Pas encore lancée, la "Maison à 15 euros par jour" est déjà vertement critiquée

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Le projet de Christine Boutin est perçu par beaucoup comme un simple coup de communication. Mais certains s'inquiètent plus profondément du modèle de société qu'il propose. Explications.

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Les chantiers des maisons à 15 euros pourront démarrer à partir du...15 avril. Une coïncidence de chiffres que beaucoup de détracteurs de Christine Boutin jugent aussi anodine que le projet lui-même. Apparemment sûre d'elle, la ministre du logement a pourtant promis que les Français pourront y loger «avant Noël». Mais son idée est inévitablement comparée à la maison à 100 000 euro lancée par son prédécesseur Jean-Louis Borloo, qui n'a jamais rencontré le succès escompté : début 2008, selon l'Afap (Association française pour l'accession à la propriété), seules quatre maisons de ce type avaient vu le jour au prix annoncé. 20 000 par an avaient pourtant été promises. Mais le ministère jure que cette fois, le dispositif sera «plus efficace et plus simple». Même si beaucoup s'interrogent sur le «modèle de société» qu'il offre.
Concrètement, l'accession se fera en deux temps, le tout «pour un budget proche d'un loyer» dixit le ministère (450 euros par mois après déduction de l'aide personnalisée au logement). L'acheteur remboursera dans un premier temps le bâti, au maximum pendant 25 ans. Puis il acquerra le terrain, pendant 15 ans. Le ménage devra tout d'abord faire sa demande auprès d'une collectivité locale (mairie, conseil général etc.). Mais le ministère met surtout en avant le fait que le nouveau dispositif du 1% logement permet de bénéficier d'une TVA à 5.5% sur la maison. Pour l'achat de la résidence, les ménages bénéficieront également du nouveau prêt à taux zéro, qui permet aux foyers ne dépassant pas un certain plafond de ressources, de bénéficier d'un prêt correspondant à 20% du coût de l'opération.
Le dispositif s'appuie sur le système du Pass-foncier, déjà existant, mais peu utilisé, qui permet de dissocier l'achat de la maison de celui du terrain. Le forfait est censé rendre possible l'achat d'une maison individuelle de 85 m² et de son terrain de 250 m2 pour un ménage gagnant une fois et demi à deux fois le Smic.
La ministre espère 5.000 maisons d'ici la fin de l'année, l'objectif à terme étant d'atteindre les 20.000 constructions.

Seules les maisons individuelles sont concernées

Le projet est toutefois loin de faire l'unanimité. Ainsi les coopératives HLM font un rapide calcul: «15 euros par jour correspond à 450 euros par mois, soit un prix de revient de l'ordre de 110 000 euros pour la maison avec un emprunt sur 20 ans! Il n'y a là rien de nouveau et la présentation est un pur effet de mauvaise communication.» Pour les coopératives, «il s'agit d'un montage très classique que Christine Boutin annonce sans aucun coup de pouce budgétaire de l'Etat en faveur des plus modestes. Un montage classique mais inopérant là où le foncier est cher et complexe à mettre en œuvre.»
Sylvain Huon, directeur du Service Conseil Logement à Nantes regrette:«Après l'ordinateur à 1 euro par jour, le permis à 1 euro, voici la maison à 15 euros. Il vaudrait mieux donner la vérité des chiffres plutôt que de les décomposer à la journée" (NDLR : 160 000 à 185 000 euros pour l'ensemble selon le ministère ).
Mais les critiques se concentrent aussi sur un autre aspect du dispositif. La TVA à taux réduit, associée au Pass foncier, n'a été obtenue par la ministre auprès du parlement que pour les seules maisons «en diffus», c'est-à-dire individuelles. Ce sont des parlementaires UMP qui ont fait obstacle à ce que le dispositif soit applicable aux logements collectifs. Pour des raisons obscures «liées à des querelles de personnes» selon le ministère, qui ne désespère pas de convaincre les sénateurs ayant fait obstacle. Pour des raisons de cohérence selon Pierre Méhaignerie, président des affaires sociales à l'Assemblée nationale : «On crève des annonces. On a déjà deux excellents outils : le PSLA (Prêt social Location Accession) pour le logement collectif, qui lui aussi assure une TVA à 5,5%. Et le Pass Foncier, repris dans la maison à 15 euros. L'enveloppe prévue pour le Pass Foncier est de 20 000 maisons. Si on étend le dispositif aux immeubles, on va dépasser le plafond, puisqu'énormément de ménages, tous ceux par exemple ayant deux enfants et gagnant moins de 3800 euros par mois, sont concernés. On ne pourra donc pas honorer toutes les demandes, et ce sera un promesse non tenue.» Mais Pierre Méhaignerie, tout en se disant très favorable à l'accession sociale, ne se prive pas de pointer les lacunes du Pass foncier, pierre angulaire du dispositif: «Pour une famille, c'est le parcours du combattant: il faut demander l'aide à la collectivité, puis aux banques, qui bien souvent ignorent le dispositif, puis l'accord du CIL (Comité interprofessionnel du logement). Je ne vois pas poindre le guichet unique. Il faudrait d'abord simplifier le dispositif avant de l'étendre.»

«Des dégâts sociétaux irréversibles»

En attendant, le cantonner aux seules zones rurales fait bondir les avocats du développement durable, qui redoutent l'étalement urbain. Pour le Conseil national de l'ordre des architectes, «le lobby de la maison individuelle a encore frappé. Il est vrai que 77% des Français rêvent d'un pavillon, qu'ils voient comme une preuve de réussite.» Mais pour Lionel Dunet, président du conseil de l'ordre, «les coûts de viabilité et l'énergie consommée par cette dispersion, la multiplication des besoins automobiles et l'augmentation de la pollution induite, la pauvreté architecturale et environnementale générée par une offre de modèles de catalogues sont les conséquences de ce type d'habitat, avec des dégâts sociétaux irréversibles.»
Les élus et le gouvernement s'en accommodent pourtant. «Il y a un moment où il faut se donner des priorités politiques, explique-t-on au ministère du logement. Le Grenelle de l'environnement, c'est bien joli. Mais peut-être que la priorité, c'est que les gens ne dorment plus dans la rue, non ?»
D'autres, forcément à gauche, ont une vision bien plus politicienne de l'affaire. La droite réalisant à présent ses meilleurs résultats électoraux loin du cœur des villes, le gouvernement chercherait-il à bâtir son futur électorat en même temps que des maisons? «C'est plus complexe que ça, analyse Christophe Guilluy, géographe et auteur des Nouvelles fractures sociales en France (éditions Autrement). Le problème aujourd'hui, c'est la crise du logement social: on n'en sort plus et on n'en construit plus. Face à l'effondrement de la mobilité résidentielle, le gouvernement bricole des solutions. Mais la maison à 15 euros, entre autres, montre qu'il a tiré un trait sur la logique de mixité pour entrer dans une logique de séparatisme.»
Christophe Guilluy dépeint en effet une paupérisation galopante: «Les ménages perçoivent la maison comme un refuge, alors qu'auparavant, elle représentait l'ascension sociale. Mais le refuge est fragile. En cas de perte d'emploi, c'est vite la catastrophe avec les coûts incompressibles de voiture et d'essence. En réalité, on lance des catégories fragiles dans la nature. Du fait de la dispersion, les services sociaux ne connaissent pas les gens, il n'y a pas de maillage associatif : c'est une société sans filet.»
D'après le géographe, cette paupérisation peu visible s'accroît largement: «De la même façon que des copropriétés se sont dégradées en banlieue - c'est le fameux exemple de la Forestière à Clichy-sous-Bois -, on voit dans certaines zones rurales des maisons dégradées, des jardins qui ne sont pas entretenus, des pavillons pas retapés, des murs sales et de vieilles Renault croulantes. C'est juste que c'est un phénomène encore peu visible, parce que dispersé.»