COP21: les Etats se disent mobilisés, les entreprises aussi

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La COP21 a officiellement démarré lundi 30 novembre au Bourget. Pour ce premier jour du sommet sur le climat, les chefs d'État ont mis en scène leur volontarisme. Mais dans leur morale d’action, ils ont glissé beaucoup d’intérêts économiques. « Nous sommes la première génération à voir le dérèglement climatique se produire, nous sommes la dernière à pouvoir y faire quelque chose », a déclaré Barack Obama.

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Historique par le nombre de chefs d’État réunis au même endroit, la COP21, le sommet de l’ONU sur le climat qui a officiellement démarré lundi 30 novembre au Bourget, l’est aussi par l’engagement que les dirigeants ont mis en scène dans leurs discours. L’accord « doit être universel, différencié et contraignant », a demandé le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon. « Ou bien nous échouons et c’est la désolation, ou bien nous réussissons et c’est l’espoir », a déclaré Laurent Fabius, président de la conférence.

Le président américain Barack Obama pendant son discours, vu depuis la salle de presse © Jean-Paul Duarte Le président américain Barack Obama pendant son discours, vu depuis la salle de presse © Jean-Paul Duarte

« C’est un moment de bascule, a expliqué Barack Obama. Nous sommes la première génération à voir le dérèglement climatique se produire, nous sommes la dernière à pouvoir y faire quelque chose. » Il cite Martin Luther King sur le drame des rendez-vous historiques manqués. En tant que « première économie mondiale et deuxième émetteur de gaz à effet de serre [après la Chine - ndlr], les États-Unis reconnaissent leur responsabilité à agir ». Il appelle à trouver « un cadre qui dure longtemps », et des objectifs de réduction des gaz à effet de serre régulièrement révisés, avec un système fort de transparence. François Hollande a parlé de « justice climatique », une revendication habituellement réservée à l’Inde et au G77.

Xi Jinping, le président chinois, a souhaité « un accord contraignant » sur le climat, ainsi que « global, équilibré, ambitieux ». C’est une prise de position forte pour Pékin – même s’il fallait écouter la traduction de son discours en anglais pour le savoir, la version française l’ayant passée sous silence. « L’écologie jouera un rôle essentiel » à l’avenir a-t-il ajouté, appelant à de « nouvelles politiques pour une économie peu carbonée », et « un développement ouvert, durable et inclusif ». Angela Merkel a souhaité que l’Allemagne joue un rôle de « chef de file » : « Nous devons changer notre fusil d’épaule pour la production industrielle, la mobilité, l’efficacité énergétique, le chauffage, le solaire, l’éolien. Nous devons promouvoir un monde peu gourmand en CO2. »

Devant une salle comble, le tout nouveau premier ministre canadien Justin Trudeau a donné une conférence de presse au ton volontariste : « Le Canada s’engage contre le dérèglement climatique au plan intérieur et en tant qu’acteur sur la scène mondiale. » Même Vladimir Poutine a souhaité « un accord contraignant », alors que son pays reste l’un des plus gros exportateurs de gaz au monde, une énergie fossile émettrice de gaz à effet de serre. C’est aussi une manière d’isoler les Américains, bloqués contre toute perspective de traité juridiquement contraignant à cause de la majorité républicaine du Sénat.

Le tout nouveau premier ministre canadien Justin Trudeau durant une conférence de presse © Jean-Paul Duarte Le tout nouveau premier ministre canadien Justin Trudeau durant une conférence de presse © Jean-Paul Duarte

Ces déclarations d’intention, en ouverture du plus important sommet sur le climat depuis la conférence de Copenhague en 2009, sont à prendre pour ce qu’elles sont : une manière d’occuper l’espace et, pour chacun, d’affirmer son importance, en se distanciant des discours de l’impuissance et de la résignation. Elles sont purement verbales et strictement formelles. Aucune annonce concrète n’a été communiquée lundi. Elles révèlent néanmoins un état d’esprit : l’action pour le climat est une nécessité et une opportunité pour les sociétés. Le temps du déni est révolu, en tout cas dans les discours officiels.

Pour Célia Gautier, du Réseau Action Climat (RAC), un réseau d’experts en politiques climatiques : « François Hollande a fait un discours fort. » Selon Pierre Cannet, du WWF France : « Un objectif a été accompli aujourd’hui, celui de la confiance. Confiance dans les négociateurs, confiance dans la présidence française, confiance de la part des pays développés, confiance sur la technologie. » De son côté, Romain Benicchio d’Oxfam Dynamique constate une « dynamique plutôt positive mais la négociation elle-même n’a pas encore commencé ». Pour Christian Aid, Mohamed Adow considère qu’« il est possible d’avoir un texte fort » à la fin du sommet, le 11 décembre. Keya Chatterjee, de la branche américaine du Climate action Network (CAN), remarque tout de même que « tout le monde veut un accord contraignant mais personne ne met la même chose dedans ! ».

Un Indien dans la COP © Jean-Paul Duarte Un Indien dans la COP © Jean-Paul Duarte

Mais une autre musique résonnait fortement dans les déclarations des dirigeants : agir contre le changement du climat n’est pas seulement un devoir moral. C’est aussi une bonne affaire. « Nous avons prouvé qu’il n’y a plus de conflit entre croissance économique forte et protection de l’environnement », a ainsi déclaré Barack Obama, pour qui « il faut libérer le pouvoir créatif de la recherche, des nouveaux emplois et des nouvelles opportunités ». À ses yeux, « des centaines de milliards de dollars sont prêts à couler ». C’est le discours de la croissance verte, même si cette expression n’a pas été utilisée en tant que telle. Pour Xi Jinping : « Il faut faire du gagnant-gagnant. » Pour Justin Trudeau, les politiques d’action pour le climat sont « des opportunités en échange commercial et en innovation ». Pendant sa campagne électorale, il s’est engagé à investir 20 milliards de dollars canadiens dans les infrastructures vertes. Un plan en lien avec la politique de soutien aux innovations dans les technologies propres que promeut Barack Obama, a-t-il tenu à rappeler. Le volontarisme affiché par les chefs d’État s’est accompagné de discours focalisés sur l’économie, les perspectives de croissance et de création d’emplois.

De facto, cet angle d’approche place les grandes entreprises et le secteur privé au centre des actions climatiques. Alors que divers mouvements sociaux (Attac, Confédération paysanne, Amis de la Terre...) critiquent la trop grande influence des lobbies sur les négociations climatiques, les grands industriels sont directement incités à agir par les chefs d’État. Le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, appelle ouvertement la « société civile » à prendre sa part dans la lutte contre la catastrophe : aux assureurs, aux financiers, aux cimentiers, aux groupes religieux, aux villes, aux associations, aux syndicats, au monde agricole de choisir leurs modes d’action.

Le début de cette COP21 en offre la parfaite illustration. Barack Obama, François Hollande, Narendra Modi, le premier ministre indien, et Bill Gates annoncent conjointement leurs initiatives pour les « énergies propres ». D’un côté, vingt États – dont la France et les États-Unis – s’engagent à doubler leurs investissements dans le développement des renouvelables. De l’autre, le fondateur de Microsoft annonce la création d’un fonds d’investissement privé, Breakthrough Energy Coalition, pour les entreprises qui veulent commercialiser des services de renouvelables. Parmi ses investisseurs figurent : Mark Zuckerberg, le cofondateur de Facebook, Xavier Niel, fondateur de Free, Jeff Bezos, le PDG d’Amazon, Reid Hoffman, cofondateur de Linkedin. Tous sont de gros consommateurs d’énergie, avec les data centers essentiels au fonctionnement des activités en ligne.

Laurent Fabius, François Hollande et le premier ministre indien Narendra Modi © Jean de Peña Laurent Fabius, François Hollande et le premier ministre indien Narendra Modi © Jean de Peña

Presque au même moment, Hollande, Modi et Ban Ki-moon lancent en grande pompe une « alliance internationale » en faveur de l’énergie solaire. Le PDG d’Engie – ex-GDF-Suez – Gérard Mestrallet participe à la cérémonie. « Le développement durable est au cœur de nos métiers, explique le chef d’entreprise, pourtant il y a peu à la tête d’industriels qui ferraillaient à Bruxelles contre le tarif d’achat, dispositif d’aide aux énergies renouvelables. « Les entreprises, le business, le secteur privé : nous souhaitons tous un grand accord à Paris. Le solaire est prêt à transformer le secteur électrique. Ce n’est pas une mode. C’est une révolution guidée par les intérêts des hommes et des technologies. »

Selon l’homme d’affaires, le secteur privé est prêt à fournir 70 % des efforts pour le développement du solaire dans le monde (évalués à 1 200 milliards de dollars d’ici 2020). « Le monde de la finance se convertit à l’économie verte… accélérons le mouvement ! » a tweeté la Caisse des dépôts lundi après-midi, avec le hashtag COP21. Dans les couloirs du centre de conférences, l’application officielle de la COP21 pour suivre sur son smartphone les horaires et lieux de réunion fait la publicité de Schneider Electric. À l’entrée de la conférence, des pommes sont offertes par Carrefour, grand bétonneur du sol français avec ses magasins et ses entrepôts logistiques. Intérêts privés et publics s’entremêlent plus que jamais dans les stratégies climatiques.

A la COP, on peut aussi pédaler pour recharger son portable © Jean-Paul Duarte A la COP, on peut aussi pédaler pour recharger son portable © Jean-Paul Duarte

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