Djouhri: les secrets d’une vraie-fausse cavale

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Avant d'être mis en examen, vendredi 31 janvier, par la justice, l'intermédiaire Alexandre Djouhri, protagoniste clé de l'affaire des financements libyens, a joué pendant quatre ans au jeu du chat et la souris avec les autorités françaises. Mediapart raconte les dessous d'une cavale qui n'a pas dit son nom.

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Il lui aura fallu près de quatre ans. L’intermédiaire Alexandre Djouhri a finalement pris place, vendredi 31 janvier, devant les juges du pôle financier parisien, face à ses ennemis jurés, les « fatigués de la timbale », les « mafiosi », qu’il a insultés à longueur d’échanges téléphoniques. « On me met au milieu d’un théâtre double rideau, je ne connais pas la pièce, je ne connais pas les paroles, je ne sais même pas de quoi tu me parles », avait prétendu l’intermédiaire à son ami l’ancien député Les Républicains Alain Marsaud, en mai 2016.

« Alors, quand est-ce que tu viens en France ?, lui avait demandé l’élu. Tu ne reviens pas avant 2020. Quoi, 2025 ! » « Je vais venir, je n’ai ni mandat d’amener, ni mandat d’arrêt, répondait Djouhri. Je suis passé déjà 3-4 fois. Parole, je suis passé. J’ai même bouffé au Georges V. »

« T’es pas obligé de mentir… Vaut mieux que tu mentes au juge, hein ? », ironisait Marsaud. Tu devrais t’acheter un catamaran pour faire le tour du monde en solitaire…» « J’en fais des voyages en solitaire […] En plus, ça m’instruit. Franchement, ça fait du bien. »

Alexandre Djouhri, à Londres, où il se bat contre une possible extradition. © Reuters Alexandre Djouhri, à Londres, où il se bat contre une possible extradition. © Reuters
En réalité, depuis la perquisition de son domicile genevois, le 25 mars 2015, l’intermédiaire a fait son entrée de plain-pied dans « la pièce », et il sait que les juges disposent d’éléments compromettants pour lui. À commencer par le relevé d’identité bancaire de Claude Guéant, qui lui a permis, selon l’enquête, de faire effectuer le virement de 500 000 euros afin que le secrétaire général de l’Élysée achète un appartement en 2008. Djouhri charge des avocats d’engager tous les recours afin d’empêcher la transmission de documents saisis. Et il décide de bouger sans cesse.

En juin 2015, il explique à un ami ses précautions pour se rendre au salon du Bourget. Il vient en avion privé, et il y a « zéro problème » parce qu’il « ne rentre pas dans Paris » et ne dort pas là-bas. Il redécolle « après le déjeuner en fin d’après-midi », en toute discrétion. Il prévient son fils Germain qu’il ne doit pas « traîner à Paris en ce moment ». « On m’a averti », dit-il.

Djouhri sait aussi que ses appels téléphoniques à Nicolas Sarkozy ont été interceptés. « Viens me voir pour qu’on puisse bavarder un petit peu », lui a glissé l’ancien président. Et l’intermédiaire lui a demandé une faveur : celle de passer une demi-heure aux 70 ans de Claude Guéant, dans un restaurant de l’avenue Victor-Hugo, à Paris. Une surprise… Sarkozy avait accepté de bonne grâce. « Ah super, Nicolas ! » « Je t’embrasse, hein », avait dit l’ancien chef de l’État.

Les écoutes téléphoniques de l’affaire libyenne sont une plongée dans les secrets du clan Sarkozy. Elles permettent d’ailleurs en 2014 d’intercepter des conversations de l’ancien président avec son avocat Thierry Herzog, qui cherchent à « récompenser » un magistrat de la Cour de cassation – faits qualifiés de « corruption » et « trafic d'influence » qui vont donner lieu à un procès correctionnel en octobre prochain. C’est ce qu’on appelle l’affaire Bismuth.

De l’avis de ses proches, les liens de l’intermédiaire avec l’ancien président justifiaient qu’il ne remette pas les pieds en France. « Personne ne veut que tu rentres en France. Ils ont trop peur que tu… parles !, lui expliquait le député Marsaud, en novembre 2015. Je ne sais pas de quoi d’ailleurs, au demeurant, mais […] ils sont pas pressés pour que tu reviennes en France. J’en discute de temps en temps avec certains… »

« Tu vas demander à Sarkozy s’il est pressé que tu rentres ! », ajoutait le parlementaire. « Mais Nicolas, il en a rien à foutre ! », rétorquait Djouhri. « Mais s’il en a rien à foutre, il préfère que tu sois pas en France… que t'ailles pas voir le juge ! », insistait Marsaud. « D’abord, premièrement, le juge, c’est lui qui doit rendre compte de sa complicité de mafiosi », jurait encore l’intermédiaire.

Mouammar Kadhafi et Nicolas Sarkozy, le 10 juillet 2009, en Italie, au sommet du G8. © Reuters Mouammar Kadhafi et Nicolas Sarkozy, le 10 juillet 2009, en Italie, au sommet du G8. © Reuters
Le 19 juillet 2016, lorsqu’il reçoit sur sa boîte mail une convocation des services de police dans le cadre de la commission rogatoire 2203/13/4, « pour audition » à Paris en septembre, accompagnée d’un SMS, Djouhri décide de ne pas donner suite.

« Cette convocation ne précisait pas en quelle qualité Alexandre Djouhri serait entendu : simple témoin ou personne suspectée », résume l’un des avocats de l’intermédiaire, Me Pierre Cornut-Gentille. Cette précision était importante. La convention d’entraide judiciaire franco-suisse donnait l’assurance au témoin de ne pas être « retenu sur le territoire français » et de pouvoir rentrer en Suisse. Le flou beaucoup moins… « Alexandre Djouhri se trouvait par conséquent dans une situation d’insécurité juridique », expose encore son avocat. Il choisit de ne pas répondre.

Le 22 juin 2017, les juges délivrent un premier mandat d’arrêt visant l’intermédiaire. Et le 5 juillet, ils communiquent aux autorités suisses une demande d’arrestation provisoire.

Alexandre Djouhri s’est déjà habitué à sa nouvelle vie, une cavale qui ne dit pas son nom. Il circule beaucoup entre Abu Dhabi et Alger. En décembre 2016, le service de police chargé de l’enquête, l’Office anti-corruption (OCLCIFF), transmet à l’ambassade de France d’Alger une « demande aux fins de confirmer des éléments de localisation » d’Alexandre Djouhri en Algérie. Hélas, elle « ne parvient pas » au commissaire divisionnaire attaché de sécurité intérieure de l’ambassade.

C’est dommage car ce dernier, Arif D., le croise à plusieurs reprises, dès l’été 2017, à l’hôtel Aurassi d’Alger, après avoir « sympathisé » avec son frère Boualem Djouhri. « J’ai rencontré Alexandre Djouhri de manière incidente, fugace, toujours dans un lieu public et toujours entouré de plusieurs personnes », s’est défendu le policier.

Quand Djouhri voulait approcher Macron

Révélée par Le Canard enchaîné, la présence de l’intermédiaire parmi les invités d’Emmanuel Macron, à l’ambassade de France à Alger, le 6 décembre 2017, provoque un choc dans les milieux diplomatique et judiciaire. Selon l’ambassadeur de France à Alger, c’est le secrétaire général du quai d’Orsay qui est à l’origine de l’invitation de l’intermédiaire recherché. Ancien conseiller diplomatique de Jacques Chirac, Maurice Gourdault-Montagne le connaît bien, et il l’a même rencontré plusieurs fois à Alger, lors d’un voyage privé avec sa femme, en septembre. C’est donc lui qui fait remettre un carton à Djouhri.

Le carton d'invitation d'Alexandre Djouhri transmis par l'ambassade de France. © Dr Le carton d'invitation d'Alexandre Djouhri transmis par l'ambassade de France. © Dr

« C’est dans une de ces conversations [avec Gourdault-Montagne – ndlr] qu’il m’a dit “tiens, ça ferait plaisir à mon ami Alexandre Djouhri s’il était invité à la réception”, a détaillé l’ambassadeur. Et je ne sais plus si c’est lui ou un Algérien qui m’a dit que M. Djouhri avait été invité à Dubaï à l’occasion d’un forum de l’investissement, me semble-t-il, lors du passage du président Macron. Pour être complet, je reconnais ne pas avoir fait preuve de discernement dans cette affaire dont je ne suis pas très fier. J’ai juste accepté la proposition de mon ami Gourdault-Montagne. »

Selon l’ambassadeur, l’intermédiaire « s’était posté sur le chemin entre le lieu de réception et le parking quand il a cherché à accoster le président Macron ». « Toutefois, le président ne lui a pas parlé, il l’a vu, mais il l’a ignoré », a-t-il précisé. Plus tard dans la soirée, Djouhri tente une seconde fois « d’approcher le président » à l’hôtel Aurassi où, selon l’ambassadeur, « il a un appartement ».

L’événement d’Alger provoque, le 22 décembre 2017, l’émission d’un mandat d’arrêt européen (MAE) visant Djouhri. Et c’est d’abord à Genève, quinze jours plus tard, que les ennuis commencent pour l’intermédiaire. Le dimanche 7 janvier, des gardes-frontière suisses l’interpellent à l’aéroport alors qu’il s’apprête à prendre un vol pour Londres. Le MAE lui est présenté, mais contre toute attente, les autorités suisses le laissent embarquer pour Londres. Où il est arrêté.

Une longue bataille juridique commence alors. Les avocats de l’intermédiaire soulèvent la nullité de la convocation, celle de la demande d’arrestation provisoire, puis celle du mandat d’arrêt européen. Un second mandat est d’ailleurs adressé aux autorités britanniques en février 2018.

« Accoutumé de faire l’objet de mentions médiatiques récurrentes de “soupçons” sur sa personne dans le magma politico-judiciaire français des financements politiques (sic), M. Alexandre Djouhri, malgré l’acharnement d’une gauche aujourd’hui désabusée, n’a jamais été entendu par aucune autorité judiciaire », dénonce son avocat suisse, Me Jean-Luc Herbez.

Bachir Saleh. © DR Bachir Saleh. © DR
L’intermédiaire est libéré sous caution le 10 janvier 2018, mais il est réincarcéré le 26 février. Trois jours plus tôt, Bachir Saleh, l’ancien directeur de cabinet de Mouammar Kadhafi, naguère proche de Djouhri, a été grièvement blessé lors d’un attentat, à Johannesburg (Afrique du Sud). En janvier, le Libyen avait confirmé pour la première fois le financement politique de la campagne Sarkozy à une équipe de France 2, pour l’émission Cash Investigation.

Remis en liberté sous contrôle judiciaire, le 3 mars 2018, Djouhri est brièvement hospitalisé pour des problèmes cardiaques. Contre toute attente, ses avocats font savoir, le 1er avril, dans Le Journal du Dimanche, que l’intermédiaire se tient désormais « à la disposition de la justice française ».

« M. Djouhri est disposé à être entendu dans le cadre du respect de ses droits, même si son état de santé ne lui permet certainement pas d'envisager un déplacement dans les prochaines semaines », indique Me Cornut-Gentille. « Les juges peuvent parfaitement envisager de l'interroger par visioconférence, ou même de se déplacer – j'ai cru comprendre qu'ils ont déjà beaucoup voyagé dans cette affaire », précise au JDD Me Eric Dupond-Moretti, qui a depuis quitté sa défense.

Des attestations de moralité sont transmises aux juges britanniques. L’ancien premier ministre Dominique de Villepin rapporte qu’il connaît Djouhri depuis les années 1990, mais que lui et l’intermédiaire sont devenus « amis personnels » après 2007, lorsqu’il a cessé d’être premier ministre. « Je l'ai trouvé fidèle et fiable, dédié à sa famille, à sa femme qui habite à Genève, et à ses deux enfants et petits-enfants vivant à Londres, toujours attentionné et aimant », expose Villepin.

L’ancien premier ministre signale qu’il a été entendu comme témoin dans l’affaire en septembre 2007, mais il ne précise pas que c’est pour s’expliquer sur une somme de 500 000 euros provenant aussi des fonds libyens obtenus par Djouhri. « J’aimerais bien qu’on puisse clarifier l’origine des fonds », avait suggéré Villepin à son ami intermédiaire, peu après. « Ça sera fait avec une précision d’horloger. Je te le garantis », avait promis Djouhri.

Autre attestation cocasse, celle d’Henri Proglio, l’ancien président de Veolia Environnement et d'EDF, qui prétend n’avoir « pas d'informations spéciales » sur les affaires de Djouhri. En dehors de ses « bonnes relations avec plusieurs leaders politiques connus ». « Je suis au courant qu'il a été attaqué par les médias, ce que je crois être pour une large part dénué de fondement », certifie-t-il.

Saisissant la perche tendue via le JDD, les juges parisiens demandent dès le mois d’avril 2018 aux avocats de Djouhri « s’il est d’ores et déjà possible compte tenu de l’évolution prévisible de son état de santé, d’envisager l’audition qu’il demande ». Des démarches officielles sont effectuées par l’intermédiaire du magistrat de liaison français à Londres. En juillet, les magistrats proposent aux avocats de l’intermédiaire de se déplacer la semaine du 15 octobre à Londres. Le déplacement s’organise, mais Alexandre Djouhri fait savoir, quelques jours plus tôt, qu’il n’est finalement pas en mesure d’être entendu « en raison de l’évolution de son état de santé ». Un médecin « déconseille fortement toute situation stressante » à son client.

Le 26 février 2019, la Westminster Magistrates’ Court de Londres, ordonne finalement la remise de l’intermédiaire aux autorités françaises. Mais cette décision est encore frappée d’appel. Il aura fallu presque un an pour que la justice britannique confirme sa décision. Et mette un point final à la fuite de Djouhri.

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