Des mesures trop tardives pour remonter aux sources du variant indien en France

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Cinq premiers cas de voyageurs venant d’Inde porteurs du variant préoccupant sont dénombrés au 30 avril. L’arrivée massive de ressortissants en provenance de ce pays avant la mise en place de restrictions laisse présager qu’il se propage déjà dans l’Hexagone, malgré la traque enclenchée. 

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C’était attendu : l’inquiétant variant dit indien avait déjà été repéré dans au moins dix-sept pays dans le monde. Trois premiers cas de porteurs de ce variant ont d’abord été détectés en France métropolitaine, comme annoncé le 29 avril. 

Le même jour, Emmanuel Macron indiquait dans la presse régionale : « S’il y a un variant résistant au vaccin, ça change la situation. » Car l’exécutif mise tout sur la vaccination en levant les restrictions alors que les services de réanimation de plusieurs régions sont encore sous l’eau. Deux autres cas ont été identifiés le 30 avril.

Douze ressortissants indiens, soulagés d’avoir été libérés de la zone d’attente de Roissy le 23 avril. © RLS Douze ressortissants indiens, soulagés d’avoir été libérés de la zone d’attente de Roissy le 23 avril. © RLS

Le pari est risqué. Ce variant comporte une mutation qui « pourrait avoir un impact en termes d’échappement immunitaire (post-infection et post-vaccinal), bien que cela ne soit pas encore formellement démontré », note le ministère de la santé. La crainte, c’est qu’il favorise les réinfections ou infections parmi ceux qui sont déjà vaccinés.

Les images apocalyptiques de la situation chez le géant asiatique et le surnom de « double mutant » indien inquiètent particulièrement. Mais en réalité, on ne connaît pas encore la part de responsabilité de ce variant dans la situation cauchemardesque du sous-continent entre le manque d’anticipation, le système de santé déplorable et son éventuelle contagiosité plus importante qui n’a pas encore été formellement démontrée.

Néanmoins, comme il partage une mutation inquiétante avec le variant brésilien et sud-africain, il est possible que les vaccins identifiés comme moins résistants face à ces derniers le soient aussi sur l’indien. En l’occurrence, la Haute Autorité de santé estime que les premières données montrent que l’efficacité du vaccin Johnson & Johnson face au variant sud-africain demeure, mais limitée à environ 50 %. Elle juge celle du vaccin AstraZeneca totalement insuffisante pour lutter contre.

Les vaccins jugés les moins amoindris par les variants préoccupants sont ceux à ARN messager, de Pfizer-BioNTech et Moderna. Ce sont aussi les deux laboratoires qui planchent sur l’opportunité d’une version adaptée au variant considéré jusqu’alors comme le plus à craindre, le Sud-Africain.

D’ailleurs, Emmanuel Macron mise aussi sur cette nouvelle génération de vaccins. « Là où je suis plus optimiste qu’il y a quelques mois, c’est que nos meilleurs scientifiques et nos industriels nous disent que, même s’il y avait des variants, nous saurions en environ 80 à 100 jours nous adapter et trouver un vaccin qui permette d’y répondre, relatait le président de la République le 29 avril. Par contre, il faut que nos concitoyens aient en tête que peut-être aurons-nous à vivre avec ce virus pendant des années et que peut-être que chaque année il faudra se revacciner contre celui-ci. »

Le temps d’une possible troisième dose de vaccin éventuellement adaptée à un variant préoccupant, peut-être à partir de la fin de l’année, n’est pas encore venu. Moins d’un quart des Français ont reçu une première injection. Alors en attendant l’élargissement de la vaccination, mieux vaut bien fermer les portes d’entrée de ces virus mutants.

Le variant indien a été décelé dans l'État du Maharashtra en octobre 2020 et la déferlante de Covid-19 que connaît le pays depuis mars a alerté le monde entier. Rien qu’en avril, le géant asiatique a dénombré plus de six millions de nouveaux cas. 

En France, les premières restrictions imposées aux voyageurs en provenance de pays ou d’autres variants préoccupants sévissent, notamment du Brésil et d’Afrique du Sud, ont été prises la semaine du 12 avril.

Le 24 avril, l’Inde a été intégrée à cette liste noire. En plus du test négatif à présenter au départ, à l’arrivée, un test antigénique, donc rapide, est effectué. S’il est positif, c’est le point de départ des opérations pour débusquer le variant en cause et éviter sa propagation.

« À ce jour, plusieurs autres suspicions d’infection par le variant B.1.617 [dit indien – ndlr] ont été signalées en France chez des personnes ayant séjourné en Inde. Des investigations renforcées par les agences régionales de santé et le séquençage des prélèvements par les laboratoires du centre national de référence sont en cours », précisait le ministère de la santé le 29 avril. 

D’ailleurs, depuis, deux autres cas ont été repérés en Nouvelle-Aquitaine. Le tout premier cas porteur du variant indien l’a été dans le Lot-et-Garonne. Une femme testée positive le 9 avril s’est isolée avec sa famille à son domicile. « Seul l’un des contacts à risque identifié est devenu positif pendant son isolement », précise le ministère de la santé. 

Un autre porteur du variant indien a ensuite été cerné en Gironde. La remontée des chaînes de contamination a été enclenchée. Dix « contacts à risque » ont été débusqués, parmi lesquels quatre sont positifs, selon l’agence régionale de santé de Nouvelle-Aquitaine.

Puisqu’ils ont été en contact avec un voyageur de retour d’Inde, « un séquençage prioritaire et systématique est demandé », précise Anne-Sophie Barret, à la direction des maladies infectieuses, Santé publique France. Le résultat du séquençage, la seule technique qui permette, en quelques jours, de détecter pour l’heure le variant indien, devrait être connu le 3 mai.

Pour chacun d’entre eux, il faut procéder au « retrotracing, c’est-à-dire que l’on va chercher toutes les personnes avec qui la personne a été en contact et celles qu’elle aurait pu contaminer », a indiqué Olivier Véran, ministre de la santé, sur France Info, le 30 avril.

« C’est une démarche beaucoup plus lourde que le contact tracing habituel, on se donne les moyens de pouvoir casser dès le début la chaîne de contamination. L’enjeu est de maîtriser l’arrivée d’un variant et de le contenir », précise le virologue Bruno Lina. 

Deux autres cas, sans lien entre eux, ont été détectés dans les Bouches-du-Rhône, ce qui porte en tout à cinq le nombre de porteurs du variant repérés dans l’Hexagone, en plus des deux premiers en Guadeloupe. 

Le dernier confirmé dans les Bouches-du-Rhône l’a été le 27 avril. Il provenait du Pays-Bas, et antérieurement, d’Inde. Il a été isolé après que le résultat du test antigénique réalisé à l’aéroport s’est révélé positif.

Il a ensuite été confirmé par un PCR, plus fiable, et son prélèvement a été envoyé pour qu’il soit séquencé. « Il a été placé par arrêté préfectoral en isolement contraint dans un hôtel de manière qu’il ne sorte pas, toutes les précautions ont été prises. Le contact tracing a été immédiatement activé, notamment à destination des passagers qui étaient dans un périmètre autour de lui dans l’avion », a expliqué Olivier Véran.

« Les autres passagers ont bénéficié d’un test à l’arrivée. Ils vont être contactés, on va leur demander de rester chez eux et de réaliser un test PCR qui bénéficiera d’un séquençage génétique pour déterminer si oui ou non ils sont susceptibles de porter le variant indien », a détaillé le ministre.

Mais ces mesures pour limiter la propagation de ce variant sont arrivées tardivement. D’autant plus qu’un afflux massif d’Indiens a été observé début avril, d’où une forte suspicion de présence du variant indien bien avant en France. Le retard à l’allumage est le principal trou dans la raquette de cette traque.

Dès le 22 avril, la présence du variant préoccupant chez vingt étudiants indiens qui ont transité par l’aéroport de Roissy était déjà annoncée en Belgique. Depuis le début de l’année, la police aux frontières a refusé l’entrée sur le territoire à près de deux cents ressortissants indiens à leur arrivée à l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle et à soixante-trois d’entre eux rien que les 19 et 20 avril.

Les fenêtres condamnées de la zone d'attente de Roissy © RLS Les fenêtres condamnées de la zone d'attente de Roissy © RLS

Dans ce cas, ils sont placés dans la zone d’attente pour personnes en transit (Zapi) de Roissy. La plupart refusent de réaliser un test PCR même s’ils présentent des symptômes évocateurs de la maladie, de peur d’être renvoyés en Inde puisque la preuve d’un test négatif est une condition d’embarquement. Or sans test, pas de séquençage possible, ni de détection éventuelle du variant indien.

Ces migrants en transit vivent ensuite dans cette zone d’attente surpeuplée en période de crise sanitaire, ce qui favorise la circulation du virus. Parmi les 133 personnes maintenues en zone d’attente, 85 étaient indiennes au 27 avril, selon la police aux frontières, jour où l’obligation de visas de transit aéroportuaire pour les ressortissants indiens a été rétablie pour éviter de nouvelles arrivées.

Pour l’heure, aucun des prélèvements effectués à l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle n’a révélé la présence du variant indien. « Toutes les entrées aéroports sont séquencées depuis plusieurs semaines », précise Bruno Lina, membre du conseil scientifique chargé des enquêtes flash réalisées pour débusquer les variants.

Par la suite, le 26 avril, la direction générale de la santé a envoyé une note qualifiée d’« urgente » aux acteurs de la santé. « Il est demandé aux laboratoires et aux professionnels de santé réalisant un dépistage du Sars-CoV-2 de questionner systématiquement toute personne venant se faire tester sur un potentiel séjour en Inde dans les quatorze jours précédant la date des symptômes ou du prélèvement ou sur un potentiel contact à risque avec une personne y ayant séjourné », mentionne-t-elle.

Sauf que le « patient zéro » porteur du variant indien est possiblement arrivé plus tôt en France, totalement incognito.

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