Alexandre Djouhri mis en examen et placé en détention

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L’intermédiaire Alexandre Djouhri, protagoniste clé de l’affaire Sarkozy-Kadhafi, a été mis en examen vendredi pour neuf délits présumés, dont « corruption active », « complicité de détournement de fonds publics » et « blanchiment ». Il a été placé en détention provisoire.

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Douze. C’est le nombre de lignes qu’il avait fallu, en décembre 2017, au juge Serge Tournaire pour résumer dans un mandat d’arrêt les lourds soupçons judiciaires pesant sur l’intermédiaire Alexandre Djouhri, protagoniste central de l’un des volets de l’affaire Sarkozy-Kadhafi qui a été remis, jeudi 30 janvier, par les autorités britanniques à la justice française, deux ans après avoir été interpellé à Londres.

Les voici :

« Alexandre Djouhri est suspecté d’avoir participé, à partir de 2008, à un détournement de fonds publics libyens par la cession au fonds souverain LAP (Libyan African Portfolio), avec la complicité de son dirigeant (Béchir Saleh), d’un bien immobilier situé à Mougins (France), à un prix très largement surévalué (plus de dix millions d’euros alors que le bien a été évalué à 1,8 million d’euros et qu’il était grevé d’une dette d’environ 1 million d’euros).

Alexandre Djouhri est également soupçonné d’avoir fait verser, en février 2008, à Claude Guéant, alors secrétaire général de l’Élysée, une somme de 500 000 euros via le compte malaisien du cabinet d’avocats Rajendram. La justification officielle de ce mouvement était la vente par Claude Guéant de deux toiles du peintre Andries Van Eertvelt. L’opération semble avoir été financée avec les fonds libyens détournés au travers de l’opération liée à la vente du bien sis à Mougins.

En contrepartie, Claude Guéant, en sa qualité de secrétaire général de l’Élysée, a procédé à diverses interventions en faveur d’Alexandre Djouhri, intervention concernant la dette fiscale grevant le bien de Mougins et intervention visant à amener EADS à verser à Alexandre Djouhri une commission liée à la vente d’avions Airbus, en novembre 2006, à la compagnie aérienne libyenne Afriqiyah Airways. »

Alexandre Djouhri, le 26 février 2019, à Londres. © Niklas HALLE'N/AFP Alexandre Djouhri, le 26 février 2019, à Londres. © Niklas HALLE'N/AFP

Au lendemain de son retour en France, après quatre années de dérobades à la justice, Alexandre Djouhri a été formellement mis en examen par les juges d’instruction Aude Buresi et Marc Sommerer, désormais en charge de l’instruction.

Les magistrats estiment ainsi avoir recueilli un faisceau d’indices graves ou concordants, selon les termes du code de procédure pénale, justifiant la mise en cause de l’homme d’affaires (qui reste présumé innocent). Il lui est reproché, au total, neuf délits, dont la « corruption active », la « complicité de détournement de fonds publics » et son « recel », le « blanchiment de corruption » et de « fraude fiscale », mais aussi le « faux et usage de faux ».

Suivant les réquisitions du Parquet national financier (PNF) et la demande des juges d'instruction, un juge des libertés et de la détention (JLD) a ordonné le placement en détention provisoire d’Alexandre Djouhri vendredi dans la soirée.

Celui qui est parfois surnommé « Monsieur Alexandre » rejoint une déjà longue liste de mis en cause dans l’affaire des financements libyens, dont l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy, l’ancien numéro 2 de l’Élysée Claude Guéant, l’ancien ministre et actuel président de la commission des finances de l’Assemblée nationale Éric Woerth et l’intermédiaire Ziad Takieddine (ennemi juré au demeurant de Djouhri…).

En l’état des investigations, Alexandre Djouhri apparaît à divers niveaux du tentaculaire dossier libyen.

Il y a d’abord un appartement parisien. Celui que Claude Guéant s’est offert derrière l’Arc de triomphe, en mars 2008, trois mois après la visite de Kadhafi à Paris. Les enquêteurs de l’Office anticorruption (OCLCIFF) de la police judiciaire ont découvert que ce bien immobilier avait été financé en grande partie grâce au versement, quelques jours avant l’achat, de 500 000 euros sur un compte à la BNP de Guéant.

Arrivés de Malaisie, les fonds étaient censés correspondre à la vente de petites toiles hollandaises à un avocat, selon les déclarations de Claude Guéant. Pour les juges d’instruction, en réalité, il s’agit d’une vente « fictive ». Un mirage dont le seul objet visait à masquer l’origine réelle des fonds.

Alexandre Djouhri, à trois périodes différentes de sa vie. © DR/Mediapart Alexandre Djouhri, à trois périodes différentes de sa vie. © DR/Mediapart

En tirant le fil des virements, qui ont emprunté des circuits complexes (et lointains), les enquêteurs ont établi que les 500 000 euros reçus par Guéant étaient partis à l’origine d’un compte d’un milliardaire saoudien, avant de transiter par la Malaisie, afin de brouiller les pistes.

Or le gestionnaire du compte du Saoudien – qui dément avoir autorisé ce virement – est un intime d’Alexandre Djouhri, un banquier du nom de Wahib Nacer (également mis en examen) et par ailleurs gestionnaire des comptes de l’ancien directeur de cabinet de Kadhafi en Libye, Béchir Saleh.

Djouhri et Saleh ne sont pas des inconnus l’un pour l’autre. Ils sont amis. Mieux, ils ont été associés, à partir de 2008, dans l’achat-vente d’une villa située à Mougins, dans le Sud de la France. Pour résumer : Alexandre Djouhri a vendu à un fonds souverain libyen, le LAP, alors dirigé par Saleh, la villa pour la somme astronomique de 10 millions d’euros, alors qu’elle n’en valait pas plus de 1,8 million.

Une partie de l’argent récupéré par Djouhri – et par Saleh en second rideau – a ensuite permis de compenser, sur le compte du milliardaire saoudien, les 500 000 euros qui avaient été envoyés à Guéant. Et la boucle fut bouclée, selon les enquêteurs.

Mais quel était l’intérêt pour Alexandre Djouhri de participer à une telle opération au profit de Guéant, dont le RIB avait d’ailleurs été retrouvé en perquisition chez… Djouhri ? Selon l’enquête judiciaire, il y en a au moins un ; et de taille. D’après les témoignages d’anciens dirigeants du géant EADS, Claude Guéant est personnellement intervenu pour que la multinationale verse à Alexandre Djouhri de coquettes commissions – l’intermédiaire réclamait 12 millions d’euros – sur la vente, en 2006, d’Airbus au régime Kadhafi.

Par ailleurs, Claude Guéant est, d’après les juges, intervenu à au moins deux reprises en octobre 2008 et novembre 2010 auprès du ministère du budget pour solliciter une faveur fiscale concernant la dette pesant sur la fameuse villa de Mougins détenue par Djouhri via une société étrangère (Aklal BV).

Avec succès. Une collaboratrice d’Éric Woerth, alors ministre du budget, écrira dans un courrier que le dossier de la villa de Mougins « a fait l’objet d’une intervention auprès du cabinet du ministre » et que, par conséquent, il fallait « surseoir » à tout recouvrement de la dette.

Proche de certains journalistes français mais aussi de diplomates de haut rang, Alexandre Djouhri s’est en outre retrouvé en 2012 au cœur d’un rocambolesque épisode de l’affaire libyenne, qui, à lui seul, pourrait résumer la panique du clan Sarkozy face à ce dossier.

En mai 2012, au lendemain de révélations de Mediapart, Alexandre Djouhri avait organisé, main dans la main avec le patron des services secrets intérieurs sous Sarkozy, l’exfiltration de Béchir Saleh, qui résidait en France sous la protection des autorités françaises alors qu’il était recherché par une notice rouge d’Interpol.

Les policiers ont depuis obtenu la preuve que c’est Alexandre Djouhri qui a commandé le jet privé qui a permis à Béchir Saleh de prendre la fuite en toute tranquillité, direction le Niger puis l’Afrique du Sud. Le vol, qui a coûté 94 700 euros, a été réglé par un avocat djiboutien, à la fois cousin et beau-frère du banquier Wahib Nacer. Toute la documentation bancaire liée à cet épisode de l’affaire libyenne a d’ailleurs été retrouvée en perquisition dans les bureaux de ce dernier.

En garde à vue puis devant les juges, Nicolas Sarkozy avait démenti toute implication dans la cavale de Béchir Saleh, laissant les magistrats dubitatifs : « Il semble difficilement concevable que le ministre de l’intérieur et le directeur du renseignement aient pu organiser entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2012 l’exfiltration du territoire français de Bachir Saleh, ancien directeur de cabinet de Kadhafi, sans que vous l’ayez su, au moment même où vous proclamiez dans les médias qu’il serait arrêté s’il était découvert en France. […] Nous vous rappelons qu’il serait parti avec l’aide des autorités alors que vous étiez chef de l’État. »

« Quelles autorités ? Pas la mienne. À ce que je sache, M. Djouhri ne faisait pas partie des autorités. Et quelqu’un a-t-il dit que j’avais demandé ou autorisé cette exfiltration. Bien sûr que non ! », avait tonné Sarkozy.   

Selon les registres de la présidence de la République, Alexandre Djouhri a rendu visite cinquante-neuf fois à Guéant à l’Élysée entre 2007 et 2011, et quatorze fois sur la même période à Nicolas Sarkozy personnellement.

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