#MeToo dans la rue pour enclencher «quelque chose de plus collectif»

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Des rassemblements étaient organisés dans différentes villes de France pour prolonger l’expression de la parole numérique ayant succédé à l’affaire Weinstein. Reportage place de la République, à Paris.

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Place de la République, à Paris Place de la République, à Paris
IRL (« In real life »), les mobilisations sont davantage sujettes aux conditions météorologiques que sur Internet. Cela n’a pas empêché plus d’un millier de manifestantes et manifestants de se réunir place de la République, à Paris, mais aussi à Toulouse, Bordeaux, Marseille, Lyon ou Lille, pour prolonger, dans la rue, le raz-de-marée numérique déclenché par l’affaire Weinstein.

Reprenant l’idée lancée par la journaliste française Carole Galand sur son blog, il y a dix jours, les organisatrices et organisateurs du rassemblement « #metoo, dans la vraie vie » veulent, explique le texte distribué aux participant.e.s, « montrer aux victimes qu’elles ne sont pas seules, leur offrir un espace où elles pourront se rencontrer, témoigner, et trouver les informations dont elles ont besoin ». L’appel au rassemblement parisien juge en effet que « les #metoo qui ont inondé les réseaux sociaux ces derniers jours ne doivent pas tomber dans l’oubli. Ils ont été énoncés par des femmes dont la douleur est minimisée par la société ».

Marie et Margaux Marie et Margaux
C’est bien cette volonté de « matérialiser les choses parce que, sur les réseaux sociaux, tout tombe vite dans l’oubli » qui a poussé Margaux, 18 ans, et son amie Marie, 19 ans, à rejoindre le rassemblement, alors qu’elles « ne manifestent quasiment jamais ». La jeune femme a dû démissionner de son travail de serveuse, effectué à mi-temps pour payer ses études, après avoir subi les agressions d’un collègue et s’être heurtée à l’indifférence ou au déni de sa hiérarchie et de ses collègues masculins. « On m’a dit que les faits que je dénonçais ne pouvaient pas être vrais parce qu’il était marié, ou bien parce que j’étais trop moche pour qu’il essaye de me draguer », explique-t-elle. « Vous savez, il faut que ça cesse, poursuit-elle. Je me fais siffler dans la rue depuis que j’ai 13 ans. »

Chiara et Nina Chiara et Nina
À 15 et 16 ans, Chiara et Nina peuvent témoigner de la précocité avec laquelle les femmes sont confrontées aux harcèlements et agressions à caractère sexuel ou sexiste. La première s’est fait agresser sexuellement alors qu’elle était au collège par un autre collégien. « Mais la première chose que m’a demandée la CPE, c’est : “Comment étais-tu habillée ?”, fulmine-t-elle. Même si je voulais sortir nue dans la rue, j’aurais pourtant le droit de le faire sans qu’on me saute dessus ! Je n’ai pas porté plainte, parce que je craignais que le mec vienne me trouver puisqu’il savait où j’habitais. Ma mère aussi avait peur et m’a encouragée à ne pas porter plainte. Quand on est une fille, on nous explique que, quoi qu’il se passe, ce sera toujours de notre faute. »

Nina, elle, redoutait aussi le chemin entre le collège et sa maison. « Je me suis sans cesse fait harceler à cause de ma bisexualité. On m’a traitée de gouine et suivie dans la rue. Mais personne ne prend ça au sérieux. On n’en parle qu’entre filles. Même le copain de Chiara, quand elle lui a raconté ce qui lui était arrivé, il a dit que “c’était rien”. C’est tout ça qui est en train de changer et exige une présence humaine, physique, pas seulement sur les réseaux sociaux. »

Zoé Zoé
Contrairement à la plupart des jeunes femmes croisées sur une place de la République rajeunie et féminisée, Zoé, 25 ans, et Livia, 20 ans, sont des habituées des manifestations. « J’ai appartenu à diverses associations féministes, explique Zoé, et j’ai milité à l’extrême gauche, mais c’est précisément dans ce milieu que j’ai eu à subir une agression. Même dans des endroits où l’on pense que les mecs sont nos alliés, parce qu’on partage certaines valeurs, on n’est pas en sécurité et la culture machiste, qui ne laisse pas la parole aux femmes et pratique le mansplaining [attitude masculine qui consiste à expliquer avec condescendance à une femme ce qu’elle sait déjà – ndlr]. »

Livia, quant à elle, a lancé le projet Papotes, pour « se mobiliser contre le sexisme et les violences sexuelles », « faire de novembre un mois féministe » (le manifeste est accessible ici), et enclencher « quelque chose de plus collectif qui ne passe seulement par Twitter, ni par le judiciaire, car nous ne sommes pas toutes et tous aptes financièrement ou émotionnellement à en passer par là ». Même s’il est important, pour elle, de reprendre le terrain d’Internet, parce que « c’est souvent un espace très masculin, utilisé par les hommes pour nous basher [dénigrer en public – ndlr] ou faire du revenge porn [contenu sexuellement explicite, sous forme de vidéo ou de photo, mis en ligne pour embarrasser ou agresser la personne qui y apparaît – ndlr]. Il est essentiel de se sentir ensemble et soutenus, et de ne pas rester dans la virtualité des réseaux sociaux ».

procureurs
Qu’attendent les femmes venues ce jour d’un tel rassemblement ? D’abord, « une loi qui empêche le harcèlement de rue, mais aussi un changement éducatif en profondeur qui apprenne aux petits garçons, dès le plus jeune âge, l’égalité des sexes », explique Margaux.

Livia juge toutefois que la loi en préparation sur le harcèlement de rue n’est pas suffisante « et stigmatise des personnes qui sont déjà discriminées pour leur faciès ». Elle croit davantage à une « meilleure application des lois existantes, à l’allongement des délais de prescription, à la formation des policiers à écouter la réalité des agressions subies par les femmes ».

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Celles-ci étaient de loin les plus nombreuses place de la République ce dimanche, même si beaucoup d’hommes affichaient leur solidarité. Autour de la zone de rassemblement, de l’espace de théâtre-forum et du « mur d’expression », deux espaces étaient interdits d’entrée aux hommes cisgenre : le « cercle des femmes », exclusivement féminin, et le « bloc féministe non mixte inclusif ». Pour Claire, qui était venue place de la République sans avoir pourtant participé au hashtag numérique et a participé à l’un de ateliers tenus dans ces groupes non mixtes, « certaines semblaient raconter pour la première fois les violences subies et parlaient de la manière de lutter contre la sidération ».

Le texte d’appel à ce rassemblement invitait « les hommes souhaitant soutenir l’initiative » à « rejoindre [les femmes], dans la plus grande discrétion et le plus grand respect des victimes ». Pour Livia, « c’est important que des hommes viennent [les] soutenir, mais il faut surtout qu’ils fassent leur introspection ».

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