Le mouvement social ralentit? Un train peut en cacher un autre

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Un mois après le début de la grève à la SNCF, le mouvement social donne des signes d’essoufflement et les supporteurs d’Emmanuel Macron se réjouissent. Pourtant, le mois de mai reste incertain pour le chef de l’État, et ses lendemains politiques sont loin d’être assurés.

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L’avenir ne se dessine pas dans les rétroviseurs. Il y a peu de chances que mai 2018 ressemble à Mai 68, et la longue grève des cheminots d’aujourd’hui n’est pas celle de 1995. Cinquante ans après la vague de fond de 68, le président de l’encore Cinquième République ne disparaît pas à Baden-Baden mais va proclamer à Washington sa volonté de tenir bon. Et vingt-deux ans après le mouvement qui a plié les bottes d’Alain Juppé, le blocage de deux jours par semaine, qui promettait pourtant une forme de supplice de la goutte d’eau, ne paraît pas en mesure de stopper la réforme de la SNCF.

Photo Reuters Photo Reuters

Les défilés du 1er Mai s’annoncent plus désunis que jamais. La CGT milite pour « la convergence des luttes » mais ne sera rejointe sur le pavé que par le seul syndicat Solidaires, les autres faisant cortège ou tribune à part. Ainsi la CFDT continue-t-elle de parier sur « les négociations » tous azimuts, même si, pour l’heure, les différentes rencontres entre le pouvoir et les syndicats ressemblent davantage à une dictée qu’à des échanges de vues.

L’émiettement de la fête du Travail se retrouve cette semaine dans celui des conflits en cours. Samedi prochain 5 mai, à l’appel initial du député insoumis François Ruffin, aura lieu une journée de mobilisation nationale qui n’emballe pas Philippe Martinez, interrogé ce matin par le journal Libération : « Le message de cette mobilisation c’est de “faire la fête à Macron”, analyse le secrétaire général de la CGT. Ça veut dire quoi ? Pour nous, syndicalement, ce n’est pas assez concret. (...) Le risque, surtout, c’est qu’il n’y ait pas assez de monde aux deux [cortèges, la fête du Travail et la manifestation de samedi – ndlr]. »

On a connu soutien plus enthousiaste, et le spectre de la division entre partis politiques et syndicats s’ajoute à celui de la dispersion du mouvement social, comme à l’automne dernier, lors du vote des ordonnances sur le code du travail.

Posture gagnante pour Bonaparte ?

Il y a un mois, pourtant, l’optimisme était de mise à gauche et l’anxiété montait du côté du pouvoir. L’inventivité du mot d’ordre à la SNCF (deux jours de grève tous les cinq jours) laissait penser qu’en ménageant à la fois les forces des grévistes et l’impatience possible des usagers, le mouvement s’amplifierait dans la durée.

D’autant que les foyers se multipliaient : transport aérien, grande distribution, services de nettoyage, universités, justice, hôpitaux. À l’approche du cinquantenaire de Mai 68, de multiples voix se demandaient même si le printemps 2018 ne verrait pas, d’une manière ou d’une autre, la renaissance d’un embrasement général.

Le 21 mars, sur une radio aussi révolutionnaire que RTL, l’éditorialiste ébouriffant Alain Duhamel laissait perler son inquiétude : « Le président a pris un grand risque en commençant par toute une série de réformes impopulaires, estimait-il alors. Il va devoir éviter la “coagulation” des conflits. »

Coagulation. Le mot était repris dans toute la presse, que le phénomène soit promis ou dénoncé : « Le durcissement des conflits fait courir des risques au gouvernement », notait le site Atlantico ; « L’intention est claire. Tenter de coaguler et de faire converger les mouvements », analysait le même Duhamel, cette fois dans Libération ; « Pourquoi le gouvernement aurait tort de sous-estimer la colère », prévenait le Huffington Post ; « Jours chargés pour le gouvernement », pointait La Manche libre, tandis que Jean-Claude Mailly, encore secrétaire général du syndicat Force ouvrière, lançait un avertissement : « Il ne faut pas grand-chose pour que ça brûle. »

Le premier jour de grève, la circulation des TGV se réduisait à un sur sept. Un mois plus tard, la statistique s’est dégonflée. Ce week-end, la SNCF annonçait un TGV sur deux. Courbe identique avec les manifestations. Le 22 mars, le ministère de l’intérieur comptabilisait 320 000 fonctionnaires et cheminots dans la rue. Le jeudi 19 avril, la même source n’indiquait plus que 120 000 manifestants dans toute la France, à l’appel de la CGT et de Solidaires.

Quel contraste… Aux premiers jours du printemps, une question était sur toutes les lèvres : Macron ne joue-t-il pas avec le feu en dégainant les ordonnances pour une réforme de la SNCF qui n’a rien d’urgent, et n’a-t-il pas commis sa première grande erreur en mettant en avant un abandon du statut des cheminots qui ressemble davantage à une mise au pas qu’à une nécessité économique ?

Un mois plus tard, question rigoureusement inverse. On se demande partout si la posture bonapartiste du président n’a pas dynamité les syndicats, comme elle avait pulvérisé les partis traditionnels en juin dernier.

Après le PS réduit à une cabine téléphonique, et la gauche résumée par la présence de 17 députés La France insoumise, une fois la droite macronisée ou engagée dans une course à l’extrême droite, et en présence d’une famille Le Pen en pleine crise d’identité, est-ce qu’Emmanuel Macron n’est pas en train de franchir son pont d’Arcole social ? Partis politiques historiquement défaits, majorité caporalisée, corps intermédiaires en miettes, centralisation du pouvoir dans les mains d’un seul homme, verticalité des décisions théorisée et revendiquée (lire l’analyse d’Ellen Salvi, « Emmanuel Macron ou la verticale du pouvoir »), autoritarisme assumé devant une opinion en mal d’autorité… loin d’avoir été ébranlé par le printemps social, le président de la République aurait au contraire installé sa force de frappe.

Il n’en fallait pas plus pour que les communiqués de victoire se multiplient sur les réseaux sociaux. Ainsi de ce tweet de l’un des macroniens les plus fervents :

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Syndrome de la grosse tête

Il faut se méfier du sentiment de puissance. En politique, il est l’équivalent de ce qu’on appelle, dans le monde banal, le syndrome de « la grosse tête ». Il peut faire perdre le contact avec la terre ferme.

En se sentant pousser des ailes, notre jeune Icare ne paraît pas à l’abri. Dans un entretien accordé à La Nouvelle revue française (NRF), il se laisse aller à cette méditation sur lui-même et son destin : « Du point de vue du système politique traditionnel, je suis une aberration. Si la politique se résumait à cette sorte de chimie qui fait son œuvre comme si de rien n’était, je ne serais pas là. En réalité, je ne suis que l’émanation du goût du peuple français pour le romanesque. » En clair, un homme exceptionnel pour un moment d’exception.

Hélas pour lui, le problème des conjonctures, c’est qu’elles sont conjoncturelles. Celles qui ont servi Macron, et qui le servent encore, ne seront pas éternelles. La pesanteur des choses le guette à moyen terme, et plusieurs éléments lourds devraient le conduire à maîtriser son euphorie.

D’abord la suite du mouvement social, qui n’a pas dit son dernier mot. Nous verrons, ce 1er mai, et samedi prochain 5 mai, si l’essoufflement annoncé du mouvement est réel ou supposé. Il y a là quelque chose qui ressemble à une heure de vérité.

Nous verrons aussi, à la mi-mai, les premiers résultats du système de sélection à l’entrée des universités. Quand les lycéens engagés dans Parcoursup recevront leur affectation, ou leur non-affectation, le débat qui les concerne sortira de son abstraction pour entrer dans la vie concrète, un peu comme la hausse de la CSG est sortie des discours de campagne pour s’inscrire, en négatif, dans le montant des retraites. On quitte alors le champ des annonces pour entrer dans celui des conséquences, et la communication cède le pas aux résultats. Rien n’assure que, ce jour-là, les lycéens ne seront pas tentés de rejoindre le mouvement étudiant.

Dans tous les cas, et quelles que soient la suite et la fin des différentes protestations du printemps, l’histoire politique et sociale de la France ne se figera pas comme par magie. La caractéristique des sanctions politiques, positives ou négatives, est de se payer sur le long terme.

Certaines victoires apparentes sont souvent menacées par des mèches lentes. La loi sur les retraites de 2010 a bien été votée, et l’ampleur des cortèges ne l’a pas arrêtée, mais ce passage en force a pesé dans l’échec de Nicolas Sarkozy, deux ans plus tard. Idem pour la loi sur le travail imposée par Hollande et Valls.

La verticalité imposée et revendiquée par Emmanuel Macron a un avantage : une forme d’efficacité. Mais un inconvénient : le classement vertical du responsable, au cas où, quand viendra l’heure du bilan.

Or jusqu’à ce jour, même en sautant comme un cabri à propos des réformes, des réformes, et encore des réformes, les promesses de croissance ne sont pas mirobolantes, et la fameuse déréglementation ne provoque aucun prodige du point de vue du chômage.

Au-delà des incertitudes sur le bilan potentiel, deux menaces se dessinent en fait dans le filigrane de ce printemps 2018. La première est sociale, la seconde est politique.

« Une situation dangereuse »

Socialement, en termes de rapport de force, il n’est pas exclu que le président de la République remporte son bras de fer avec les syndicats. Qu’il ait le dernier mot et parvienne à réduire le dialogue social à la dictée de ses exigences, répétées en boucle par des ministres aux ordres, puis votées sans grand problème par des députés standard.

Mais l’envers de cette victoire l’enfermerait dans ses contradictions. À vouloir passer en force dans les faits, tout en sollicitant dans les mots la contribution des partenaires sociaux, il finirait par ridiculiser les syndicats dits « réformistes » et qui sont prêts à jouer le jeu, comme la CFDT. Laurent Berger, son secrétaire général, était amer ce dimanche sur Europe 1, regrettant qu’il y ait de la part d’Emmanuel Macron « une négation des corps intermédiaires qui est beaucoup trop forte et dangereuse ».  

Une situation résumée avec des mots différents par une autre voix marquante, qu’on ne soupçonnera pas de gauchisme échevelé, celle du consultant Raymond Soubie, ancien conseiller social de Nicolas Sarkozy interrogé ce matin par le journal Libération : « Si un conflit profond éclatait demain, et que l’État avait pour seuls interlocuteurs des syndicats affaiblis, sans prise sur les événements, ce serait pour lui une situation dangereuse. »

Ce vide syndical, issu du grand ménage du printemps 2017, aurait aussi son pendant périlleux dans le vide politique. Même si Emmanuel Macron devait faire taire les différents mécontentements et les revendications multiples montées de la France depuis janvier, il ne sortirait pas de l’épreuve comme il y était entré.

Les Français mettent à son actif une certaine autorité, qui peut les rassurer, et ne s’en indignent pas, ou pas encore. Mais l’image du président élu parce qu’il dépassait la droite et la gauche est maintenant effacée. Macron, dans leur perception, est le président des riches et il le restera. La formule de François Hollande le qualifiant de « président des très riches » peut faire hausser les épaules, venant de celui qui l’a lui-même propulsé, mais elle est révélatrice.

Le président élu en 2017 n’est pas celui du centre-gauche et en même temps celui du centre-droit, il a seulement pris la place électorale de la droite. Désormais, la droite politique, c’est lui. La droite la plus classique sur le plan économique, et même la plus libérale qu’on ait jamais connue, mais une droite moins réac que celle de François Fillon. Une droite qui n’excite pas le peuple avec la viande hallal, les cantines, le burkini et ne saute pas sur le premier fait-divers tragique pour chauffer le thème de l’insécurité.

D’où, jusqu’à présent, la complaisance du centre-gauche.

Cette tolérance, ou cette complicité sociétale, a bien des chances de ne pas durer toujours. La droite est certes siphonnée, l’extrême droite en est certes réduite à se demander si elle suivra Laurent Wauquiez ou la dynastie Le Pen, mais le centre-gauche est mal à l’aise, jusque dans les rangs du groupe LREM.

La loi de Gérard Collomb a mal été votée par le groupe de Richard Ferrand et a braqué dans un même refus des forces de gauche jusque-là morcelées, voire antagonistes.

La persistance de choix avantageux pour les plus riches et pour les seules entreprises, au détriment des classes moyennes ou défavorisées, ne fait que souligner le trait. En incarnant un bonapartisme hémiplégique, c’est-à-dire uniquement ancré à droite, Emmanuel Macron crée forcément un appel d’air à gauche.

Cet appel d’air soufflera-t-il sur le résultat des élections européennes, puis sur celui des municipales et des régionales ? C’est d’autant moins invraisemblable que ces scrutins sont souvent l’occasion de faire payer des ardoises. C’est là que sont réglés les comptes que les mouvements sociaux n’ont pas apurés, ou qu’apparaissent des forces politiques que le système présidentiel avait cru bâillonner.

Quoi qu’il se passe dans les prochaines semaines, l’heure de vérité, la vraie, la profonde, celle qui décidera de la suite ou de la fin de l’exception Macron, ne sonnera pas ce printemps, mais l’année prochaine et la suivante. Rendez vous en mai 2019, pour les européennes, puis en mars 2020, pour les municipales.  

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