Christian Mouhanna: «cartocrime.net est un produit d'appel marketing pour l'Observatoire national de la délinquance»

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Christian Mouhanna, sociologue au CNRS/Cesdip, est l’auteur d'un livre remarqué sur la fabrication de la statistique de la délinquance. Il a visité le site cartocrime.net pour Mediapart. Voici ses impressions.

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Christian Mouhanna, sociologue au CNRS/Cesdip, est l’auteur du remarqué Police: des chiffres et des doutes. Regard critique sur les statistiques de la délinquance (Editions Michalon, octobre 2007). Il a visité le site cartocrime.net pour Mediapart. Voici ses impressions.
Quel est, pour vous, l’écueil principal de cartocrime.net?
On retrouve dans ce «nouvel» outil et sa campagne de mise en valeur les principaux défauts de l'Observatoire national de la délinquance (OND): un discours ambivalent sur les statistiques policières, l'utilisation d'outils ou de concepts anciens que l'OND reprend à son compte en y ajoutant un «emballage» marketing, et une pseudo participation à un débat public qui n'est pas réellement ouvert.

Vous dénoncez cet outil comme un «gadget de communication», c’est ça ?
Très clairement. Le site lui-même est une illustration de la stratégie de communication de l'OND. Très honnêtement, il avertit l'utilisateur de ce site que les cartes sont fondées sur un outil statistique policier très imparfait et partiel, en l'obligeant même à accepter préalablement à la consultation la reconnaissance des limites de l'outil, puis il nous produit des belles cartes qui se fondent uniquement sur ces statistiques policières. On peut se demander leur utilité vu les avertissements posés au préalable. C'est la démarche «classique» de l'OND qui, tout en critiquant les statistiques policières, en fait un produit d'appel marketing pour sa communication et ses publications. L'OND se défend d'accorder trop de crédibilité aux statistiques policières, mais la majeure partie de ses travaux restent fondés sur celles-ci.
Quand l’avertissement initial, à l’entrée du site, explique «l’application CartoCrime.Net utilise des données localisées au lieu de leur enregistrement et non pas au lieu de leur commission», cela n’a-t-il pas le mérite de dire que les statistiques sont biaisées?
Certes, mais alors pourquoi leur consacrer tant de place par la suite? D'autant que ce n'est qu'une source d'erreur parmi d'autres qu'évoque le site lui-même. Par ailleurs, ces cartes sont très jolies et le site agréable à utiliser, mais on dispose déjà depuis longtemps des chiffres de la criminalité par département, voire à une plus petite échelle. Un Atlas de la criminalité en France, dirigé et commenté par G. Camilleri et C. Lazerges, a par exemple été publié en 1992. L'innovation ici ne concerne que la présentation sur un site. Et on ne voit pas quelle utilité pourra en être faite dans le débat public.
Vous semblez étonné par certains mélanges dans les indices. Ainsi, on retrouve les attaques à main armée dans les atteintes aux biens. Qu’en pensez?
Cela nous renvoie à la construction des indices par l'OND qui devraient permettre de mieux visualiser les différents types de criminalité. En regardant attentivement la construction de ces indices – qui sont avant tout une construction faite par les policiers et non un reflet fidèle de la réalité – et sans revenir sur les erreurs contenues dans les statistiques policières –, on ne comprend pas toujours les choix faits: certains types de crimes ou délits sont comptés dans plusieurs indices (les vols à main armée sont comptabilisés à la fois dans l'indice Atteinte aux biens et dans celui Atteintes aux personnes), d'autres ne sont pas comptés du tout (les atteintes sexuelles ne sont pas intégrées dans les atteintes aux personnes). De plus, rappelons que pour certains crimes et délits, on compte par victime, pour d'autres par auteur, pour d'autres encore par procédure. Additionner tout cela n'a pas de sens.
Le concepteur du site a déclaré que la vocation du site était la «démystification des statistiques de la délinquance» et de répondre aux controverses. Que répondez-vous à ça? L’outil en question vous semble-t-il répondre à cette mission?
Il "démystifie" dans son introduction mais "remystifie" à travers l'outil lui-même qui, à travers les cartes, donne un vernis scientifique à ces statistiques. On retrouve le discours ambivalent que je viens de décrire.
Comparé à ce qui existe en Angleterre ou aux Etats-Unis, le cartocrime à la française a fait le choix de rester à une échelle relativement grossière (les départements plutôt que les villes ou même les quartiers). Saluez-vous ce choix?
C'est une question complexe. Mais si on veut vraiment ouvrir le débat public sur la criminalité aux citoyens, et placer l'action de la police sous le regard de ces citoyens, ce n'est certainement pas à l'échelle départementale que les chiffres sont intéressants. On dispose de chiffres à l'échelle des circonscriptions de police (les agglomérations), ou à l'échelle des brigades territoriales de gendarmerie (les cantons). Si on estime que ces chiffres ont un intérêt et qu'il faut les donner au public, ce n'est pas à travers une moyenne nationale ou même départementale qu'ils sont intéressants, mais bien à l'échelle d'une ville, voire d'un quartier.
Mais on voit bien qu'une telle publicité fait peur à beaucoup d'acteurs (maires, promoteurs immobiliers) car il risquerait de changer l'image d'une ville ou d'un quartier. Et les responsables policiers eux-mêmes ne seraient peut-être pas ravis qu'on expose ainsi leur activité enregistrée au regard des administrés, comme cela se fait dans certains pays anglo-saxons.