Loi sur le travail: une mobilisation jamais vue sur Internet

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L'appel à manifester parti de Facebook

Tout aussi loin des habituelles stratégies politiques ou syndicales, “Bea”, “Da Mien” et “Matthieu” n’en reviennent toujours pas. Ces trois trentenaires, qui se méfient des médias traditionnels et ne consentent à s'exprimer que sur Mediapart ou Rue89, n’imaginaient pas une seconde que leur cri de colère sur Facebook porte si loin. En appelant à une grève générale et à une manifestation dans les rues de France le 9 mars, jour où la loi sur le travail devait être présentée en conseil des ministres, ils ont soulevé l'enthousiasme, et des centaines de milliers de like.

Tout commence lundi 22 février, peu avant que les syndicats ne publient une déclaration commune a minima. “Bea”, depuis le sud de la France, “Da Mien” et “Matthieu”, depuis la région parisienne, bondissent de rage derrière leurs écrans d’ordinateurs en s’envoyant des messages privés où ils se répètent : « Ce n’est pas possible », « il faut se bouger sans attendre », « c’est la plus grosse attaque portée au code du travail depuis la Seconde Guerre mondiale ». Militants à la CGT, ils sont devenus « potes via Facebook et les groupes communautaires cégétistes ». “Da Mien” est conducteur de train, “Matthieu” travaille dans la téléphonie mobile et “Béa” dans l’enseignement.

Quand le communiqué extrêmement prudent des syndicats est publié, le trio tombe de sa chaise. « On s’est dit que c’était du foutage de gueule ! L’intersyndicale exige uniquement “le retrait de la barémisation des indemnités prud'homales en cas de licenciement abusif et des mesures qui accroissent le pouvoir unilatéral des employeurs”. Le reste, on en parle dans quinze jours et on fait une mobilisation le 31 mars », raconte “Da Mien”. Pour lui, “Bea” et “Matthieu”, il n’y a « rien à négocier » dans ce texte : « Il faut le retirer. Il y en a marre de ces réunions où on veut mettre tout le monde autour de la table et fédérer autour du plus petit dénominateur commun pour avoir la signature de la CFDT. Cela nous oblige à rabaisser nos exigences. »

Sur Facebook, le trio crée l’événement : « Appel à la grève générale contre “la loi Gattaz-Hollande-Valls-Macron-El Khomri”. » Un appel citoyen et militant, écrivent-ils. « Pour la convergence des luttes des salariés, des précaires, des chômeurs, des retraités, des jeunes, des personnes qui survivent avec des minimas sociaux en baisse. » Ils invitent toutes les générations à venir « défendre leur peau avec ou sans les directions syndicales ». Ils choisissent la date du 9 mars sans comprendre pourquoi les syndicats ont choisi celle du 31 : « Le 9, il y a un coup à jouer pour la convergence des luttes. C’est le jour où le projet devait être présenté en conseil des ministres, c’est le même jour que le préavis de grève à la RATP et à la SNCF, le lendemain, il y a les retraités. »

La machine est lancée. Elle sera virale, tout comme la pétition. Aujourd’hui, près de 400 000 personnes ont été invitées à leur grève générale. 70 000 personnes sont intéressées, 42 000 entendent y participer. Surtout, l’appel a fait des émules. À Paris, Strasbourg, Rouen, Lille, Angers, Marseille… et dans de nombreuses autres villes de province, des pages ont été créées par des internautes, des associations voire des syndicats. “Da Mien”, “Bea” et “Matthieu” s’avouent « dépassés ». « On est sollicités de partout mais ce n’est pas notre boulot d’organiser des manifestations et des services d’ordre. Aux citoyens, aux salariés, aux syndicats de prendre la main dans leurs entreprises, dans leurs départements, dans leurs régions », lance “Da Mien”. Cet appel à la grève, pour lui, « c’est un coup de pied dans la fourmilière, un sondage qui montre que les Français veulent en découdre ».

Un ancien collaborateur de Mélenchon s'invite dans la danse

Il reste à traduire la colère virtuelle dans les rues, et c'est un militant plus aguerri qui veut s'en charger. À Paris, Alex Tessereau et sa bande de copains de lutte, sur le net ou dans la vraie vie, entendent s’en charger. Ils ont créé leur page : « 9 mars Paris, tous/toutes dans la rue» Elle compte 29 000 invités, 4 000 intéressés, 3 000 participants à ce jour. Et lundi soir, la CGT a annoncé qu'elle se ralliait à cette date…

Le groupe veut faire de la place de la République « une agora de citoyens, sans étiquette, horizontale, démocratique », dit Alex. Il a 28 ans et l’expérience des manifs chevillée au corps depuis les années lycée au sein de l’Union nationale lycéenne, puis de l’Unef. Proche de la mouvance “antifa”, responsable associatif, à l’origine du mouvement des « fêtards éco-responsables du canal Saint-Martin », il sait « mobiliser », « obtenir des autorisations de manifester en préfecture », « monter des services d'ordre, des banderoles », « réagir face aux forces de l'ordre ». Ses premières armes, il les a faites contre la loi Fillon sur l’école en 2005, puis contre le CPE qui, il y a dix ans, faisait fléchir le gouvernement Villepin.

C’est lui qui a contacté les initiateurs de la grève générale sur Facebook et proposé de « monter une équipe » pour Paris avec son réseau militant. « L’austérité, la montée du FN, l’enchaînement des reniements de Hollande, les divisions de la gauche… Tous les ingrédients sont réunis pour que nous ayons un Podemos, un Syriza en France mais il ne se passe rien. Nos syndicats décident de faire une mobilisation après la bataille, le 31 mars. C’est ridicule, cela ne crée aucun rapport de force, aucune pression. Il faut une grève reconductible qu’on puisse étendre du lundi au samedi, occuper l’espace, le temps politique », s’enflamme le jeune homme, qui a été l’attaché parlementaire de Jean-Luc Mélenchon en 2008, quand celui-ci démissionnait du PS et créait le Parti de gauche. « C’était mon stage de fin d’études », raconte-t-il.

Depuis, il s’est éloigné du Parti de gauche et de la politique, dont il voulait faire son métier. DJ (son autre passion), il vivote grâce à des petits cachets sans avoir le statut d’intermittent. « J’avais la possibilité de travailler pour un sénateur socialiste, mais je n’allais pas gagner de l’argent sur des réformes, l’état d’urgence, la déchéance de nationalité, la loi El Khomri, qui me donnent envie d’aller manifester ! » poursuit celui qui a pour modèle Patrick Roy, le député socialiste mort en 2011, guitariste et fan de hard rock.

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