Paulo Tavares: le trouble agent qui s'associe à Eric Besson pour racheter le club de Valenciennes

Par Sylvain Morvan (Mediacités)

Le Portugais Paulo Tavares est actuellement impliqué dans une tentative de rachat du Valenciennes Football Club avec l'ancien ministre Éric Besson. Cet intermédiaire s'est notamment distingué par ses combines avec l'AS Monaco pour échapper aux règles de rémunération des agents sportifs.

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Jusqu’au 31 janvier, la société suisse III Sport Invest est en négociation exclusive pour le rachat du Valenciennes Football Club. La vente se fera-t-elle ? Rien n’est moins sûr, les relations entre les dirigeants actuels du club et l’acquéreur s’étant nettement dégradées ces dernières semaines. III Sport Invest est représenté par l’ancien ministre Éric Besson, pressenti à la présidence du club, et par le consultant de la chaîne L’Équipe et ancien agent sportif Paulo Tavares, qui doit devenir son conseiller.

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Mediacités, France 3 et Mediapart ont enquêté sur cet homme de l’ombre portugais, à partir des documents Football Leaks, transmis au réseau European Investigative collaborations (EIC) par Der Spiegel.

L’agent Paulo Tavares a longtemps gravité dans la sphère monégasque. En juin 2013, il essaye d’abord de faire signer le Lillois Lucas Digne et le Brésilien Hulk à l’AS Monaco (ASM), sans y parvenir. Mais c’est surtout son rôle dans la prolongation de contrat du défenseur Marcel Tisserand qui a attiré notre attention.

Le 13 novembre 2013, l’agent sportif Laurent Schmitt obtient un mandat de la part de l’AS Monaco pour entamer des négociations en vue de la prolongation de ce jeune Franco-Congolais. Il est prévu que l’agent touche une commission de 7 % de la rémunération supplémentaire perçue par le joueur par rapport à son salaire initial. Pourtant, ce sont deux autres intermédiaires, ne disposant pas de la licence d’agent délivrée par la Fédération française de football, Samir Khellafi et Paulo Tavares, qui vont transmettre une proposition de prolongation de contrat au vice-président du club, Vadim Vasilyev, le 7 décembre 2013.

Cette proposition inclut, outre la commission de l’agent, une prime exceptionnelle de prolongation de 350 000 euros à verser à Gestisoccer, la société de Paulo Tavares. Le 18 décembre, le directeur sportif de l’AS Monaco Luis Campos transmet sa contre-proposition à Vadim Vasilyev, où il préconise le paiement d’une « prime exceptionnelle de prolongation » de 300 000 euros à la société Gestisoccer. Marcel Tisserand s’engage jusqu’en juin 2018 avec le club monégasque.

Document transmis à Vadim Vasilyev par Luis Campos. © EIC Document transmis à Vadim Vasilyev par Luis Campos. © EIC

L’arrêté du 15 mars 2012 relatif « aux modes de calcul des sommes constituant le montant de la rémunération des agents sportifs » explique que dans ce cas de figure, la rémunération de l’agent « ne peut excéder 10 % de la différence entre la rémunération brute prévue par l’avenant au contrat de travail et la rémunération brute qui devait être versée en application du contrat dans sa rédaction antérieure ». L’État a fixé cette règle des 10 % pour éviter que des agents peu scrupuleux ne s’engraissent sur le dos des joueurs.

Un avenant à la convention de mandat du 13 novembre montre que l’agent officiel Laurent Schmitt est payé 79 800 euros pour la prolongation de contrat de Marcel Tisserand. Cette somme correspond à 7 % de la rémunération supplémentaire obtenue par Tisserand lors de la prolongation de contrat. Jusque-là, rien d’anormal. En revanche, les 300 000 euros de primes touchés par Gestisoccer explosent la limite de 10 % imposée par la loi : ils représentent un peu plus de 26 % de la rémunération supplémentaire obtenue par le joueur !

Comment va faire l’AS Monaco pour s’affranchir des règles ? Le club va déguiser la prime négociée par Paulo Tavares et son acolyte Samir Khellafi en un « contrat de service » qui échappe au contrôle de la Ligue de football professionnelle. Une pratique extrêmement douteuse mais très répandue à l'AS Monaco, comme l'avait révélé Mediapart lors de la saison 2 des Football Leaks.

Ainsi, Gestisoccer va signer un mandat de « scouting » avec l’AS Monaco pour « identifier des joueurs au Portugal et dans les championnats d’Europe de l’Ouest ». Montant de l’accord : 300 000 euros. La somme correspond précisément à la prime négociée par Gestisoccer pour son intervention dans le dossier Tisserand.

Extraits du contrat de service passé par l’AS Monaco avec la société Gestisoccer. © EIC Extraits du contrat de service passé par l’AS Monaco avec la société Gestisoccer. © EIC

Le 22 janvier 2014, le directeur juridique du club monégasque, Daniel Bique, écrit à Vadim Vasilyev pour s’émouvoir de la récurrence de ces contrats bidons : « Comme tu le sais, la règle impose un maximum de 10 % sur le contrat du joueur ou le montant du transfert. Depuis le dernier mercato d’été, de nombreux contrats sous seing privé ont été conclus avec plusieurs agents parce que leurs commissions dépassaient les 10 %. Selon ces accords, ils doivent rechercher des joueurs, des équipes, des sponsors à travers le monde […]. Ce serait mieux si on en utilisait le moins possible ; parce que plus on en aura, plus il sera difficile de les justifier. »

Daniel Bique passe ensuite en revue les six contrats qui posent problème. Il confirme qu’une prime de 300 000 euros a bien été versée à la société Gestisoccer pour son intervention dans la prolongation de contrat de Marcel Tisserand, et qu’elle a été déguisée sous la forme d’un mandat pour « identifier des joueurs du Portugal et dans les championnats d’Europe de l’Ouest ».

L'ancien agent portugais Paulo Tavares. © Twitter de Paulo Tavares L'ancien agent portugais Paulo Tavares. © Twitter de Paulo Tavares
Ni Luis Campos, désormais conseiller sportif du club de Lille, ni les dirigeants de l’AS Monaco n’ont répondu à nos questions. Rappelons que le propriétaire russe du club, Dmitri Rybolovlev, est au cœur d’une enquête pour « corruption » et « trafic d’influence actif et passif » (lire notre enquête ici).

Lorsque Mediapart avait révélé ces contrats douteux en novembre, le club s’était justifié ainsi : « Concernant les contrats de scouting, vos suspicions sont totalement infondées. Il s’agit de contrats de prestation de services qui sont enregistrés dans les comptes du club. Ces contrats ont été conclus principalement dans les premiers mois de la reprise du club lorsque le département scouting n’était pas suffisamment structuré. Aujourd’hui, ces contrats sont utilisés dans des cas précis quand le club a besoin d’un savoir-faire spécifique. »

Malgré nos éléments, Paulo Tavares jure lui aussi qu’il n’y avait « pas de rapport » entre la prolongation de contrat de Marcel Tisserand et le contrat de service signé par Gestisoccer et Monaco, et que ce mandat de recherche au Portugal correspond à « des prestations réelles », notamment l’arrivée de l’entraîneur Leonardo Jardim en juin 2014, à laquelle il a contribué (la recherche d’un coach ne figure pourtant pas sur le mandat). Mais aussi à « d’autres conseils que j’ai donnés sur des joueurs », dit-il.

L’agent sportif Laurent Schmitt assure de son côté « ne pas avoir connaissance » de la prime touchée par Gestisoccer dans le cadre de la prolongation de contrat de Marcel Tisserand : « Je connais Monsieur Tavares, intermédiaire portugais, comme de nombreux autres relais étrangers même si cela fait un moment que je n’ai pas eu de ses nouvelles, depuis qu’il s’est positionné sur un autre secteur qui est le rachat de club. En 2013, j’ai rencontré Monsieur Tisserand et son frère Monsieur N’Tanda par le biais de Monsieur Tavares. J’ai par la suite négocié à la demande de Monsieur Tisserand sa prolongation de contrat avec l’ASM, pour laquelle j’ai perçu une commission. Monsieur Tavares a beaucoup collaboré avec l’ASM à cette période, cela peut être un accord entre eux mais je me répète, je n’en ai pas connaissance et cela ne regarde pas. »

Paulo Tavares est en effet de plus en plus actif, à cette époque, auprès du club du Rocher. En principe, la législation française impose de détenir une licence d’agent sportif délivrée par la Fédération française de football pour exercer l’activité d’intermédiaire sur le territoire national. Paulo Tavares n’en a pas, mais à eu recours à une astuce, parfaitement légale, pour opérer malgré tout sur le marché hexagonal sans apparaître en personne sur les contrats.

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Au moment de concrétiser l’arrivée de l’entraîneur Leonardo Jardim, Paulo Tavares se rapproche de François Héritier, un agent de la région lyonnaise détenteur de ladite licence. « Je rencontre Jardim à Lisbonne pour lui proposer de venir à Monaco, se souvient Paulo Tavares. Cela fait partie de mon travail puisque Monaco m’a mandaté pour trouver des choses à lui conseiller. Quand on fait venir Jardim à Monaco, Nelson Almeida [agent portugais de Jardim – ndlr] n’a pas le droit de le représenter en France. Je prends donc Héritier comme agent représentant pour la facturation française. Je ne le connais pas beaucoup, je l’ai rencontré trois, quatre fois. Je lui dis : voilà, tu factures. »

François Héritier n’a pas souhaité répondre à nos questions, mais Nelson Almeida, lui, confirme cette version : « Monsieur Tavares est effectivement intervenu dans l’arrivée de Leonardo Jardim à l’AS Monaco, étant entendu qu’il avait été mandaté par ce club qui était à la recherche d’un entraîneur. Monsieur Héritier a existé dans ce dossier car il est détenteur d’une licence française d’agent sportif. »

« Il y a des hypothèses où des agents étrangers veulent contracter avec un joueur ou avec un club français, souligne Redouane Mahrach, avocat au barreau de Paris et spécialiste du droit du sport. Ils ont la possibilité de passer par une convention de présentation par un agent français. » La société de Nelson Almeida, International Foot Lda, représentée par François Héritier, sera payée à hauteur de 10 % de la rémunération brute perçue par Jardim. Soit 280 400 euros pour les deux premières années de contrat, auxquels s’ajoutent 103 000 euros en cas de prolongation du contrat de l’entraîneur.

Le 1er juin 2015, l’AS Monaco donne mandat à l’agent licencié François Héritier, cette fois en tant que « représentant de la société Gestisoccer » de Paulo Tavares, pour trouver « un milieu de terrain, âgé de plus de 18 ans et de moins de 22 ans ». Cet accord se concrétise par le transfert du joueur lillois Adama Traoré, en 2015, pour un montant de 12 millions d’euros.

C’est bien Paulo Tavares qui joue l’intermédiaire entre Jean-Michel Vandamme, directeur général adjoint du club nordiste, et Vadim Vasilyev, vice-président de l’AS Monaco, mais là encore, il n’apparaît pas sur le contrat. « François Héritier m’accompagnait mais c’est moi qui négociais », confirme Paulo Tavares. La commission, qui s’élève « à 5 % hors taxes du montant net de l’indemnité de mutation définitive payée par le club Lille OSC, soit un montant de 600 000 euros hors taxes », est versée à la société de Paulo Tavares, Gestisoccer, représentée par François Héritier.

Avenant à la convention de mandat de recherche de joueur passé entre la société Gestisoccer et l’AS Monaco. © EIC Avenant à la convention de mandat de recherche de joueur passé entre la société Gestisoccer et l’AS Monaco. © EIC

Avant ses aventures monégasques, en 2011, l’intermédiaire portugais a réalisé un gros coup médiatique dont il est encore très fier aujourd’hui : avec sa société Gestisoccer, il a fait venir en Tchétchénie plusieurs anciennes gloires du football pour un match amical à la gloire du potentat local, Ramzan Kadyrov, régulièrement dénoncé par les organisations de défense des droits de l’homme pour sa gestion brutale et autoritaire de cet État du Caucase fédéré à la Russie.

Ainsi, le 11 mai 2011, des stars mondiales comme Diego Maradona, Jean-Pierre Papin ou Fabien Barthez sont venues inaugurer le nouveau stade de la capitale tchétchène, Grozny, face à une équipe d’anciens du Terek, le club local, emmenée par Kadyrov lui-même. Les images de ce raout aux airs de propagande, les montres de luxe offertes aux joueurs (notamment à Alain Boghossian, à l’époque sélectionneur adjoint de l’équipe de France) et les montants de certains cachets feront scandale.

« Faire venir dans ce pays quatre ballons d’or et dix-sept internationaux de très haut de gamme, en dix jours de temps, ça s’appelle une prouesse exceptionnelle », se vante Tavares. L’intermédiaire portugais s’est associé à un homme d’affaires tchétchène résidant en Suisse, Bulat Chagaev, rencontré six mois plus tôt à Genève. Chagaev est vice-président du Terek Grozny et plutôt bien en cour, à l’époque, auprès de Ramzan Kadyrov. « On tombe d’accord sur le fait que ma société organise le match contre 2 millions d’euros », expliquait Paul Tavares en janvier 2012 au journal suisse Le Matin.

Après le match, les deux hommes s’attellent à la reprise du club suisse de Neuchâtel Xamax. Bulat Chagaev en est l’actionnaire majoritaire et il confie à Tavares le recrutement. « J’accepte et vends nos services pour 800 000 euros dans l’espoir d’en obtenir 600 000, mais Bulat nous propose 1 million », explique-t-il au Matin. L’aventure tourne au désastre en un temps record. Tombé soudainement en disgrâce en Tchétchénie, Chagaev se retrouve privé de financement. Le 26 janvier 2012, Neuchâtel Xamax est officiellement en faillite. Accusé de gestion fautive et déloyale, détournement de l’impôt à la source, tentative d’escroquerie et faux dans les titres, l’homme d’affaires tchétchène sera condamné à trois ans de prison, en 2016 puis en appel en 2017 (ce dernier jugement vient toutefois d’être annulé par le tribunal fédéral). « Je n’ai jamais été payé », nous assure Paul Tavares, qui dit ne plus avoir de contact avec Bulat Chagaev.

La faillite de Neuchâtel Xamax ne semble pas avoir terni la réputation de Paulo Tavares, puisqu’elle ne lui a pas empêché d’avoir l’oreille de Vadim Vasilyev, le vice-président russe de l’AS Monaco, puis celle d’Éric Besson, ministre de l'immigration puis de l'industrie sous Nicolas Sarkozy. Contacté, Éric Besson n'a pas donné suite. 

L’an passé, l’agent portugais avait déjà tenté de s’emparer du club de Troyes. Ce fut un échec : « III Sport Invest a été incapable de démontrer sa fiabilité financière afin de poursuivre des négociations sérieuses, avait confié à L’Équipe le président de Troyes, Daniel Masoni. Cet investisseur a été prié à plusieurs reprises de justifier ses liquidités, et ce, de diverses façons. En vain. » Dans un communiqué publié le 10 janvier, le président et actionnaire majoritaire du Valenciennes Football Club, Eddy Zdziech, a annoncé que la société suisse III Sport Invest, représentée par l’ancien ministre Éric Besson, n’avait toujours pas « justifié de ses fonds » dans le cadre du processus de rachat.

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Le lanceur d’alerte Rui Pinto, principale source des Football Leaks, a été arrêté mi-janvier en Hongrie et se bat pour éviter une extradition vers le Portugal, son pays, qui le soupçonne de vol de données et de « tentative d’extorsion ». Rui Pinto collaborait avec le Parquet national financier (PNF) français avant son arrestation.