Election de Marion Maréchal-Le Pen: le PS empêtré dans le Front républicain

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Entre clochemerle et débats de principe, les conditions de l’élection de Marion Maréchal-Le Pen continuent de cristalliser les tensions internes dans le PS vauclusien, tandis que la direction nationale constate la difficulté de tenir sa stratégie de Front républicain.

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Dans un Vaucluse gangrené par les idées d’extrême droite, c’est devenu un pataquès inextricable pour les socialistes locaux et nationaux. Une sombre histoire où, sur fond de logiques de sous-courants et de rivalités locales, tout le monde a ses raisons et tout le monde a raison, de son point de vue. Si l’on y ajoute la difficulté de Solférino à régler intelligemment ses affaires internes et à tenir des lignes claires, l’embrouillamini de la 3e circonscription a tout d’un lent poison pour le PS.

Au centre des problèmes vauclusiens, c’est bien la définition socialiste du Front républicain, voulant que son candidat se désiste en faveur de l’UMP en cas de risque d’élection du FN, qui est aujourd’hui questionnée. Un dogme de plus en plus remis en cause localement, là où la confusion des droites progresse à grands pas, et où les militants de terrain ne voient plus de différence entre certains candidats d’une UMP extrémisée et ceux du Front national.

À Carpentras, les soupçons de collusion entre le PS local et le FN, mis au jour par L’Express, n’ont rien d’un pacte, même tacite, comme celui qu'avaient pu sceller François Mitterrand et le candidat d’extrême droite Pierre Tixier-Vignancourt, lors de la présidentielle de 1965 (le second appelant à voter pour le premier, afin de faire battre de Gaulle, en vain). Les suspicions évoquées ne sont en réalité que le prolongement d’un débat principiel qui a fait rage lors des dernières législatives, et qui continue depuis de cristalliser les tensions socialistes locales.

 

À l’époque, la candidate Catherine Arkilovitch décide de ne pas entendre la consigne nationale du PS, et de se maintenir face au député sortant, l’UMP tendance droite populaire Jean-Michel Ferrand, et à la candidate du FN, Marion-Maréchal Le Pen, finalement élue. Sa décision est alors prise dès le soir du premier tour, encouragée par le soutien en ce sens d’une large majorité de militants. Arkilovitch est suspendue du PS, son suppléant démissionne (elle en trouve un autre in extremis), et tout le monde évoque alors une « décision individuelle ».

Mais à l’occasion de la publication d’une note sur la montée de l’extrême droite dans le département (télécharger ici), l’antenne vauclusienne de Terra Nova ravive des plaies pas franchement refermées, dans sa conclusion : « On oublie souvent, ou bien on méconnaît, cette dimension collective de ce qui s'est passé sur l'élection de Marion Maréchal Le Pen ; la candidate socialiste n'était pas dans une aventure insensée et solitaire, de nombreux maires et hauts responsables du PRG, des Verts mais aussi du conseil général, étaient à ses côtés au deuxième tour. Aucune consigne officielle du bureau fédéral socialiste n'a été publiée pour demander, suite à l'appel de Martine Aubry, à la candidate de se retirer. À l’inverse le maire PS de Carpentras, et le propre suppléant de la candidate, ont appelé à faire barrage au Front national en votant UMP. »

« C’est à force de petits pas supplémentaires comme cela, que Hitler est arrivé au pouvoir », lâche un adhérent carpentrassien, qui veut « en finir avec le mythe selon lequel Arkilovitch était dingue et isolée », reprochant aux dirigeants socialistes locaux leur « double discours »À Solférino, ils assurent que la candidate n’a plus rien à voir avec le parti. Mais à Carpentras, la version selon laquelle les cadres socialistes locaux auraient laissé seule Arkilovitch ne se vérifie pas. Indéniablement, à la lecture des articles de presse locale de l’époque (ici ou ici -PDF-), le soutien des grands élus socialistes locaux était réel. Mais, sous couvert de l’anonymat, certains militants locaux évoquent carrément un “deal” passé directement avec le FN local depuis le conseil général, présidé par un socialiste, et mettent en cause le responsable actuel de la fédération, Jean-François Lovisolo, candidat dans l’autre circonscription de Carpentras (la 5e du Vaucluse).

L’accusation peut se résumer ainsi : en échange du maintien dans la 3e de Catherine Arkilovitch dans une triangulaire pour faire élire Le Pen, la candidate FN se maintenait elle aussi dans la 5e, dans une autre triangulaire, pour permettre l’élection de Lovisolo. Celui-ci déclarait le 12 juin 2012, dans La Provence : « Comment aurions-nous expliqué à ses électeurs son retrait ? C'est une aventure collective de­puis le début, elle doit se poursuivre jusqu'au bout. » Ce jeudi, il indique en revanche dans un communiqué que « la décision du maintien de Catherine Arkilovitch n’a été que la sienne ».

Non-respect des consignes, double discours et règlements de comptes locaux

Face aux accusations d’« entente cordiale », Lovisolo réplique, outré : « S’il y avait eu un deal, je serais quand même sacrément con ! Puisque je me suis fait flinguer, et que Marion Maréchal-Le Pen a été élue… » Peu avant le dépôt des candidatures dans l’entre-deux tours, la candidate du FN, Martine Furioli-Beaunier, s’est en effet désistée. Pas une preuve, pour ceux qui dénoncent l’accointance coupable PS/FN, car ce désistement au profit du candidat UMP a provoqué à l’époque la colère de Marine Le Pen (lire ici). « Furioli était furieuse d’avoir été envoyée dans la 5e pour faire de la place à la petite-fille Le Pen, décrypte Lovisolo. Elle me l’avait dit à la préfecture, lors du dépôt des candidatures. »

Patrice Lorello Patrice Lorello
Patrice Lorello, alors premier fédéral du Vaucluse par intérim, est le seul parmi les partisans du Front républicain à témoigner à visage découvert d’une éventuelle manipulation. Dans L’Express, il raconte : « Le lundi qui suit le premier tour, en début d'après-midi, je reçois un coup de fil de Claude Haut, le président du conseil général. Il me dit : “Il faut prendre la décision du maintien à la réunion de la fédération ce soir. Et il faut que la réunion se termine avant 19 heures, afin qu'Arkilovitch puisse annoncer qu'elle va au second tour avec le soutien de la fédération”. »

Une version qui viendrait accabler les élus locaux ? Pas si simple, à en croire Farid Faryssy, conseiller municipal PS de Carpentras, dont la compagne était directrice de campagne de Catherine Arkilovitch. « Dès le dimanche soir, Catherine avait arrêté sa décision, assure-t-il. Elle l’a d’ailleurs annoncé sur BFM-TV. Et pendant toute la campagne, elle a toujours répété : “Si on peut se maintenir, on le fait”. » Le contexte électoral local peut expliquer le raisonnement : véritable terre de mission pour la gauche, la 3e circonscription du Vaucluse offre souvent des duels UMP/FN, toujours remporté par Jean-Michel Ferrand. Ce dernier, membre du courant de la droite populaire, s'est notamment distingué en 2004, en faisant partie des signataires d'une proposition de loi pour le rétablissement de la peine de mort (lire ici).

Jean-Michel Ferrand et Marion Maréchal-Le Pen Jean-Michel Ferrand et Marion Maréchal-Le Pen
En face, Catherine Arkilovitch est une inconnue au bataillon local, investie sans concurrence dans cette “circonscription réservée femme”. Durant la campagne des législatives, elle crée une « véritable dynamique militante », selon Lovisolo, qui précise ne pas avoir « d'atomes crochus avec elle », et ne l'avoir eue « que deux fois au téléphone depuis juin dernier ». Pour ce dernier, « le très bon score d’Arkilovitch a motivé tout le monde, dans un endroit où on joue les supplétifs de l’UMP depuis toujours, en appelant à chaque fois à voter pour la droite face au FN. Et sur le marché, tous les gens de gauche qu’on connaissait nous disait : “Si elle se retire, on votera blanc”… ».

Histoire de compliquer la situation, à en croire plusieurs responsables socialistes locaux, le plus souvent en “off”, le maire de Carpentras, Francis Adolphe, aurait appelé au désistement d’Arkilovitch surtout en vertu d’un accord avec l’UMP Jean-Michel Ferrand. « À toi la mairie, à toi la députation, explique un secrétaire fédéral. Adolphe était allé se présenter à l’investiture sur l’autre circonscription, mais il a été battu au vote des militants par Lovisolo… » Ancien premier adjoint d’Adolphe, Farid Faryssy dit aujourd’hui comprendre « pourquoi le maire me disait toujours “Ferrand, il ne nous emmerdera jamais…” ». Lui dit avoir été « agressé physiquement » par le maire, puis a été démis de ses fonctions dès juillet, au terme d’un conseil municipal houleux. Resté au PS, ce jeune espoir du quartier populaire du Pous du Plan, né au Maroc et anti-Front républicain, s’est mis en retrait pour se consacrer à son métier d’avocat.

maire_carpentras_demissionne_son_1er_adjoint © Magali Eléouet

Ces accusations, le maire Francis Adolphe les rejettent en bloc : « Ce ne sont que des propagations de rumeurs, pas assumées, qui prouvent la fébrilité de ceux qui ont fait une connerie en soutenant jusqu'au bout Catherine Arkilovitch ». Quant aux accusations de Farid Faryssy, il y oppose une lettre du procureur de Carpentras (télécharger ici), attestant de deux plaintes classées sans suite. « Après ça, toute nouvelle accusation n'est que pure diffamation… », balaie-t-il, assurant que lui ne « raisonne pas comme un apparatchik », préférant « défendre des valeurs ».

Secrétaire national adjoint aux fédérations, Marc Mancel confie penser à « un congrès de Reims pas terminé », quand il évoque le PS vauclusien. Les retrouvailles internes ont même donné lieu à des coups de boule en octobre dernier. Les couteaux restent tirés avec Patrice Lorello, qui aujourd’hui publicise les suites de la polémique législative. Lors du dernier congrès de Toulouse, il a été battu puis évincé des instances par Jean-François Lovisolo. « Oui, nous ne sommes pas amis, explique le premier fédéral. Qu’il ait les glandes, je peux le comprendre. Mais de là à nous embarquer dans cette tempête… »

Magnanime, la direction du PS a choisi de tirer l’édredon sur le sujet. La « mission d’information », dépêchée par Solférino il y a deux mois ? Un exercice « très fréquent, dès que les plaintes militantes au national sont nombreuses », assure le secrétaire national Marc Mancel, qui s’est rendu dans le Vaucluse en mars dernier. Au vu de la lettre de mission (que nous publions sous l'onglet Prolonger), Solférino semble en effet s'intéresser au fonctionnement de la fédération, au-delà de la seule 3e circonscription. Lovisolo, comme les membres du bureau fédéral qui lui sont proches, n'ont pas jugé utile de participer aux auditions. « On ne se jugeait pas concernés, puisque par la force des choses, les récriminations ne venaient pas de nous, assure le premier fédéral. Mais je suis prêt à aller à Solférino, je n'ai rien à cacher. »

Selon Mancel, comme il n'a aucune preuve tangible des accusations d'accord local, et faute de témoignages à décharge, le rapport initialement prévu n'est pas près d'être publié. Et d’assurer que l’objet de la mission, « s’il était bien lié au départ aux problèmes de la troisième circonscription, était en fait plus large. On m’a beaucoup plus parlé des primaires pour la municipale à Avignon ». « Au pire, le président du conseil général s’est dit : “Ferrand qui se droitise depuis plus de vingt ans, je le tape”. C’est humain… », soupire un dirigeant national du PS.

Catherine Arkilovitch (PS) obligée de déménager © fredusud13150

Après tout, la victime expiatoire est toute trouvée. Catherine Arkilovitch s’est retirée dans un village des Alpes-de-Haute-Provence. Après s’être maintenue, elle a été qualifiée de « candidate de la honte » par SOS-Racisme, et d'« inconséquente » par le journal L’Humanité. À Solférino, on assure désormais qu’elle a été « exclue ». Il y a deux mois, les mêmes nous assuraient le contraire, aucune procédure n’ayant été engagée depuis sa suspension. Et l’on certifiait qu’elle était encore présente dans les fichiers. À la fédération du Vaucluse, en revanche, on indiquait déjà qu’elle avait démissionné.

Reste le débat de fond. Pas sûr que le PS ait envie de le mener. Mais il sait qu’il ne peut plus l’éviter, tant de nouveaux Carpentras sont probables.

Un Front républicain encore pertinent ?

Législative partielle dans l'Oise : le PS appelle à faire barrage au Front national © Parti socialiste
La tradition de Front républicain a récemment été écornée, lors de la dernière législative partielle, dans l’Oise (lire notre article). Dans cette deuxième circonscription compliquée pour la gauche, la candidate PS avait été éliminée dès le premier tour, faute d’avoir dépassé les 12,5 % d’inscrits. Le PS avait alors appelé « à faire barrage au Front national » en soutenant par défaut le sulfureux Jean-François Mancel.

Mais le PS a cette fois-ci accepté le silence de sa candidate, Sylvie Houssin. Celle-ci nous expliquait alors : « J’ai été élue par un “front républicain” au conseil général en 1998, face à un Mancel allié au FN. Moi-même j’irai voter, mais on ne peut pas parler de “front républicain” avec Mancel, qui n’est pas républicain. Je ne peux pas donner une consigne pour départager l’extrême droite et la droite extrême. » Un point de vue partagé dans les mêmes termes par le parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon, qui expliquait : « Pour faire barrage au FN, comme y appelle le PS, encore faudrait-il qu'il y ait un candidat républicain et sans casserole judiciaire ! »

« Le “front républicain” est une position de principe du parti, tranchait il y a deux mois l’une des porte-parole du PS, Laurence Rossignol, tout en comprenant la candidate. Si on n’est pas ferme là-dessus, et qu’on ne l’applique pas à chaque fois, on exonère la droite du problème. » A Carpentras, le maire Francis Adolphe estime que « ceux qui brandissent l'argument UMP = FN veulent uniquement amoindrir leur connerie d'avoir fait élire Marion Maréchal-Le Pen ». Selon lui, « dans cette histoire de Front républicain, il faut rester basique, sinon les gens ne peuvent pas comprendre. Et en plus, ça force la droite à se positionner. La réciprocité n'est jamais gagnée, mais il n'y a pas d'autre solution que le courage en politique ».

Mais aujourd’hui, la première secousse d’hier laisse entrevoir une faille sismique.

Jean-François Lovisolo Jean-François Lovisolo
Car les arguments des Carpentrassiens qui remettent en cause le Front républicain valent d’être entendus. « Ferrand et l’UMP soutiennent ici les mêmes thèses que le FN depuis 2002, explique Farid Faryssy. Il a même dit ne “rien renier” de leur programme. Moi j’ai grandi dans le racisme ambiant, je me suis toujours battu contre les fachos, et maintenant je devrais choisir entre deux candidats d’extrême droite ? » Comme Faryssy, qui en a « marre de la tour d’ivoire parisienne », le premier fédéral Jean-François Lovisolo se demande « quel est le point commun entre un socialiste et celui qui dit que la pratique de l’islam entraîne un vol de pain au chocolat ? ». Il demande « à ceux qui balancent des consignes d’en haut » de penser aussi en termes de conquête électorale. « Ça fait des années qu’on appelle à voter à droite face au FN… À un moment, pourquoi se présenter, s’agace-t-il, si on se retire même quand on parvient enfin à se qualifier au second tour ? »

Christophe Borgel entend les arguments de « ceux qui disent ne plus vouloir choisir entre la peste et le choléra ». Mais la direction du parti entend rester ferme sur le sujet : « Il n’y a pas matière à se réinterroger, l’étiquette UMP doit suffire. Parce que si on se met à vouloir trier les “candidats républicains” à droite, on n’est pas sûr de pouvoir s’arrêter… », soupire le secrétaire national aux élections. Mais il se dit aussi prêt à revoir la doctrine de Front républicain, « si les digues sautent ». Conseiller spécial de Harlem Désir, et “Monsieur tutelle” du PS, Alain Fontanel confirme qu’il « va falloir désamorcer en amont les municipales, afin d’avoir une stratégie claire dans quatre départements (Gard, Bouches-du-Rhône, Var et Vaucluse), où une droite pourtant très à droite se fait malgré tout déborder, et où les alliances UMP/FN vont être des réalités ».

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Sauf mention contraire, toutes les personnes citées dans cet article ont été jointes par téléphone entre mercredi et vendredi. Cinq autres personnes, militants ou cadres locaux, ont demandé à être protégées par l'anonymat. Contacté vendredi mais en vain, le maire de Carpentras nous a recontacté après parution de l'article. Ses propos ont été rajouté ce mardi.