Loi sur le travail: une mobilisation jamais vue sur Internet

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« On vaut mieux que ça », campagne virale des Youtubeurs

D'autres restent hostiles à toute tentation politicienne. Et il aurait été bien difficile de prévoir qu'ils soient à l'origine de la déferlante de témoignages qui s’abat sur les réseaux sociaux depuis quatre jours. Autour du mot-clé « On vaut mieux que ça », ces messages décrivent tous la façon dont les précaires sont mal traités. Le coup est parti d’un endroit inattendu, car peu réputé pour sa capacité de cohésion et d’action concertée : celui des « Youtubeurs », ces animateurs de chaînes YouTube qui proposent leurs vidéos à des communautés regroupant parfois des centaines de milliers d’internautes.

Aux commandes de l’initiative « On vaut mieux que ça », on trouve un collectif de Youtubeurs plutôt marqués à gauche, qui parlent régulièrement, mais pas uniquement, politique. Certains font figure de vétérans, comme Usul, ex-chroniqueur de jeux vidéo qui a versé il y a deux ans dans des présentations fouillées de figures intellectuelles ou de concepts qui occupent le débat public, ou Histony, qui livre des « réflexions critiques pour comprendre pourquoi l'histoire se raconte de la façon dont on la raconte ». D’autres, qui s’y sont mis plus récemment, comme le collectif Osons causer, qui met politique, sociologie ou philosophie à l’honneur depuis juin dernier (lire les présentations faites par Streetpress), ou Le fil d’actu, qui depuis octobre explique en profondeur les faits d’actu.

Ils se sont signalés par une vidéo, où une dizaine d’entre eux présentent leur projet. À l’initiative, au tout départ : Usul, Dany Caligula ou le Stagirite, vite rejoints par Osons Causer et par d’autres. « Tout s’est fait à l’arrache, et on avance en pédalant, rigole Ludo Torbey, d'Osons Causer. On a démarré samedi 20 au soir, juste après la parution des premières informations sur l’avant-projet de loi, entre ceux qui étaient disponibles sur un groupe Skype. »

© On vaut mieux que ça !

La première vidéo est prête moins d’une semaine plus tard. Elle regroupe des vidéastes aux tons très différents, certains étant les tenants d’un discours policé et grand public, d’autres revendiquant un ton bien plus rêche et provocateur. Par exemple, Matthieu Longatte, qui livre chaque semaine sur Bonjour Tristesse un billet (très) énervé contre le monde tel qu’il va. « Je me méfie en général des collaborations, mais pour cette fois, j’ai dit oui, notamment parce que j’avais déjà fait une vidéo sur la loi travail, dans laquelle j’incitais les gens à agir, explique-t-il. J’ai une formation de juriste et au début, je croyais que ce projet de loi était une blague. Pour moi, c’est la plus grosse régression sociale des 50 dernières années. »

« On parle de harcèlement, de discriminations, mais aussi de suicides »

L’idée : « Mettre à disposition nos compétences et nos audiences pour libérer ceux qui nous regardent. Nous voulons affirmer que nos témoignages, nos vies, sont légitimes », explique Ludo Torbey. « C’est une initiative noble, très intéressante, approuve Matthieu Longatte. Les divers acteurs du YouTube politique mobilisent leurs communautés et passent outre leurs divergences de style, voire même de perceptions politiques sur certains points, pour montrer que sur l’essentiel, tout le monde est d’accord. Aller chercher des centaines de milliers de témoignages, montrer que les gens dessinent tous ensemble une histoire cohérente, c’est très pertinent. »

Et très vite en effet, les témoignages affluent, y compris dans le Club de Mediapart. On y découvre un travail précarisé et flexibilisé à l'extrême, loin de l'image renvoyée par le Medef, avec, par exemple, le statut peu enviable des « extras », convocables à l’envi et sans préavis pour travailler au coup par coup dans le domaine de la restauration. Sur Twitter, les mots sont plus lapidaires et dénoncent le chantage au travail du dimanche, les marques de mépris parce « plein de chômeurs rêvent de ton job », ou la quête éperdue du paiement des factures lorsqu’on est freelance.

Les paroles reçues, par tweets, mails ou même vidéos, seront présentées dans les jours à venir via des sélections pensées pour circuler sur les réseaux sociaux, des podcasts et des montages vidéo, voire au travers d’émissions présentées sur YouTube. « Nous sommes contents que notre initiative rencontre un vrai écho, indique Torbey. Mais les témoignages que nous recevons sont souvent glaçants, ils montrent ce qu’est la réalité sociale de notre pays : on parle de harcèlement, de discriminations, mais aussi, pour des dizaines de messages, de pensées suicidaires et de tentatives de suicide. Et certaines ont malheureusement réussi. »

S’avouant débordés, les Youtubeurs entendent bien faire porter loin les paroles qu’on leur confie. Mais pas question pour autant de confondre leur action avec les initiatives plus classiques, comme la pétition ou la manifestation. Ils reconnaissent sans difficulté aucune entretenir « une certaine méfiance envers les formes traditionnelles de la politique ». Et veulent s’en tenir à bonne distance : « Il se trouve que l’avant-projet de loi du gouvernement est un élément déclencheur de notre action, mais notre propos est de faire vivre les témoignages, la parole, rappelle l’homme d’Osons Causer. Nous n’avons aucun agenda politique, nous n’attendons pas particulièrement que cette loi soit retirée, même si nous en serions ravis. »

Cette méfiance assumée, Caroline De Haas, à l'origine de la pétition, l’a bien perçue. Et a décidé d’en prendre son parti. « Ils sont hyper-flippés d'être récupérés, et on peut tout à fait comprendre leur méfiance vis-à-vis des organisations, convient-elle. Quand j'ai découvert le mot-clé “On vaut mieux que ça”, je me suis dit qu’ils auraient pu nous prévenir… Mais ça a duré trente secondes. Finalement, j'ai trouvé ça génial, car ça incarne bien l'irruption du monde du travail dans le monde politique. C’est comme pour ceux qui ont appelé à manifester sur Facebook : nous avons élaboré une “carte des appels à manifester” de notre côté, mais pas plus. Ça avance dans tous les sens, on est débordés, c'est désorganisé, et c’est tant mieux : personne ne pourra contrôler quoi que ce soit. »

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