’il s’agit résolument d’un projet de droite, dit-elle. Nicolas Sarkozy a enfermé Alain Juppé dans une droite complaisante avec les centristes. Il s’est laissé caricaturer dans cette idée d’une droite molle, alors qu’il est tout sauf mou. Je suis certaine que François Fillon tiendra compte de son projet. »

La première pensée de Fillon... pour Sarkozy

Au QG de François Fillon, chacun est bien conscient de la nécessité de rassembler rapidement toute la droite. L’ancien secrétaire d’État au budget, François d’Aubert, venu « en ami », estime que la tâche ne sera pas trop difficile. « J’ai travaillé dans le gouvernement d’Alain Juppé, que j’apprécie, et j’ai soutenu François Fillon. Vous voyez, il n’y a rien d’insurmontable », affirme-t-il. À quelques mètres, Charles Millon, qui s’était fait élire en 1998 au conseil régional de Rhône-Alpes avec les voix du Front national et prône aujourd’hui encore un rapprochement avec l’extrême droite, savoure lui aussi la victoire nette et sans bavure de son candidat.

Le député de Paris peut-il incarner cette fameuse « fusion des droites » dont rêve l’ancien ministre de la défense ? « Le sujet, c’est que François Fillon a réussi à réveiller le peuple silencieux, dit-il. Celui qui demande plus de liberté d’entreprendre et plus de sécurité. Il va redonner le goût à la politique à plein de Français qui se tournaient jusque-là vers la révolte. »

Alain Juppé à son QG, le 27 novembre au soir. © Reuters Alain Juppé à son QG, le 27 novembre au soir. © Reuters

Alors qu’assez peu de militants ont réussi à se frayer un chemin vers la grande salle de la Maison de la chimie où François Fillon doit prononcer son discours, Édouard, 30 ans, cadre dans une entreprise d’assurances, arbore fièrement son tee-shirt bardé du double “F”. Lui aussi dit ne pas comprendre les accusations « d’ultralibéralisme » qui pèsent sur les épaules de son champion. « La dépense publique représente 57 % du PIB, explique-t-il. On doit être l’État le plus communiste au monde ! Ce qu’il propose, c’est juste un peu plus de liberté. »

Alain Juppé apparaît alors sur les écrans pour reconnaître sa défaite. La salle de la Maison de la chimie, qui s’était un temps figée, explose de joie et des « Fillon président ! » fusent avant que les militants n’entament une Marseillaise. Dans le XVe arrondissement, au QG du maire de Bordeaux, ce sont des « Juppé, on t’aime », « Juppé ! Juppé ! », « Merci Juppé ! Merci Juppé ! Merci ! » qui résonnent. Le candidat malheureux savoure le moment. Il prononce un discours qu’il veut empreint d’« espoir ». « Je termine cette campagne comme je l’ai commencée : en homme libre, qui n’aura transigé ni avec ce qu’il est, ni avec ce qu’il pense », affirme-t-il.

« Je vais me consacrer à la tâche de maire de Bordeaux, qui m'a donné et me donne tant de joie. J’ai donné 40 ans de ma vie au service de la France, et cela m’a apporté de grands bonheurs et quelques peines. Ce soir encore, au risque de vous surprendre, je suis heureux », poursuit-il avant de s’adresser directement à la « jeunesse » : « Et maintenant, à vous de continuer. À vous, jeunes Français et Françaises, de continuer sur le chemin que nous avons tracé. Continuez à porter l’idée de la France que nous avons partagée, une France apaisée et réconciliée. Soyez fort pour réarmer l’État et construire une économie de plein-emploi. La tâche qui vous attend est exaltante, vous avez de la chance. »

Alors qu’Alain Juppé s’est déjà mis en route pour les locaux de la Haute autorité de la primaire (HAP), où il doit immortaliser la « poignée de main du rassemblement » avec le grand vainqueur du scrutin, François Fillon apparaît à son tour sur les écrans. « La victoire me revient, lâche-t-il, sans modestie. C’est une victoire de fond bâtie sur des convictions. Depuis trois ans, je trace ma route, à l’écoute des Français, avec mon projet, avec mes valeurs, et progressivement, j’ai senti cette vague qui a brisé tous les scénarios écrits d’avance. »

Sa première pensée, l’ancien premier ministre l’adresse… à Nicolas Sarkozy. Au QG du maire de Bordeaux, c’est la consternation. Le nom de l’ex-chef de l’État est hué. Les militants sont écœurés que Fillon l’évoque avant celui de son rival du second tour. « C’est ça, se rassembler?! » questionne Léa. « Quelle honte… » glisse son compagnon. Ici, personne ne digère l’offensive des sarkozystes contre le maire de Bordeaux. Parce qu’ils ne parviennent toujours pas à s’expliquer « comment Fillon a pu gagner 15 points en 10 jours », les proches d’Alain Juppé échafaudent toutes les hypothèses.

Pour beaucoup, la défaite de leur champion repose essentiellement sur les mensonges de l’ancien président. « Pendant que Bruno Le Maire s’effondrait et que François Fillon commençait à siphonner ses voix et à ressembler à un candidat crédible, Nicolas Sarkozy continuait à nous pilonner, explique un membre de l’équipe “AJ pour la France”. C’était Mad Max ce truc : deux voitures qui se foncent dessus et une troisième qui en profite pour passer tranquillement à côté. »

À la Maison de la chimie, où les fillonistes frayent avec les sarkozystes, les raisons de la défaite du maire de Bordeaux ne sont pas franchement un sujet. Ici, tout le monde reste persuadé que la différence s’est faite sur le sérieux du programme et seulement sur cela. Alors que le calme s’est de nouveau installé dans la salle, Édouard, le militant croisé un peu plus tôt, poursuit sa plaidoirie en défense de François Fillon. « On dit que son programme fiscal est fait pour les riches. Mais il faut savoir ce qu’on veut ! On veut qu’ils partent ou qu’ils apportent leur richesse au pays ? » interroge-t-il, bientôt rejoint par Thomas, jeune militant LR de 16 ans : « L’ISF a fait perdre beaucoup de capitaux à la France. François Fillon est le seul à pouvoir sauver le pays de la faillite. »

À ces côtés, Émilie ne boude pas son enthousiasme. Elle se dit heureuse que « les valeurs soient revenues au premier plan » dans cette campagne. Un ami les interpelle : « Allez, on y va ! » La soirée pour les jeunes fillonistes se poursuit aux Planches, une boîte chic du VIIIe arrondissement de Paris.

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