Croquis. Radiographie d’un bazar électoral

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Prenez un enjeu national essentiel, divisez-le en 577 élections locales et nationales, remuez, votez, et vous n’y comprendrez plus rien. Les élections législatives transformées en croupion des présidentielles sont devenues le scutin le plus opaque de la Ve République.

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Les élections législatives sont évidemment sensibles et centrales mais elles représentent aussi le point le plus extrême de l’embrouille politique. Elles sont à la fois concrètes et impalpables. Elles vont déterminer la majorité relative ou absolue qui mettra en œuvre la politique de la France, mais se déroulent dans une multitude de batailles de terrain, où les candidats à un mandat national sont contraints de mettre en avant les intérêts locaux, comme s’ils étaient des maires bis ou des conseillers départementaux complémentaires.

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Une fois élus, les députés auront la mission de voter les lois qui nous régissent de Strasbourg à Brest et de Lille à Marseille, ils devront adopter le budget de la France, ils siégeront à la commission de la défense, à celle de la justice, ou des affaires étrangères, mais dans la campagne qui se déroule en ce moment, ils vont sur les marchés en promettant de défendre la salade en Saladie, le pinard en Pinardie, l’emploi local en Localie, ou le Nucléaire au pied des Centrales. Chargés de représenter les intérêts de la Nation quand ils seront élus, les candidats se présentent d’abord comme les meilleurs lobbyistes des avantages de leur zone.  

Cette fumeuse attention prêtée à la relation avec l’électeur de base est parfaitement contradictoire avec l’enjeu réel de la consultation. Le tiraillement entre la dimension nationale et la dimension locale a toujours existé dans les législatives, du fait même du mode de scrutin, mais il est devenu irrespirable depuis la fameuse inversion du calendrier qui les fait s'enchaîner juste après les présidentielles. Depuis 2001, les élections législatives sont appelées à confirmer le vote présidentiel, ou à le réduire à pas grand-chose. La seule question posée aux Français au travers du rendez-vous des 11 et 18 juin est de savoir si Emmanuel Macron disposera d’une majorité, ou si les Français confieront le pouvoir de faire la loi à une autre force, qui cohabitera avec lui. Il ne s’agit pas formellement d’un référendum « pour » ou « contre » le président à peine élu, mais nous n’en sommes pas loin.

En France, l’élection majeure à deux tours doit donc être confirmée ou démentie, six semaines plus tard, par un troisième et un quatrième tour. Jusqu’à présent, la confirmation a toujours prévalu.   

En attendant de savoir si cette jurisprudence se vérifiera, donc si le nouveau président conservera le pouvoir ou le perdra largement, à quoi assiste-t-on ? À rien de palpable… À une mêlée confuse. Ces deux tours d’approbation ou de censure sont une bouteille à l’encre. Personne, pas même dans les états-majors des grandes formations, n’est capable de suivre au jour le jour les tendances fortes de ces 577 élections prétendument locales, où des centaines de petits Macron affrontent des centaines de petits Mélenchon, de petits Baroin, de petits Hulot, de petits Cambadélis (là c’est encore plus compliqué avec les Camba d’opposition, les Camba de la nouvelle majorité, ou les Camba des deux à la fois).

Pour essayer de distinguer des tendances dans cette obscure clarté, et de les rapporter, les médias descendent sur le terrain comme on explore la brousse… « À hauteur d’homme », selon la formule de David Pujadas dans le journal qu’il présente encore sur France 2, c’est-à-dire en procédant à  des micros-trottoirs améliorés où s’expriment des citoyens censés représenter les voix profondes de la France et des Français. Au-delà des inconnus, on « descend » aussi dans les circonscriptions dites sensibles, c’est-à-dire celles où sont engagées des notabilités : à Évry parce que Valls, à Marseille parce que Mélenchon, au Havre parce que Philippe, à Paris parce que Cambadélis ou El Khomri.

D’où qu’on parte et où qu’on aille, on en revient toujours au même point, et à la même contradiction. Ces 577 batailles locales ne sont pas locales du tout, elles sont même entièrement impactées par des débats de portée générale. De quoi a-t-on d’ailleurs parlé la semaine dernière, et jusqu’à ce lundi ? De l’affaire Ferrand. Ainsi, des Pyrénées orientales au fin fond des Vosges, la grande question est de savoir si cette affaire influencera le score des candidats de « La République en Marche ».

Ces candidats sont parfois totalement inconnus mais ont des chances sérieuses de devenir députés, et de constituer la future majorité. Ce qui compte dans cette foule de batailles particulières n’est que très accessoirement ce que disent ou ce que sont les concurrents en chair et en os, mais plutôt la couleur de leur casaque. Les investitures qu’ils portent ou dont ils sont privés.

Ainsi, au nom du lien direct entre l’élu et l’électeur, qui est la grande justification du scrutin majoritaire dans les circonscriptions, les Français votent pour des ombres, ou plutôt des hologrammes. Le dispositif est parfaitement illisible, mais il est justifié par les nécessités du contact avec les réalités, comme si, dans les territoires, les élus locaux manquaient, du maire au sénateur en passant par le conseiller départemental ou régional.

Dans son programme, le candidat Macron devenu président de la République a promis, d’ici à la fin de l’année, l’instauration d’une dose de proportionnelle dans les législatives. Reste à savoir si la dose en question sera suffisante pour compenser le bazar ésotérique du système actuel.

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