Train de vie des élus: dans la gauche française, un impensé politique

Les mésaventures de Pablo Iglesias en Espagne laissent de marbre les responsables politiques français, qui répugnent souvent à faire du train de vie des élus une question politique. À l’Assemblée nationale, les classes supérieures n’ont pourtant jamais été aussi dominantes.

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Demandez à des responsables de gauche ce qu’ils pensent de « l’affaire Iglesias » et de ses déclinaisons potentielles pour la politique hexagonale : invariablement, leur première réponse sera qu’ils n’en pensent « rien » ou « pas grand-chose »…  Interrogés par Mediapart, plusieurs responsables de gauche évacuent le sujet en quelques mots. « Grosse faute de communication », pour le député communiste Pierre Dharréville. « Le problème, c’est pas la maison, c’est le double discours », résume l’écologiste Julien Bayou.

Seul Jean-Luc Mélenchon s’est fendu d’un mot de soutien à son alter ego madrilène, après la révélation de l’achat par le couple Iglesias-Montero de leur maison à 600 000 euros :

Mais sur le fond, rien, ou presque. Le contraste est flagrant avec les débats qui ont agité Podemos ces derniers jours après cette révélation. La polémique a conduit le leader du mouvement indigné à convoquer un référendum. Les adhérent·e·s ont confirmé Iglesias à 68 %.

En Espagne, c’est le mouvement des « Indignados » (les « Indignés »), surgi le 15 mai 2011 sur les places du pays, qui a ouvert le débat sur le niveau de rémunération des élus. Ces citoyen·ne·s en colère, écœuré·e·s par les affaires de corruption, plaidaient pour une « régénération » de la vie politique et l’encadrement de la pratique des élus. En creux, ils et elles défendaient une mise au pas de la représentation, au profit d’une véritable « démocratie directe », par la participation des citoyen·ne·s.

À sa naissance en 2014, Podemos, qui se revendique du mouvement indigné, a mis en place un « code éthique » pour ses élu·e·s. Les eurodéputé·e·s Podemos issu·e·s des élections de mai 2014 sont les premiers et les premières à appliquer la transparence totale sur leurs revenus. Aujourd’hui, leur salaire de base est plafonné à trois fois le salaire minimum, mais ce plafond est révisé à la hausse en fonction du nombre d’enfants de l’élu·e.

Au printemps 2015, les confluences citoyennes, soutenues par Podemos, se sont présentées aux municipales avec un « code éthique » encore plus exigeant. À Barcelone, la maire indignée Ada Colau et ses conseillères et conseillers municipaux ne peuvent pas toucher plus de 2 200 euros nets par mois sur 14 mois. Pour ces activistes souvent issus des mouvements sociaux, ce plafonnement devait aussi servir de garantie, pour s’assurer qu’ils ne se feraient pas « pervertir » par la culture bureaucratique des institutions politiques et qu’ils resteraient proches de leurs électeurs/-trices.

À Barcelone, la différence de salaire pour les conseillères et conseillers municipaux de la majorité est versée à La Filadora, un programme de financement de projets citoyens. Mais les principaux élus de la mairie catalane estiment aujourd’hui qu’ils se sont montrés trop radicaux sur ce dossier, vu les responsabilités qui sont les leurs à la tête d’une ville de plus de 1,6 million d’habitants. Beaucoup plaident à présent pour un assouplissement.

L'Assemblée nationale, après 2017. © Reuters L'Assemblée nationale, après 2017. © Reuters

En France, le débat est nettement moins avancé, malgré les récentes lois sur la moralisation de la vie publique, dans la foulée de l’affaire Cahuzac, puis de l’élection d’Emmanuel Macron, qui ont pourtant contribué à davantage de transparence.

Les raisons en sont multiples, si l'on tient au seul exemple de la rémunération. La première tient à la grande réticence des principaux partis à s’en emparer, d’autant qu’à gauche, le PS s’est distingué au fil des dernières décennies par une coupure progressive avec les classes populaires, recrutant de plus en plus ses militant·e·s au sein des classes moyennes et incarnant la professionnalisation croissante de la politique.

Historiquement pourtant, c’est bien la gauche qui a pensé, et défendu, une rémunération des parlementaires pour éviter la prime aux rentiers. « La question de la rémunération des responsables politiques est née de combats de la gauche afin de permettre l’élection de personnes autres que des notables, rappelle le chercheur au CNRS Étienne Ollion, coauteur de Métier : député, enquête sur la professionnalisation de la politique en France (Raisons d’Agir, 2017). Quand elle est mise en place, à la fin du XIXe siècle, les critiques pleuvent de la part de ces derniers. Ils accusent les ouvriers de ne s’engager que par intérêt économique, voire parce qu'ils seraient incompétents professionnellement et ne pourraient faire que cela. »

Mais l’évolution sociologique du PS et l’effondrement électoral du PCF n’ont pas permis de renouveler ces réflexions. Pire encore, la nouvelle donne politique issue des élections présidentielle et législatives a renforcé les tendances à l’œuvre. « En 2017, l’opposition aux “vieux partis” s’est faite d’abord via En Marche!, explique Étienne Ollion. Or, du fait de la composition de ce mouvement, des valeurs et des politiques qu’il promeut, la question de la baisse de la rémunération des élus n’y a jamais été centrale. »

C’est même l’inverse qui s’est produit, avec plusieurs élu·e·s de la majorité se plaignant à leur arrivée de leur faible revenu (5 300 euros mensuels) comme député·e·s ou de leurs conditions de travail. Récemment, un député LR, Jean-Luc Reitzer, a de nouveau suggéré de « payer mieux les députés »…

Les formations qui portent à la fois la question de la représentation des classes populaires et celle de la modération du train de vie des responsables politiques restent souvent marginales, médiatiquement et électoralement, à l’image du NPA de Philippe Poutou, seul ouvrier candidat à la dernière élection présidentielle (lire son entretien).

Dans la campagne, La France insoumise avait également tenté de remettre au goût du jour ces questions de modérations salariales. Même s’il n’est pas fait mention de règles précises sur le train de vie des élu·e·s dans le programme présidentiel, « L’avenir en commun » souligne toutefois que « la démocratie française est malade des privilèges, de l’argent-roi, et de la collusion entre politique et finance », et qu’il faut en finir avec « une caste de privilégiés, coupée des réalités de la vie du peuple ».

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