Impôts: les bêtises de la «libération»

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Le samedi 29 juillet était, paraît-il, « le jour de la libération fiscale ». Une campagne faite pour imposer l’idée que depuis le 1er janvier « les Français » ne travaillent pas « pour eux » mais « pour l’État ». Comme si « l’État » n’était pas les Français.

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Le mot de « libération » n’est pas un terme historiquement neutre. Il fait référence à la fin de l’Occupation, c’est-à-dire à la chute du IIIe Reich. Rien que ça. Quand l’Institut économique Molinari (IEM), un think tank libéral, remet au goût du jour le concept de « libération fiscale », et qu’il est repris sans recul par la plupart des journaux, radios ou télévisions (Le Point, Le Figaro, BFM Business, Europe 1, Les Échos, Capital, 20 Minutes), ces statistiques frappent les esprits. Elles signifient ni plus ni moins que le portefeuille des Français est préempté pendant sept mois de l’année par un occupant, une puissance étrangère qui le vampirise à son profit.

Ce que dit Molinari, c’est que chaque Français ne travaille pour lui-même qu’à partir du dimanche 30 juillet. Depuis le début de l’année, si l’on additionne les cotisations sociales, l’impôt sur le revenu, la TVA, la CSG, nous ne peinerions pas pour nous mais pour un monstre anonyme appelé « l’État »… Nous serions les victimes d’une espèce de hold-up.

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L’idée d’un « indicateur » qui convertirait les « prélèvements » en nombre de jours travaillés, ne date pas d’hier. Elle a été inventée en 1948, donc trois ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, comme le rappelle le journal Le Monde. Le créateur du concept est un homme d’affaires américain, Dallas Hostetler, qui a franchi le « point Godwin » avant l’heure, en donnant à son indice le nom de tax freedom day (jour de la libération fiscale).

Les années de reconstruction, transformées en « trente glorieuses », ayant plutôt parié sur l’intervention des États dans l’économie, et sur la mise en place de systèmes de protection sociale, le concept a été oublié jusqu’au réveil de la révolution libérale, quand en 1980, le célèbre Milton Friedman a proposé, dans un ouvrage, de faire du « jour de la libération fiscale » une fête nationale aux États-Unis.

Et voilà donc qu’on nous ressort la vieille chanson, moins de dix ans après une crise majeure où l’on a vu les grandes institutions financières supplier les États (« ces pelés, ces galeux », comme disait ironiquement François Mitterrand) de venir à leur secours. Les cotisations et les impôts, bref ce qui permet le fonctionnement des nations, ne seraient pas la quote-part de chaque citoyen mais un racket qui lui pomperait la moitié de ses revenus.

Au moment où l’on vient d’entendre, dans le rang des libéraux, des réactions scandalisées face à la baisse du budget des armées (financé par les impôts), ou à propos du rabotage de l’allocation logement, et alors qu’on se souvient des cris de désespoir poussés par la même droite quand le gouvernement de Jean-Marc Ayrault avait indexé les allocations familiales sur le revenu des bénéficiaires, cette diabolisation du prélèvement fiscal peut sembler pittoresque : Touche pas à mes allocs et rends-moi ma cotise… On peut aussi s’amuser de voir les think tank libéraux gémir périodiquement parce que « la moitié des Français ne paient pas d’impôt » et découvrir le lendemain que tout le monde est écrasé de la Saint-Sylvestre aux prémices du mois d’août.

Hélas, l’épisode est plus grave et plus profond qu’une simple incohérence. Cette affaire de « libération fiscale » n’est pas une anecdote. Elle fait partie d’une campagne intense et permanente installée depuis trente ans. Elle insinue dans les esprits la certitude que l’État est un corps étranger. Un alien qui vous dévore de l’intérieur. Et face au rouleau compresseur de cette fausse évidence, les adversaires théoriques du libéralisme économique baissent progressivement les bras. Le quinquennat de François Hollande est à cet égard emblématique. Dès l’automne 2012, Pierre Moscovici reprenait à son compte, sans le nuancer, le concept de « ras-le-bol fiscal » qui rejoint bel et bien la statistique de l’Institut Molinari.

Est-il donc si compliqué de soutenir que si chaque salarié français n’a pas travaillé pour lui-même du 1er janvier au 29 juillet, c’est que l’hôpital ne l’a jamais soigné, c’est que les infirmières ne se sont jamais penchées sur lui, c’est que les enseignants ne forment pas ses enfants, c’est que l’armée ne sert à rien, c’est que les sapeurs-pompiers ne secourent jamais personne les jours d’accidents ou d’incendie de forêt, c’est que les policiers ne protègent pas ceux qui les paient avec leurs impôts, c’est que les magistrats n’assurent pas le travail de justice, c’est que les voitures ne roulent pas sur des routes, c’est que la subvention pour l’école de musique, le club de sport, le festival de théâtre est de l’argent jeté par les fenêtres.  

L’idée selon laquelle les Français ne travaillent pas pour eux quand ils cotisent pour la France est une absurdité qui prospère irrésistiblement. Elle finirait par détruire tout ce que les citoyens d’un pays possèdent collectivement, à force de diaboliser ce qu’ils possèdent en commun. Ce n’est pas que l’usage de l’argent public ne soit pas critiquable, et qu’il ne faille pas dénoncer les dépenses abusives ou inutiles, voire les détournements, c’est que le principe de l’impôt et de la cotisation doit enfin trouver ses avocats, en tenant tête au concept de « prélèvement » ou de « charge ».

Il se trouve malheureusement que la démagogie politique empêche de contrecarrer ce qui finit par devenir une pensée unique. Il est plus facile de condamner l’impôt que d’expliquer son usage. Tous les gouvernements pensent y trouver leur promesse de survie, avant de se casser les dents l’année suivante sur l’inévitable épuisement des services. De ce point de vue, l’équipe d’Édouard Philippe a pris un excellent départ.

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