Le système du «président» Giacobbi s’écroule au tribunal de Bastia

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L’ancien président du conseil général de Haute-Corse est jugé pour avoir mis en place un système de détournement de subventions publiques. Trois ans de prison ferme ont été requis contre lui dans cette affaire politico-financière plombée par deux assassinats.

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Bastia, de notre envoyée spéciale.- Trois ans de prison ferme, cinq ans d’inéligibilité et 100 000 euros d’amende. Mardi 29 novembre, au tribunal correctionnel de Bastia, le procureur de la République Nicolas Bessone a requis une lourde peine contre le député PRG (Parti radical de gauche) Paul Giacobbi, lors d’un procès fleuve qui se poursuit jusqu’à la fin de la semaine. En descendant les marches de marbre blanc du palais de justice, encadré par ses gardes du corps, l’ancien président du conseil général de Haute-Corse et ancien président de l’exécutif de la Collectivité territoriale de Corse (CTC) semblait comme écrasé, sa silhouette trapue tassée sur elle-même. Le jugement ne devrait être rendu que dans deux mois, mais quel que soit le verdict, il y aura un avant et un après le « procès des gîtes ».

Paul Giacobbi, député et élu local en Corse. © Reuters Paul Giacobbi, député et élu local en Corse. © Reuters

L’affaire de corruption qui vaut à Paul Giacobbi d’être jugé à Bastia, aux côtés de 23 autres prévenus, ne porte pas sur des sommes folles. Un demi-million d’euros de subventions du département, destinées à la création de gîtes ruraux dans les villages de l’intérieur de l’île, ont été détournées de leur objet entre 2007 et 2010. Les gîtes prévus n’ont jamais été réalisés et l’argent a été empoché par une petite clique de 16 personnes proches du pouvoir. « Une somme infinitésimale à l’échelle des finances du département », a plaidé son ancien président à la barre.

Mais au cours de la première semaine d’audience, devant un public nombreux, attentif et silencieux, c’est tout un « système claniste et clientéliste dont Paul Giacobbi était le seul et unique bénéficiaire », selon les mots du procureur, qui a été décortiqué et mis à nu. Pour la première fois en Corse, dans une enceinte judiciaire, on est venu dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. « Le clientélisme, ce n’est pas Paul Giacobbi qui l’a inventé, mais sous son règne s’est opérée une confiscation totale et une perte de contrôle de l’administration sur ses services », a exposé le procureur.

Pour la première fois aussi dans cette île, l’association Anticor était partie civile, représentée par son avocat Jérôme Karsenti, qui a secoué le train-train du procès en posant des questions tranchantes aux prévenus et dénoncé dans sa plaidoirie la « porosité entre la politique et le grand banditisme en Corse ».

Jamais ce système n’aurait été dévoilé au grand jour si un membre du cabinet de Paul Giacobbi, Dominique Domarchi, n’avait été assassiné le 21 mars 2011, un soir d’élection départementale, en rentrant chez lui après avoir supervisé le dépouillement du scrutin dans son village de Sant’Andrea di Cotone.

En épluchant les comptes bancaires de sa famille, les enquêteurs de la police judiciaire de Bastia ont découvert que son fils Jean-Marc avait bénéficié d’une subvention de 45 000 euros pour construire trois gîtes ruraux, subvention utilisée en réalité pour l’édification de sa propre villa de grand standing. À partir de ce cas, une véritable machine à détourner les fonds publics a été découverte. Aucune publicité n’était faite pour ces aides aux gîtes, qui ont servi, à partir de 2007, à rétribuer la clientèle électorale de Paul Giacobbi. La date n’est pas anodine : les dévoiements commencent au lendemain de sa réélection pour un deuxième mandat à l’Assemblée nationale.

Le clientélisme transparaît clairement dans la géographie des aides. Toutes les subventions ont été versées dans la deuxième circonscription de Haute-Corse, celle de Paul Giacobbi. Aucune, strictement aucune, ne relève de la première circonscription, qui comprend pourtant de nombreuses zones rurales et touristiques. Mieux encore, l’examen plus fin des microrégions concernées par les aides indique que les fiefs électoraux de Paul Giacobbi, comme le Fiumorbo, le Cortenais ou le Vénacais, où il compte ses plus fidèles apporteurs de voix, ont été les plus copieusement arrosés.

Quant aux heureux bénéficiaires, ils appartiennent au petit cercle des familiers du clan Giacobbi. Outre le fils de son conseiller Dominique Domarchi, on y trouve par exemple sa secrétaire particulière à la CTC, par ailleurs nièce de son conseiller Augustin Viola et sa secrétaire de mairie à Venaco.

Lundi, lorsque Paul Giacobbi a été appelé à livrer sa version des faits, après une semaine passée à griffonner dans un petit carnet rouge, tête baissée, sans jeter un regard aux personnes debout à la barre, il a dit tout ignorer des détournements. Si sa signature figure sur des courriers d’attribution de subventions, c’est sans doute qu’elle a été imitée et si les aides ont été attribuées indûment, c’est que l’administration n’a pas fait son travail. « Je n’ai jamais vu un seul dossier de gîte. Je suis en droit d’attendre de mes services que les dossiers soient complets lorsqu’ils me sont soumis. »

Il s’est longuement étendu sur son travail à l’Assemblée nationale, son diplôme de l’ENA et ses excellentes relations avec les anciens préfets de Corse. « J’ai toujours eu la hantise de l’illégalité, j’ai une vie irréprochable. Pourquoi aurais-je monté un système aussi mal fait ? C’est absurde ! »

Mais d’autres, à la barre, ont exposé crûment les mécanismes du pouvoir qu’il avait mis en place au conseil général, de 1998 à 2010, avant d’être élu président de l’exécutif de la CTC de 2010 à 2015.

Clou du procès, l’ancien conseiller général Jacques Costa, pilier de la majorité giacobbiste, aujourd’hui président du parc naturel régional de Corse, a déballé les secrets qu’il avait tus pendant l’instruction. « Tout se passait au cabinet des deux soit-disant chargés de mission de Paul Giacobbi. C’est là qu’étaient dressées les listes des bénéficiaires des subventions pour les gîtes, ainsi que les aides aux communes. L’un est décédé et l’autre n’est pas devant ce tribunal. » Au grand regret du procureur : « Si vous aviez raconté ça plus tôt, nous l’aurions fait venir. »

Ce cabinet noir constituait le cœur du réacteur. Ses deux membres, Dominique Domarchi, dit Dumè, et Augustin Dominique Viola, dit Mimi, se comportaient comme les véritables maîtres du département. Présents en permanence à Bastia, alors que Paul Giacobbi passait l’essentiel de son temps à Paris, où son épouse travaille comme haut fonctionnaire à l’Unesco, ils étaient les seuls à pouvoir entrer dans le bureau du président sans frapper. Ils l’ont d’ailleurs suivi à la CTC à partir de 2010. Tous les parapheurs passaient par eux avant d’être soumis à la signature du président.

Ce fonctionnement dévoyé faisait bien grincer quelques dents parmi les élus, mais « personne ne disait rien. On marchait avec la carotte, vous savez, celle qui est douce », a justifié Jacques Costa dans son langage imagé de paesanu (villageois).

Ceux qui protestaient se faisaient remettre brutalement à leur place. Thierry Gamba-Martini, directeur général des services du département à l’époque des faits, puis DGS de la CTC, a raconté à la barre l’agression dont il a été victime de la part de Jean-Marc Domarchi en 2012. Après l’assassinat de son père, Stéphane Domarchi, le frère de Jean-Marc, avait remplacé le défunt au cabinet de Joseph Castelli, le successeur de Paul Giacobbi à la présidence du conseil général. Thierry Gamba-Martini venait de rédiger une note de service dans laquelle il se plaignait des interférences de Stéphane Domarchi. « Jean-Marc a surgi dans le parking, j’ai cru voir une arme sous sa veste. Il était fou de rage. Il m’a bousculé et menacé en “ce n’est pas parce que mon père est mort que tu crois pouvoir changer les choses !” »

L’autre grand absent du procès, Jean Leccia, était directeur des interventions départementales à l’époque des faits. À ce titre, c’est lui qui supervisait les subventions aux associations, les aides aux communes et l’argent des gîtes. Soumis à la pression constante des deux conseillers spéciaux, il servait de courroie de transmission avec les services administratifs. Il a été assassiné le 23 mars 2014, un autre dimanche électoral, alors qu’il sortait du bureau de vote de son village de San Gavino di Fiumorbo, où il avait participé au dépouillement du premier tour de scrutin de l’élection municipale.

La famille de Jean Leccia, présente en nombre dans la salle pendant tout le procès, est convaincue que son assassinat est directement lié à son activité professionnelle. Sa fille Delphine, 27 ans, a demandé à être entendue dès le premier jour d’audience. « Mon père a été surexposé. Il était sous la pression constante de ce cabinet. Certains se sont déchargés sur lui de leurs responsabilités », a-t-elle déclaré devant les prévenus, qui évitaient son regard. L’instruction judiciaire sur cet assassinat, conduite par une juridiction spécialisée de Marseille, est toujours en cours, de même que celle sur l’assassinat de Dominique Domarchi, entre les mains d’un juge bastiais.

« Ce n’est pas le dossier des gîtes ruraux qui a provoqué l’assassinat de Jean Leccia, mais il a dû emmener dans sa tombe de lourds secrets. Nombreux sont ceux qui ont dû être soulagés de sa disparition », a souligné le procureur Bessone.

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Les réquisitions à l’encontre des personnes citées :  3 ans avec sursis et 22 500 euros d’amende pour Jean-Marc Domarchi ; 1 an avec sursis et un d’inéligibilité pour Jacques Costa pour prise illégale d’intérêts (attribution d’une subvention à la compagne de son frère) ; 2 ans avec sursis et 3 ans d’interdiction d’exercer une fonction publique pour Thierry Gamba-Martini.