La lutte antiterroriste, principale accusée du procès Merah

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En 2012, les attentats de Toulouse et Montauban annonçaient la vague d’attaques dont l’Europe est depuis la cible. À défaut de pouvoir juger Mohamed Merah, abattu par le RAID, le procès qui démarre ce lundi menace de devenir celui de la lutte antiterroriste. Il ne faudrait pas que cela exonère les politiques de leurs responsabilités.

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Le 19 mars 2012, la France bascule dans l’horreur. En moins de 21 secondes. Le temps pour un tueur circulant sur un scooter de grosse cylindrée, un T-Max, d’ouvrir le feu sur des enfants et des parents devant l’école confessionnelle Ozar Hatorah à Toulouse et de poursuivre des petits dans la cour de l’établissement. L’assassin casqué tue Jonathan Sandler, rabbin et professeur âgé de 30 ans, ses deux fils, Gabriel, 3 ans, et Arié, 5 ans, puis Myriam Monsonégo, 8 ans, la fille du directeur de l’école. Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, des enfants sont tués en France parce que juifs.

L’enquête révèle vite que cette tuerie est la seconde étape d’un projet global. L’expertise balistique démontre en effet que les étuis des munitions utilisées ont été percutés et tirés dans le canon de la même arme que les balles tirées sur Imad Ibn-Ziaten, un militaire abattu le 11 mars à Toulouse et celles ayant pris pour cibles Abdel Chennouf et Mohamed Legouad, deux parachutistes fauchés le 15 mars au sortir de leur caserne à Montauban. Pour la première fois depuis la guerre d’Algérie et les exactions de l’OAS, des soldats français en permission sont abattus à l’intérieur des frontières de l’Hexagone.

Trois crimes, sept morts, un même auteur. Un criminel qui incarne « un visage nouveau de l’action terroriste », selon l’expression d’un vice-procureur dans son réquisitoire définitif, appelé à connaître « un développement sans précédent ». Pour la première fois depuis 1995, la France est victime d’une vague d’attentats. 

Mohamed Merah © DR Mohamed Merah © DR
Le procès qui s’ouvre lundi 2 octobre devant la cour d’assises de Paris va s’attacher à disséquer durant un mois l’histoire de ce basculement. Un procès qui sera bizarre, forcément bizarre. À plus d’un titre.

Bizarre parce que son acteur principal, le tueur au scooter, sera absent. Le 21 mars 2012, aux environs de 3 heures, le RAID pénètre un peu trop bruyamment dans l’immeuble où loge Mohamed Merah à Toulouse. Celui qui n’est alors qu’un suspect les attend de pied ferme et fait feu sur les policiers. S’ensuit un siège qui va durer 31 heures, durant lesquelles Merah invective les forces de l’ordre, revendique ses crimes et clame son affiliation à Al-Qaïda, avant de trouver la mort dans l’assaut final.

L’instruction judiciaire lève, en partie, le voile sur la personnalité et le parcours de ce terroriste « aux yeux énervés », selon un écolier, qui n’hésite pas à achever de deux balles un enfant âgé de moins de dix ans, déjà blessé et « apeuré ».

Les juges chargés du dossier ont exhumé quatre expertises réalisées entre novembre 1995 et septembre 2003 par des psychiatres et psychologues avec le jeune Merah. Tous décrivent un enfant « un peu abandonnique ». Ses parents s’inquiètent de ses réguliers « chantages au suicide » . L’absence de « cadre éducatif et affectif sécurisant » est source de sentiments d’angoisse et d’abandon.

Les experts relèvent en outre une intolérance à la frustration et un sentiment de toute-puissance. Une expertise réalisée le 15 janvier 2009, « consécutive à une décompensation liée à une tentative de suicide par pendaison », conduit à son hospitalisation en psychiatrie et souligne « l’existence d’une anxiété de base, parfois sans objet ».

Des propos qui font écho à une analyse psychologique révélée par Mediapart et consacrée à un autre terroriste, le futur tueur de l’Hyper Cacher, Amedy Coulibaly, alors âgé de 21 ans. Cette analyse prémonitoire indiquait : « Si Amedy est éventuellement envahi par des représentations mentales anxieuses, il semble les dénier aussitôt. Et rien ne permet de dire, pour le moment, qu’il ne les terrassera pas à l’avenir via des actes puissants ou téméraires dans lesquels il chercherait une nouvelle fois la preuve de son invulnérabilité. » 

Comme Amedy Coulibaly, Mohamed Merah s’est d’abord ancré dans la petite délinquance. Entendu selon la procédure du témoignage anonyme, un proche décrit un jeune de la cité des Izards qui ne se comporte pas comme un « islamiste », s’habille à l’occidentale et aime sortir. Des braqueurs du quartier avaient pris l’habitude « à chaque fois [qu’ils] faisaient des casses » d’appeler « Mohamed pour qu’il fasse le pilote »

Pourtant, déjà, le jeune homme s’est radicalisé et mûrit ses noirs desseins. Courant 2010, il traverse la Turquie, l’Irak, le Liban, les Émirats arabes unis, la Jordanie, le Tadjikistan et l’Égypte afin de conforter l’alibi d’un voyage touristique, avant de se rendre le plus discrètement possible en Afghanistan, à la recherche des talibans. Contrôlé à Kandahar et expulsé par la police afghane sans avoir pu faire les rencontres espérées, Merah séjourne un an plus tard au Pakistan. Il rejoint le Waziristan du Nord, où il se fait enfin recruter par Al-Qaïda. Selon le récit qu’il en fera aux policiers lors du siège de son appartement, Merah aurait rencontré un émir de l’organisation terroriste. « Je travaille avec Al-Qaïda, expliquera-t-il au RAID. J’ai des supérieurs. Voilà, je ne suis pas tout seul, t’as vu ? [...] J’ai été envoyé par Al-Qaïda, j’ai été entraîné par les talibans pakistanais. Voilà, y a toute une organisation derrière tout ça, t’as vu ? »

Le tueur au scooter aurait suivi un entraînement au maniement des armes et au tir. Par ailleurs, il affirmera que ses compagnons lui avaient proposé, dans un premier temps, de commettre des attentats sur le sol américain ou canadien : « Je leur ai dit que comme j’étais français, c’est plus facile pour moi et plus simple d’attaquer la France. »

Avant de rentrer, Mohamed Merah efface tous ses mails, tous les liens pour éviter que l’on puisse remonter jusqu’aux véritables raisons de son séjour de deux mois au Pakistan. Seule exception : une fois en France, tous les deux à trois mois, il envoie des messages à des membres d’Al-Qaïda « pour confirmer certains détails ».

« Le fait de récidiver dans les opérations, je me sentais de mieux en mieux »

Le 22 mars 2012, le forum islamiste arabophone As Ansar publiait un communiqué signé « Brigade Tarek ben Ziad – bataillon Jund al-Khalifa » revendiquant les crimes du terroriste. Ce communiqué présentait Merah comme Youssuf Al-Faransi (« Youssuf le Français »), un frère « qui a ébranlé les bases sionistes croisées dans le monde entier et qui a empli de peur le cœur des ennemis de Dieu. Nous déclarons notre responsabilité dans ces opérations bénies ».

Le mouvement Jund al-Khalifa est connu des services spécialisés pour être un groupe terroriste islamiste apparu en octobre 2011 et ciblant plus précisément le Kazakhstan, mais frappant également les intérêts américains en Afghanistan. La brigade opérant au sein de ce groupe est à l’origine de nombreux attentats et entendait lutter contre « les forces mécréantes qui occupent les territoires musulmans » et les gouvernements apostats, afin d’établir un califat transational qui engloberait « l’Asie centrale, le Maghreb et le Yémen » et serait gouverné par la charia. Le groupe a ainsi revendiqué deux attaques contre des bases américaines localisées en Afghanistan en juillet 2011. L’émir de ce groupe, le Tunisien Moez Garsallaoui, est suspecté de superviser pour le compte d’Al-Qaïda les projets d’attentats en Europe.

Après une formation à Mir Ali, dans le Waziristan du Nord, trois apprentis djihadistes parisiens ont été arrêtés, en 2010 et 2011, sur la route du retour en France. Le premier, interpellé à Naples, a sur lui une grille de cryptage pour des messages codés. Les deux autres, stoppés en Bulgarie et en Turquie, ont, cachées dans les cadrans de leurs montres, des cartes mémoire contenant des fichiers expliquant comment concevoir des « armes de guerre (mines, obus), piéger des véhicules, créer des ceintures d’explosifs, […] fabriquer des détonateurs à partir de téléphones portables ou de réveils ». 

Au lendemain de l’arrestation des protagonistes de cette filière, Moez Garsallaoui confie à un correspondant sur une écoute : « Mais il y a eu la pagaille en France. […] On était sur le point de leur donner une gifle qu’ils n’auraient jamais oubliée ! » Mohamed Merah lui offre l’occasion un an plus tard de prendre sa revanche.

Le 1er avril 2012, dans un long communiqué qui lui est attribué, Moez Garsallaoui confesse avoir connu le jeune Toulousain et « même été l’un de ses mentors, quoique pour une brève période ». Il s’insurge que l’on présente son élève comme impulsif et déséquilibré, vante sa totale maîtrise de soi. « Une fois qu’il a saisi le caractère nécessaire du djihad, il n’a pas traîné les pieds, ni pris prétexte d’un manque de moyens ou d’intelligence. Au contraire, il a retroussé les manches. »

Garsallaoui poursuit : « Un jour, je lui ai soumis un plan d’attaque contre une place forte de l’ennemi, mais il était d’une opinion divergente. Quand je l’ai invité à s’expliquer, il a saisi son arme et a commencé à se mouvoir d’un endroit à un autre, comme s’il se trouvait dans un vrai champ de bataille […]. Il n’était pas chaud à l’idée de se former aux explosifs, bien que l’opportunité lui était [sic] offerte et qu’il figurait sur une liste très restreinte n’excédant pas trois combattants. Il me disait préférer davantage l’affrontement l’arme à la main. »

Le communiqué donne de nombreux détails qui n’ont alors pas encore été rendus publics, prouvant en cela la réalité de la rencontre Garsallaoui-Merah au Pakistan. Six mois plus tard, le 10 octobre 2012, un drone américain met un terme à la carrière de terroriste de Moez Garsallaoui.

Captures d'écrans des différentes étapes de la confection d'une bombe dans une vidéo retrouvée dans la carte mémoire d'un djihadiste mandaté par Moez Garsallaoui © DR Captures d'écrans des différentes étapes de la confection d'une bombe dans une vidéo retrouvée dans la carte mémoire d'un djihadiste mandaté par Moez Garsallaoui © DR

Face aux policiers, Mohamed Merah justifie ses passages à l’acte en évoquant les caricatures du prophète, la mort de ses « frères et soeurs », « tués de partout dans le monde » et enfin le Coran : « Je l’ai fait parce qu’Allah nous oblige à le faire. » Une rhétorique habituelle, présentant beaucoup de similitudes avec les propos des frères Kouachi, les auteurs du massacre de Charlie Hebdo, qui ont été mandatés eux par la filière yéménite d’Al-Qaïda.

Merah précise, par ailleurs, qu’un membre de l’organisation de feu Oussama Ben Laden lui a recommandé de tuer « tout ce qui est civil et mécréant, tout : les gays, ceux qui s’embrassent publiquement », en réponse aux civils tués en Afghanistan. Il insiste : « Je savais qu’en tuant des militaires et des juifs le message passerait mieux […], j’avais un but précis dans mes choix de victimes. »

Celui qui clame : « Moi, la mort je l’aime comme vous vous aimez la vie » (là aussi un classique du discours djihadiste), celui qui a pour seul regret « de ne pas en avoir tué plus » n’épargne rien des sentiments qui le traversaient au moment de ses crimes. « C’est éprouvant la première fois », confie-t-il. Pour autant, le soir de l’assassinat de Imad Ibn-Ziaten, il ne ressent rien, si ce n’est une fatigue psychologique et physique. Puis vient le sentiment d’avoir fait « une bonne action ». Le tueur y prend goût. Il décrit, après chacune de ses exactions, « son cœur apaisé » « Je voulais refaire ça à chaque fois, […] le fait de récidiver dans les opérations, je me sentais de mieux en mieux. » 

Alors qu’il a déjà exécuté trois militaires et qu’il s’apprête deux jours plus tard à commettre une tuerie dans une école, Mohamed Merah passe la soirée du samedi 17 mars dans une boîte de nuit. Une femme le connaissant s’étonne de le retrouver à 3 heures du matin sur la piste de danse, debout, en train de dévisager les fêtards. Il s’est rasé la barbe et les cheveux. Elle s’étonne qu’il s’apprête à rater le Fajr, la prière de l’aube.

Ci-gît la thèse du « loup solitaire »

Faute de pouvoir juger l’auteur principal des attentats de Toulouse et Montauban, la cour spéciale des assises va s’atteler à considérer l’éventuelle complicité de deux hommes, Fettah Malki, un ami d’enfance qui aurait fourni une arme, et Abdelkader Merah. C’est, bien sûr, le grand frère du terroriste qui focalise tous les regards. Est-il le cerveau des attentats ? L’islamiste qui a radicalisé Mohamed ? L’homme qui lui a soufflé le scénario et les cibles ? Ou alors est-il victime de ses liens familiaux ? Un faux coupable dont le seul crime est de partager une philosophie religieuse violente avec son frère mais ignorant tout de la mise en application qui se tramait ? L’accusation penche pour la première hypothèse, la défense d’Abdelkader Merah pour la seconde.

Une déclaration de l’accusé résume toute l’ambivalence qu’on lui prête. À la fin de son interrogatoire de première comparution, il assène : « Ce que je peux dire aujourd’hui, c’est que je condamne les actes commis par mon frère mais que je suis fier de la façon dont il est mort en combattant. »

Un parloir sonorisé, le 4 octobre 2012, révèle un peu plus l’adhésion d’Abdelkader aux crimes de Mohamed. La mère des frères Merah s’inquiète que son petit-fils, le fils en bas âge du détenu, puisse devenir « comme son oncle ». Abdelkader la rassure : « Inch’ Allah […], quelle réussite s’il devenait comme lui ! » Le prisonnier se remémore l’assaut qui a emporté son frère : « Il a jailli comme un Lion ! Ne t’inquiète pas ! Par Allah, maman, le cadeau que m’a fait Mohamed, personne ne me l’a fait »

Seulement, au-delà de cette communion de pensée, aucun élément matériel ne révèle la présence d’un tiers – et donc d’Abdelkader – aux côtés de Mohamed Merah au moment où il commet ses crimes. Alors le réquisitoire de la section C1, chargée de la lutte contre le terrorisme au parquet de Paris, s’attarde sur les préparatifs des attentats et y voit la main de l’aîné. D’abord, celui-ci a reconnu avoir participé au vol du scooter T-Max. Ensuite, il y a l’achat d’un blouson qu’utilisera par la suite Mohamed lors de ses périples meurtriers. Surtout, plusieurs documents ayant trait à la constitution d’une cellule dormante djihadiste ont été retrouvés dans l’iPod d’Abdelkader, celui-ci essayant de supprimer ces données quelques jours avant le passage à l’acte de son frère. En conclusion, le magistrat de C1 souligne que les frères Merah sont d’« une immense discrétion, bien loin des groupes jusque-là connus des services spécialisés et marquant l’entrée dans une ère d’un terrorisme moderne »

À ces accusations, Abdelkader Merah répond qu’il est la victime expiatoire d’une machine judiciaire cherchant à masquer les défaillances passées. Avec un argument massue : la DCRI, l’ex-DGSI, avait envisagé de recruter comme indic son petit frère.

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Bernard Squarcini le 26 juillet 2010 © Reuters/Philippe Wojazer Bernard Squarcini le 26 juillet 2010 © Reuters/Philippe Wojazer
Bernard Squarcini, le premier patron de la DCRI, et certains de ses hommes défileront à la barre des témoins les jours suivants. Un procès dans le procès. Surtout pour celui qu’on surnomme « le Squale », qui, au lendemain des tueries de Toulouse et de Montauban, avait survendu le concept de « loup solitaire » pour qualifier Mohamed Merah.

Le loup solitaire se radicaliserait devant son ordinateur, n’emprunterait aucune filière connue vers le djihad et déciderait seul de passer à l’acte, rendant ainsi très difficile sa détection. « C’est dans ce concept de djihadisme isolé que s’inscrit le parcours de Mohamed Merah, solitaire et spontané dans l’exécution », insistera Bernard Squarcini lorsqu’il sera interrogé en qualité de témoin par le juge d’instruction.

Seulement le réquisitoire définitif du parquet de Paris a depuis enterré le concept défendu par « le Squale » : « Loin d’être un ‘‘loup solitaire’’ […], Mohamed Merah a au contraire participé à une véritable entreprise collective […]. Il était loin d’avoir agi seul, comme certains ont tenté de le faire croire. » Un « certain » Monsieur Squarcini risque de passer un moment délicieux à la barre.

Mais avant d’aborder les dysfonctionnements, réels et pour certains toujours d’actualité, de la lutte antiterroriste, il convient de relativiser. Il n’est pas question de laisser planer l’idée que les hommes et les femmes qui vont venir prêter serment dans les jours qui viennent sont responsables des crimes commis à Toulouse et Montauban. Ce ne sont pas des fonctionnaires qui ont armé la main de Mohamed Merah.

De la même manière, on ne doit pas leur reprocher un manquement à une obligation de résultats qui, en matière de terrorisme, ne peut exister. La vague d’attentats qui frappe l’Europe mais aussi l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Asie du Sud-Est depuis deux ans, dans des démocraties aux systèmes préventifs et répressifs aussi variés, prouve, hélas, qu’il ne peut y avoir de risque zéro. Aucun mur, aucune frontière, aucun système de vidéosurveillance généralisée, pas même le tout-sécuritaire d’une dictature, rien n’arrête les djihadistes. 

En revanche, on doit pouvoir interroger l’obligation de moyens développée par la lutte antiterroriste pour empêcher la commission d’un attentat. Et là, cela se complique. L’affaire Merah est survenue en pleine campagne présidentielle, au plus dur de l’affrontement entre Nicolas Sarkozy et François Hollande. La droite a des pudeurs de gazelle pour évoquer « les défaillances objectives », évoquées dans le rapport d’analyse de l’affaire Merah produit par l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), et visant cette DCRI créée par le président sortant Sarkozy. La gauche, elle, se précipite pour dénoncer « des failles » qu’elle se refusera plus tard à voir – « Il n’y a pas de faille » – quand des attentats surviendront alors qu’elle est à son tour en responsabilité. En cela aussi l’affaire Merah porte les germes de toutes les polémiques politiciennes des attentats à venir, dont les services de renseignement sont souvent les victimes collatérales.

Victimes collatérales mais pas totalement innocentes non plus. Le rapport de l’IGPN pointe ainsi à raison « la conjonction d’omissions et d’erreurs d’appréciation à des problèmes de pilotage et d’organisation des services et à des cloisonnements encore très présents » entre services. Avec, cerise sur le gâteau, la tentative – a posteriori malheureuse – de recruter Mohamed Merah comme indicateur. Lors d’un rendez-vous pour évoquer ses voyages et évaluer ses aptitudes comme potentielle source du service, le terroriste joue au malade et passe les 2 heures 30 d’entretien allongé sur une table. Ce dont il se vantera.

La défection du malade imaginaire

Audition du témoin Hassan L., officier de renseignement à la DCRI Toulouse, chez le juge d’instruction Christophe Teissier, le 23 octobre 2012. 

LE TÉMOIN : « Je suis analyste opérationnel sur la thématique de l’islam radical. Je suis brigadier de police. Je fais un suivi de la menace et de la mouvance islamiste radicale sous toutes ses formes […]. Mon domaine d’action se circonscrit à la région Midi-Pyrénées. […] J’avais en portefeuille sept dossiers de personnes susceptibles et désireuses de se rendre en zone de djihad. En revanche, je n’avais qu’un dossier d’une personne qui s’était rendue en Afghanistan et il s’agissait de Mohamed Merah. » 

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Hassan et Mohamed se retrouvent au bout du fil, le mercredi 21 mars 2012. Un membre du RAID a jeté un talkie-walkie sur le balcon de Merah en échange du Colt 45 ayant servi à perpétrer ses sept assassinats. Le djihadiste de 23 ans est retranché dans son appartement toulousain avec les armes et les fantômes de ses victimes. Comme il est le policier qui le connaît le mieux, Hassan a été appelé en urgence au PC de crise. Il se retrouve à quelques centaines de mètres de celui qui, pendant près de deux ans, a été son objectif. On colle un talkie-walkie à Hassan. Sa mission consiste à faire parler le terroriste, à l’amener, au fil de la conversation, à l’idée de se rendre. Alors, ils discutent, de leur relation, de l’audition de l’un par l’autre, le 14 novembre 2011. Ils refont l’histoire. Leur dialogue (lire ci-dessous) est reconstitué à partir de la transcription intégrale révélée par Libération.

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Audition du témoin Hassan L., officier de renseignement à la DCRI Toulouse, chez le juge d’instruction Christophe Teissier, le 23 octobre 2012. 

LE TÉMOIN : « La direction centrale nous a demandé de planifier un entretien administratif […]. C’est Paris qui a décidé de procéder à cet entretien administratif en faisant venir deux fonctionnaires parisiens. La centrale a exigé que ça soit ces deux fonctionnaires qui mènent l’intégralité de cet entretien. J’ai cependant assisté à celui-ci, mais seulement en tant que référent local et de façon purement passive. » 

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« Toi et ton directeur, vous allez vous faire taper sur les doigts. Vous auriez pu arrêter, vous auriez pu empêcher ce massacre. […] Ça, je crois que c’est une des plus grandes erreurs de ta carrière. 

— Oh, une erreur non. […] Sache qu’à l’entretien, je croyais un mot sur deux de ce que tu disais. Donc je savais à peu près ton potentiel. Sache que, avant de te convoquer, j’avais déjà, euh, une petite idée sur ta personne. » 

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Audition du témoin Hassan L., officier de renseignement à la DCRI Toulouse, chez le juge d’instruction Christophe Teissier, le 23 octobre 2012. 

LE TÉMOIN : « Mohamed Merah était très fatigué, il était sujet à de fortes migraines et très peu de temps après le début de l’entretien, il a demandé à s’allonger. Ce qui lui a été accordé en raison de son état. L’entretien a eu pour objet principal de retracer son parcours. Mohamed Merah nous a présenté une clé USB. Sur celle-ci figuraient des photos […]. Toutes ces photos étaient des photos de tourisme, aucune plus-value opérationnelle ne pouvait en être tirée. » 

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« Franchement, toi, t’y as cru ? Honnêtement, t’y as cru à cette histoire de tourisme ? […] Si vous [aviez] été un peu plus malins, […] vous auriez regardé depuis où j’ai envoyé mes mails. J’ai fait beaucoup d’erreurs […]. J’étais en pleine zone tribale dans le Waziristan et j’ai envoyé des emails à ma mère pour lui dire que j’allais bien, pour pas qu’elle s’inquiète. Rien que ça, vous auriez su d’où il vient l’email, vous auriez vite compris que j’étais dans les zones tribales. 

— Ah, tu sais, on va se faire engueuler. On n’est pas aussi bons que toi, pas aussi rusés que toi […]. Tu m’as bien roulé dans la farine, hein ?! Avoue-le. T’as été bon sur ce coup-là. 

— Hamdulillah, inch’Allah. » 

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Audition du témoin Hassan L., officier de renseignement à la DCRI Toulouse, chez le juge d’instruction Christophe Teissier, le 23 octobre 2012. 

LE TÉMOIN : « À l’issue de l’entretien du 14 novembre, c’est Paris qui a proposé que ce soit eux qui rédigent le rapport d’entretien à l’issue duquel certaines orientations seraient proposées, sans que celles-ci m’aient été communiquées. » 

[Le juge d’instruction lit au témoin une partie du rapport.] 

Le rapport rédigé par la DCRI à l'issue de l'entretien avec Mohamed Merah, le 14 novembre 2011 © Mediapart Le rapport rédigé par la DCRI à l'issue de l'entretien avec Mohamed Merah, le 14 novembre 2011 © Mediapart

 LE TÉMOIN : « Quand on lit l’opinion que vous venez de me citer, il est vrai que cette dernière fait référence à une tentative d’approche de Mohamed Merah en tant que collaborateur […]. Face à cette suggestion qui nous a été faite par la centrale, nous n’avons jamais donné suite car, effectivement, nous avons estimé que le profil de Mohamed Merah était incompatible avec l’idée même d’un recrutement. » 

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« J’espère que tu ne m’avais pas ciblé quand même ? 

— Si, crois-moi que je t’avais ciblé, hamdullah […]. T’as vu ? Mon but, c’était de t’appeler, […] de faire un travail pour que tu viennes à moi et t’en aurais pris une en pleine tête. » 

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Audition du témoin Christian Ballé-Andui, le supérieur hiérarchique du brigadier Hassan L., chez le juge d’instruction Christophe Teissier, le 22 octobre 2012. 

LE TÉMOIN : « Au cours de l’entretien, son niveau de dangerosité a été revu à la baisse par les “spécialistes parisiens” qui le trouvent intéressant et pouvant présenter une utilité… »

« Une grande star » en Syrie

Qu’importe que Mohamed Merah ait encore été loin d’être inscrit en tant que source du service quand il est passé à l’acte. L’image est restée : le « FBI à la française » envisageait de recruter un futur tueur d’enfants. Cette révélation ainsi que la publication de ce dialogue dans lequel le terroriste se moque de l’officier « Hassan » discréditent le travail des supposés limiers de l’antiterrorisme. Et qu’importe que Hassan n’ait rien à se reprocher. Il avait alerté dans ses notes la centrale de la DCRI de la rouerie et de la dangerosité du futur terroriste.

Que ce soit à « La Ferme », le surnom au siège de la DGSI à Levallois-Perret, ou dans les antennes zonales, la crainte de revivre un épisode aussi humiliant revient dans toutes les conversations. Un interlocuteur de la commission d’enquête du Sénat sur la surveillance des filières et des individus djihadistes parlera d’une « peur de manquer quelque chose » qui les habite « depuis l’affaire Merah ».

Dans l’après-midi du 7 janvier 2015 juste après le massacre de Charlie Hebdo, des chefs passaient dans les bureaux de la DGSI demander si les uns ou les autres avaient « des sources humaines au contact des frères Kouachi ». « Sous-entendu : des sources qui nous auraient enfumés, décrypte un analyste interrogé par Mediapart. Il ne s’agissait pas d’espérer avoir un contact qui puisse nous mener aux tueurs qui venaient de décimer Charlie Hebdo. Quand on a dit qu’on n’en avait pas, cela a été le soulagement pour nos chefs ! » D’après lui, « la source humaine fait peur […], ça n’apporte que des problèmes. C’est le traumatisme Merah ».

Les terroristes en train de tirer sur les policiers © DR Les terroristes en train de tirer sur les policiers © DR

Dans leur rapport d’analyse sur l’affaire Merah, en date du 19 octobre 2012, l’inspecteur général Jérôme Léonnet et le contrôleur général Guy Desprats tirent la conclusion qu’« au cours [de l’entretien], faute de préparation, les agents du Renseignement intérieur n’ont jamais été en mesure de mettre Mohamed Merah face à ses contradictions », et ils préconisent à l’avenir « la participation d’experts extérieurs, [qui] peut permettre une appréciation plus fine […]. Par ailleurs, certains profils peuvent nécessiter la présence d’un psychologue pour décoder les comportements »

Quatre ans plus tard, les recommandations du rapport Merah sont restées un vœu pieux. D’après nos informations, il y aurait deux psychologues en poste à la DGSI. La première est chargée du recrutement des nouveaux officiers, la seconde est censée évaluer les potentielles sources. « Mais on l’a dissuadée d’intervenir, assure l’analyste précité. Si elle se montrait trop favorable au recrutement d’une source, certains lui glissaient à l’oreille : “Tu ne vas pas écrire ça ? Tu imagines si c’est le nouveau Merah ?” »

Les conséquences des ratés n’ont pas été tirées. « Force est de constater que la communication entre services est extrêmement tendue et difficile », résume un rapport du syndicat Alliance, majoritaire chez les gardiens de la paix et classé à droite, rédigé trois ans après. Les bureaux de liaison, créés au lendemain de l’affaire afin de fluidifier les échanges d’informations, y sont décrits comme le théâtre d’un jeu de dupes où les membres des différents services cachent tout sauf leur détestation réciproque.

Et les attentats de janvier 2015 offrent un décalque de ceux de Toulouse et Montauban. Comme pour Merah, la DCRI devenue DGSI, a stoppé les surveillances sur les Kouachi, moins de cinq mois avant qu’ils ne déciment une rédaction. Comme pour Merah, le service de renseignement s’est justifié après les attentats en disant qu’il n’a rien vu venir à la fois parce qu’il n’y avait « aucune activité radicale apparente », parce que la DGSI ne peut « pas suivre tout le monde » et surtout parce que la Commission nationale de contrôle des interceptions de sécurité (CNCIS) n’aurait pas autorisé les écoutes téléphoniques. Comme pour Merah, une assertion qui entraînera un démenti de la CNCIS. Comme Merah, les Kouachi ont fait l’objet de fiches « S » qui n’avaient pas été renouvelées. Au cours du même mois d’août 2011, Mohamed Merah et Chérif Kouachi, voyageant sous l’identité de son frère Saïd, ont transité par le sultanat d’Oman – une destination qui ne fait pas partie de la liste des pays sensibles –, avant de rejoindre les lieux où ils sont présumés avoir suivi une formation paramilitaire, au Pakistan pour l’un, au Yémen pour l’autre. Sans que ce scénario de transport identique n’interpelle.

***

Les similitudes avec les djihadistes ayant par la suite commis des attentats ne sont pas fortuites. Mohamed Merah est devenu une référence. Lors de son dialogue avec Hassan, le tueur au scooter estimait que le terrorisme est une obligation, citant au passage un verset du Coran. « Mon but, c’est de faire mon devoir et aussi de vivifier la communauté musulmane, complète-t-il. Afin qu’ils se réveillent et qu’à leur tour, ils attaquent afin que la France ne connaisse aucune tranquillité. » Son message est passé.

Mohamed Merah © DR Mohamed Merah © DR
Tandis qu’il garde les otages occidentaux à l’hôpital ophtalmologique d’Alep, Mehdi Nemmouche, le futur tueur du Musée juif de Bruxelles, fait des blagues antisémites – « Je suis en forme ce matin, je me verrais bien prendre une kalachnikov et aller fumer une petite israélite » –, en même temps qu’il affirme sa vénération pour Merah, « le plus grand mec que la France ait produit ».

Selon la femme de Salim Benghalem, un Français membre de l’Amniyat, les services secrets de l’État islamique, son mari lui a confié que « s’il revenait, c’était pour faire un attentat, pour faire un maximum de dégâts », alors qu’auparavant, il hésitait. « Je lui ai demandé quel avait été son cheminement », poursuit l’épouse interrogée par les policiers en 2014. Il a fait référence au parcours de Mohamed Merah […]. Lui aussi était contre le système français. » Toujours d’après la jeune femme, Merah serait en Syrie « une grande star » : « Il y a plein de reportages qui circulent. »

Au-delà des failles de la lutte antiterroriste, c’est là sans doute que réside le plus grand échec de notre République et, plus généralement, de notre société : n’avoir pas su produire de contre-discours pertinent pour faire comprendre à certains que Mohamed Merah, assassin de gens désarmés, tueur d’enfants juifs et de militaires musulmans, n’est pas un héros.

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